Esquirol, Maladies mentales, t. I, p
l'animal pour sa propre conservation. Les moins réfractaires offrent un peu de prise à l'éducation. Séguin et d'autres ont obtenu quelques résultats par un dressage patient. Sans rechercher si les grands efforts faits dans ce sens depuis plus d'un demi-siècle ont une valeur sociale et si cette somme de travail n'aurait pas pu être dépensée plus utilement, nous voyons que les divers systèmes d'éducation essayent tous de constituer quelques états prédominants et régulateurs, c'està-dire une sorte d'attention. On commence par des actes d'une extrême simplicité. Ainsi, dans certains asiles des États-Unis, pour éveiller l'attention des idiots, on leur apprend à mettre des chevilles dans un trou, à répéter un air, à associer un mot à certaines figures '.
En résumé, l'attention est une attitude de l'esprit; je dirais un état formel, si l'on n'avait abusé de ce mot. On pourrait représenter graphiquement la totalité de ses manifestations nor-
1. Séguin, Traité de l 'éducation des idiots, Paris, 1846; Ireland, Mental idiocy.
maies et morbides, par une ligne droite se bifurquant à ses deux extrémités. Au centre, mettons l'attention spontanée moyenne. En suivant notre ligne imaginaire, à droite, dans le sens de l'intensité croissante, nous avons l'attention spontanée forte, puis la préoccupation, puis l'idée fixe faible ; la ligne se bifurque pour représenter les deux degrés extrêmes, l'idée fixe confirmée et l'extase. Revenons à notre point de départ pour aller à gauche dans le sens de l'intensité décroissante. Nous avons l'attention volontaire, d'abord sous forme d'une habitude organisée, puis sous sa forme moyenne, puis vacillante, enfin une bifurcation répondant aux deux extrêmes : la défaillance temporaire, l'impossibilité de l'attention. Entre chaque forme et ses voisines, il y a des nuances que je néglige; mais nous saisissons ainsi la communauté d'origine de tous ces états et leur unité de composition .
Nous avons essayé d'établir que l'attention , sous toutes ses formes, a pour condition immédiate et nécessaire l'intérêt — c'est-à-dire des états affectifs naturels ou artificiels, — et que son mécanisme est moteur. Elle n'est pas une faculté, un pouvoir spécial, mais un état intellectuel prédominant, par suite de causes complexes qui déterminent une adaptation courte ou longue. Nous avons assez insisté sur le rôle des mouvements pour n'y plus revenir; mais il convient d'étudier un peu ces états affectifs qui suscitent et soutiennent l'attention. Jusqu'ici nous nous sommes bornés à constater leur rôle, sans rien dire de leur nature.
Il ne s'agit pas de présenter au lecteur, en courant et sous forme d'épisode, une psychologie des sentiments. Je me propose seulement de montrer que, par ce seul fait que l'attention dépend toujours d'états affectifs, elle implique in radiée des éléments moteurs. Ainsi notre thèse principale sera justifiée encore une fois et d'une nouvelle manière.
D abord il faut se défaire d'un préjugé très accrédité qui consiste à croire que le fond de la vie affective consiste dans le plaisir et la douleur. Ils ne sont l'un et l'autre que des effets, des résultats, des indices, des signes qui montrent que certains appétits, penchants, tendances, sont satisfaits ou contrariés. Ils ne représentent que la portion superficielle et finale du phénomène, la seule qui entre dans la conscience. Ils sont les aiguilles de l'horloge, ils n'en sont pas le mécanisme. Les vraies causes de la vie affective doivent être cherchées bien plus bas, — dans l'intimité de l'organisme. Les sentiments, émotions, passions, ont leur source primordiale dans la vie végétative. Ce qui vient du cœur, des
vaisseaux, des organes digestifs, respiratoires, sexuels, en un mot de tous les viscères, est la matière première de la sensibilité, comme tout ce qui vient des sens externes est la matière première de l'intelligence : et de même que, physiologiquement, la vie végétative précède la vie animale qui s'appuie sur elle, de même, psychologiquement, la vie affective précède la vie intellectuelle qui s'appuie sur elle. Les états désignés sous les noms de besoins, appétits, penchants, inclinations,, tendances, désirs, sont les résultats directs et immédiats de l'organisation de chaque animal. Ils constituent le fond véritable de la vie affective. Nous dirons avec Spinoza : « L'appétit est l'essence même de l'homme... Le désir, c'est l'appétit avec conscience de lui-même Il résulte de tout cela
que ce qui fonde l'effort, le vouloir, l'appétit, le désir, ce n'est pas qu'on ait jugé qu'une chose est bonne; mais, au contraire, on juge qu'une chose est bonne parce qu'on y tend par l'effort, le vouloir, l'appétit, le désir. » A l'origine, le plaisir n'est pas cherché pour lui-même ni la
peine évitée pour elle-même, puisqu'il est bien clair qu'on ne peut rechercher ni éviter ce qu'on ne connaît pas. Ce n'est que l'animal capable d'expérience, c'est-à-dire de mémoire et de réflexion, qui peut rechercher ou éviter pour euxmêmes les états agréables ou désagréables qu'il a déjà éprouvés. Donc les psychologues — et ils sont nombreux — qui définissent la sensibilité « la faculté d'éprouver du plaisir et de la clouleur », et qui par conséquent regardent ces deux phénomènes comme les caractères essentiels, ne descendent pas jusqu'à l'origine véritable de la vie affective. Pour définir non par les effets, mais par la cause, il faudrait dire : « C'est la faculté de désirer et par suite d'éprouver du plaisir et de la douleur l. » Bien plus, ces besoins, appétits, désirs (pour être bref, nous les désignerons désormais par le seul mot tendances), sont euxmêmes des effets de l'organisation : ils sont l'expression immédiate de ses manières d'être, permanentes ou transitoires.
1. J'emploie incidemment leur terminologie, sans l'accepter pour mon propre compte.
Il serait hors de propos d'entasser ici les faits I et les arguments pour établir que le plaisir et la douleur dépendent des tendances, qui dépendent de l'organisme. Pour procéder d'une façon à la fois probante et rapide, il suffira d'une courte excursion dans la pathologie des états affectifs. Nous allons voir l'agréable et le désagréable varier exactement comme les tendances. Là où l'homme normal, à inclinations normales, trouvera le plaisir, l'homme anormal, à inclinations anormales, rencontre la peine, et inversement. Le plaisir et la peine suivent la tendance comme l'ombre suit le corps.
Commençons par les tendances liées à la fonction fondamentale : la nutrition. Tout le monde connaît les « envies » de la grossesse. Par suite d'une nutrition très incomplète dans les premiers mois, il se produit des troubles digestifs, circulatoires, sécrétoires, qui se traduisent par des bizarreries d'appétits, des goûts dépravés. Il est agréable de manger de la terre, de la paille, du tabac, de la suie. — Les mêmes tendances se rencontrent chez certains sujets, hystériques, chloro-
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tiques, névropathes. — Le commencement de la folie est quelquefois marqué par un régim alimentaire excentrique et désordonné. On en cite qui ont du goût pour manger des araignées, des crapauds, des vers. — Plus bas encore, on trouve la « coprophagie » et la « scatophagie ». Il fallait surveiller un malade pour l'empêcher d'avaler le contenu des crachoirs d'une salle d'hôpital *. — Même interversion pour l'odorat. Certains névropathes trouvent désagréable l'odeur des roses et savourent la valériane ou l'assa-fœtida.
Est-il nécessaire de parler longuement des déviations et interversions de l'instinct sexuel? Les exemples abondent. Même en faisant une large part à l'imitation et à la débauche, à ce qui vient plutôt de la tête (de l'imagination) que des sens, il reste encore une moisson abondante. Toujours la même conclusion s'impose : changez l'organisation, vous changez les tendances, vous change^ la position du plaisir et de la peine; ceux-ci ni sont donc que des phénomènes indicateurs, desl