CHAPITRE PREMIER
l'attention spontanée
L'attention spontanée est la seule qui existe tant que l'éducation et les moyens artificiels n'ont pas été mis en œuvre. Il n'y en a pas d'autre chez la plupart des animaux et les jeunes enfants. C'est un don de la nature, très inégalement réparti entre les individus. Mais, forte ou faible, partout et toujours elle a pour cause des états affectifs. Cette règle est absolue, sans exception.
L'homme, comme l'animal, ne prête spontanément son attention qu'à ce qui le touche, à ce
qui l'intéresse, à ce qui produit en lui un état agréable, désagréable ou mixte. Gomme le plaisir et la peine ne sont que des signes que certaines de nos tendances sont satisfaites ou contrariées et comme nos tendances sont ce qu'il y a en nous de plus intime, comme elles expriment le fond de notre personnalité, de notre caractère, il s'ensuit que l'attention spontanée a ses racines au fond même de notre être. La nature de l'attention spontanée chez une personne révèle son caractère ou tout au moins ses tendances fondamentales. Elle nous apprend si c'est un esprit frivole, banal, borné, ouvert, profond. La portière prête spontanément toute son attention aux commérages; le peintre, à un beau coucher de soleil où le paysan ne voit que l'approche de la nuit; le géologue, aux pierres qu'il rencontre où le profane ne voit que des cailloux. Que le lecteur regarde en lui et autour de lui; les exemples sont si faciles à trouver qu'il est inutile d'insister.
On s'étonnerait qu'une vérité si évidente, qui crève les yeux — l'attention spontanée, sans un état affectif antérieur, serait un effet sans cause, —
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ne soit pas depuis longtemps un lieu commun en psychologie, si la plupart des psychologues ne s'étaient obstinés à n'étudier que les formes supérieures de l'attention, c'est-à-dire à commencer par la fin 1. Il importe au contraire d'insister sur la forme primitive : sans elle, rien ne se comprend, rien ne s'explique, tout est en l'air et Ton reste sans fil conducteur pour cette étude. Aussi ne craindrons-nous pas de multiplier les preuves.
Un homme ou un animal incapable, par hypothèse, d'éprouver du plaisir ou de la peine, serait incapable d'attention. Il ne pourrait exister pour lui que des états plus intenses que d'autres^ ce qui est tout différent. Il est donc impossible de soutenir, au même sens que Gondillac, que si au milieu d'une foule de sensations il y en a une qui prédomine par sa vivacité, elle « se transforme
1. Les psychologues qui ont vu clairement l'importance des états affectifs dans l'attention sont si peu nombreux, que je ne trouve guère à citer que Maudsley, Physiologie de V esprit, ch. v; Lewes, Problems of Life and Mind, t. III, p. 184; Carpenter, Mental Physiology, ch. m; Horwicz, Psychologische Analysen, tome I, et quelques disciples de Herbart, particulièrement Volkman von Volkmar, Lehrbuch der Psychologie, I II, § 114.
en attention ». Ce n'est pas l'intensité seule qui agit, mais avant tout notre adaptation, c'est-àdire nos tendances contrariées ou satisfaites. L'intensité n'est qu'un élément, souvent le moindre. Aussi qu'on remarque combien l'attention spontanée est naturelle, sans effort. Le badaud qui flâne clans la rue, reste béant devant un cortège ou une mascarade qui passe, imperturbable tant que dure le défilé. Si, à un moment, l'effort apparaît, c'est un signe que l'attention change de nature, qu'elle devient volontaire, artificielle.
Dans la biographie des grands hommes, les traits abondent qui prouvent que l'attention spontanée dépend tout entière des états affectifs. Ces traits sont les meilleurs, parce qu'ils nous montrent le phénomène dans toute sa force. Les grandes attentions sont toujours causées et soutenues par de grandes passions. Fourier, dit Arago, reste turbulent et incapable d'application jusqu'à l'âge de treize ans : alors il est initié aux éléments des mathématiques et devient un autre homme. Malebranche prend par hasard et avec répugnance le traité de V Homme de Descartes;
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cette lecture « lui causa des palpitations de cœur si violentes qu'il était obligé de quitter son livre à toute heure et d'en interrompre la lecture pour respirer à son aise », et il devient cartésien. Il est bien inutile de parler de Newton et de tant d'autres. — On dira peut-être : Ces traits sont la marque d'une vocation qui se révèle. Mais qu'estce donc qu'une vocation, sinon une attention qui trouve sa voie et s'oriente pour toute la vie? 11 n'est même pas de plus beaux exemples d'attention spontanée, car celle-ci ne dure pas quelques minutes ou une heure, mais toujours.
Examinons un autre aspect de la question. L'état d'attention est-il continu? Oui, en apparence; en réalité, il est intermittent. « Ce que l'on appelle faire attention à un objet, c'est, strictement parlant, suivre une série d'impressions ou d'idées connexes, avec un intérêt continuellement renouvelé et approfondi. Par exemple, quand on assiste à un spectacle dramatique... Même quand il s'agit d'un petit objet matériel, comme une monnaie ou une fleur, il y a une transition continuelle de l'esprit d'un aspect à un autre, une
série de suggestions. 11 serait donc plus exact de dire que l'objet est un centre d'attention, le point d'où elle part et où elle revient continuellement *. »
Des recherches psychophysiques dont nous parlerons plus tard (ch. h, § 4) montrent que l'attention est soumise à la loi du rythme. Stanley Hall, en étudiant avec beaucoup de soin les changements graduels de pression produite sur le bout du doigt, a constaté que la perception de la continuité semble impossible, que le sujet ne peut avoir un sentiment de croissance ou de décroissance continues. L'attention choisit entre plusieurs degrés de pression pour les comparer. Certaines erreurs dans l'enregistrement des phénomènes astronomiques sont aussi dus à ces oscillations de l'attention 2.
Maudsley et Lewes ont assimilé l'attention à un réflexe; il serait plus juste de dire une série de réflexes. Une excitation physique produit un