‹ Psychologie de l'attention [electronic resource]Chapitre 30 sur 47 · Campbell, dans Journal of mental science, juillet 188G · texte numérisé non relu

Campbell, dans Journal of mental science, juillet 188G

signes que les besoins, quels qu'ils soient, sont satisfaits ou entravés.

Si Ton trouve que les penchants que je viens d'énumérer sont d'une nature trop physiologique, je peux produire le groupe des impulsions irrésistibles : l'invincible besoin de boire, voler, incendier, tuer, se suicider. Pour la conscience, ces impulsions sont sans cause, sans motifs raisonnables, parce que leur vraie cause, parce que les conditions de leur genèse sont au-dessous d'elle et qu'elle ne connaît que les résultats de ce travail inconscient. Ces besoins irrésistibles se produisent sous des formes très dissemblables. Les plus frivoles sont aussi instructifs pour la psychologie que les plus féroces. Ainsi, c'est un travers bien inoffensif pour la société que 1' « onomatomanie » : la recherche du nom d'un inconnu, lu quelquefois par hasard dans un journal, obsède le malade, lui inflige l'insomnie et l'angoisse. Que de noms chacun de nous oublie, et il n'en a cure! Mais ici un besoin anormal, absurde, s'est constitué. Tant qu'il n'a pas atteint son but, il engendre la douleur; quand il l'a saisi, il y a plaisir.

Remarquons de même que lorsqu'une impulsion irrésistible, quelle qu'elle soit (au vol, au meurtre), s'est réalisée, il y a un moment de détente et de satisfaction.

Ces manifestations morbides ont été fort étudiées de nos jours; on les considère comme les symptômes d'une cause unique : la dégénérescence. En sorteque noustrouvons toujours lemèine enchaînement : anomalie dans l'organisation, anomalie clans les tendances qui l'expriment, anomalie dans la position du plaisir et de la douleur.

Ceci admis, — que l'essentiel de la vie affective consiste dans les tendances, conscientes ou non (la conscience ne joue dans tout cela qu'un rôle subordonné), — comment faut-il nous représenter ces tendances? La seule idée positive qu'on puisse s'en faire, c'est de les considérer comme des mouvements (ou arrêts de mouvements) réels ou à l'état naissant. Elles rentrent ainsi dans l'ordre des phénomènes moteurs; en d'autres termes, un besoin, une inclination, un désir impliquent toujours une innervation motrice à un degré quelconque.

Le carnassier qui a saisi sa proie et la déchire avec ses dents et ses griffes a atteint son but et satisfait ses tendances à l'aide d'une dépense considérable de mouvement. Si nous supposons qu'il ne tient pas encore sa victime, mais qu'il la voit et la guette, tout son organisme est à l'état de tension extrême, prêt à agir, les mouvements ne sont pas réalisés, mais la plus légère impulsion les fait passer à l'acte. A un degré plus faible, l'animal rôde, cherchant des yeux et de l'odorat quelque capture que le hasard de la chasse lui amènera : c'est un état de demi-tension, l'innervation motrice est beaucoup moins forte et vaguement adaptée. Enfin, à un degré plus faible encore, il est en repos dans sa tanière; l'image indécise d'une proie, c'est-à-dire le souvenir de celles qu'il a dévorées, traverse son esprit, l'élément moteur est très peu intense, à l'état naissant, et il ne se traduit par aucun mouvement visible. Il est certain qu'entre ces quatre degrés il y a continuité et qu'il y a toujours en jeu un élément moteur, avec une simple différence du plus au moins.

L'exemple choisi est grossier à dessein, pour

être clair. Nous aurions pu tout aussi bien choisir l'amour, Faversion ou la peur, partir de leurs manifestations motrices les plus tumultueuses et, par des affaiblissements successifs qui se rencontrent en fait dans l'expérience, les réduire à un état purement intérieur qui n'est qu'une innervation motrice extrêmement faible, un mouvement a l'état naissant.

La tendance se trouve ainsi rattachée à un phénomène physiologique qui lui donne un corps. Ce n'est plus un « état de l'âme », au caractère mystérieux et transcendant. Penchants, inclinations, désirs, tous ces mots et leurs synonymes signifient un mouvement naissant ou avorté, suivant qu'il est apte à évoluer jusqu'à son extrême limite ou qu'il doit subir un arrêt de développement. L'état de conscience concomitant peut indifféremment paraître ou disparaître, la tendance peut être consciente ou inconsciente, l'innervation motrice n'en persiste pas moins comme élément fondamental.

Voici clone à quelle conclusion nous arrivons : l'attention dépend d'états affectifs, les états affectifs

se réduisent à des tendances, les tendances sont au fond des mouvements (ou arrêts de mouvements) conscients ou inconscients. L'attention , spontanée ou volontaire, est donc liée à des conditions motrices dès son origine même.

Il nous reste maintenant à faire quelques remarques sur la condition physique la plus générale de l' attention.

Si l'on veut bien observer les hommes tels qu'ils sont, pris en masse, non les esprits dressés et cultivés, comme le font presque toujours les psychologues, on reconnaîtra sans peine que l'attention spontanée et surtout l'attention volontaire sont des états exceptionnels. Eliminons d'abord la routine de la vie, toute cette masse énorme d'habitudes qui nous meuvent comme des automates, avec des états de conscience vagues et intermittents. Eliminons les périodes de notre vie mentale où nous sommes surtout passifs, parce que l'ordre et la succession de nos états de

conscience nous sont donnés du dehors et que leur série nous est imposée, comme une lecture d'un intérêt moyen, une occupation manuelle ou autre supposant une succession d'actes dans un ordre fixe. Eliminons cet état de repos relatif pour L'esprit, où l'on « ne pense à rien », c'est-à-dire où les états de conscience n'ont ni intensité ni détermination nette : la nonchalance intellectuelle, la rêverie à tous ses degrés. Eliminons les états de passion et d'agitation violente avec leur flux désordonné et leur diffusion de mouvements. Ces éliminations faites et probablement d'autres encore, le reste peut s'inscrire au compte général de l'attention. Dans ce compte général, les cas d'attention spontanée sont le grand nombre, les cas francs et nets d'attention volontaire sont le petit nombre; chez beaucoup d'hommes et de femmes, ils équivalent à presque rien. Nous avons essayé de donner les raisons psychologiques de cette différence. Mais nous avons aussi noté incidemment ce fait d'observation vulgaire que, clans l'état de fatigue, d'épuisement, l'attention est très difficile, souvent impossible, toujours sans durée.

C'est que, par sa nature, l'attention plus que tout autre état intellectuel exige une grande dépense de force physique, qui doit se produire dans des conditions particulières.

Rappelons encore une fois qu'elle n'existe que par le rétrécissement du champ de la conscience, ce qui équivaut à dire que, physiquement, elle suppose la mise en activité d'une partie restreinte du cerveau. Qu'on se représente cette partie comme une région localisée ou, ce qui est plus probable, comme formée d'éléments divers, répandus dans la masse de l'encéphale et travaillant de concert à l'exclusion des autres, il n'importe. L'état normal de la conscience suppose la diffusion avec travail cérébral disséminé. L'attention suppose la concentration avec travail cérébral localisé. Quand le cerveau passe de l'état normal à l'état d'attention forte, c'est l'analogue de ce qui arrive lorsqu'au lieu de soutenir un poids sur nos épaules, nous devons le soutenir avec un seul doigt. Ce travail qui incombe tout entier à une fraction de l'organe ne peut provenir que de la transformation rapide d'énergie

potentielle ou de réserve en énergie actuelle. Tout travail physiologique dérive des actions chimiques produites dans l'organisme, qui ellcsmèmes ont pour origine les aliments et l'oxygène. Cette production de travail, résultant de la nutrition, est loin d'être constante. Il est inévitable que, chez les débilités, le travail de réserve fasse défaut et que par suite l'épuisement se produise à bref délai. Même chez les mieux doués, le capital accumulé se dépense vite, si l'attention a de la force et de la durée. Il semble donc que la condition physique dernière, exigée par l'attention, consiste dans ce que les physiologistes appellent la dynamogénie, c'est-à-dire, d'après la définition de Brown-Séquard, « le pouvoir que possèdent certaines parties du système nerveux de faire apparaître soudainement une augmentation d'activité par une influence purement dynamique ». Cet auteur a rapporté 1 l'observation d'une jeune fille qui, tous les dimanches, au son d'une cloche, entrait en extase et se tenait pendant

J. Dictionnaire encyclopéd. des sciences médicales, art. Dynamogénie, et Gazette hebdomadaire, 20 janvier 1882.

douze heures debout sur le rebord glissant de son lit, ne s'appuyant qu'à l'aide des orteils et d'une très petite partie de la surface plantaire, sans pouvoir être troublée dans son immobilité par trois chocs électro-magnétiques violents : elle passait le reste de la semaine au lit, épuisée, presque incapable de mouvement. Pour exécuter ce tour de force durant une demi-journée sans interruption, il fallait développer une prodigieuse puissance d'action dans l'appareil moteur. N'estil pas vraisemblable que les cas d'attention extraordinaire et prolongée supposent dans certaines parties du système nerveux une suractivité analogue, qui est également suivie d'une période de fatigue et d'impuissance? La dynamogénie est d'ailleurs un état physiologique si peu connu dans ses causes qu'il serait sans profit d'insister et d'en tirer des déductions psychologiques.

Il faut noter que ce qui précède ne se rapporte rigoureusement qu'aux conditions physiques de l'attention. Les termes travail, transformation de l'énergie n'ont une valeur et un sens que dans l'ordre des phénomènes physiques : l'état de con-

science, l'événement intérieur (quelque idée qu'on s'en fasse) est sans commune mesure avec eux. La « force psychique », dont parlent certains j auteurs, n'est qu'une métaphore, à moins qu'on entende par là les conditions physiques d'un état de conscience et elles seules. Soutenir qu'une attention puissante dépend de la possibilité d'une transformation d'énergie potentielle en énergie actuelle, c'est donc indiquer l'une de ses conditions matérielles fondamentales et rien de plus.

Il y aurait bien des conséquences pratiques à indiquer en terminant cette étude sur l'attention; j'y renonce. Mon seul but était d'analyser son mécanisme. Ce sujet ne m'a paru traité nulle part selon son importance; j'ai essayé de le faire d'après la théorie de l'évolution, en montrant que l'attention volontaire n'est qu'une forme supérieure, extrême, issue de formes inférieures par des procédés demi-inconscients, demi-conscients.

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