‹ Psychologie de l'attentionChapitre 21 sur 31 · Carpenter, Mental Physiology, ch. m · texte numérisé non relu

Carpenter, Mental Physiology, ch. m

un esprit borné et ignorant comme sur un esprit très cultivé et de haute volée. Nous pouvons donc, en vue de notre sujet, distinguer deux catégories de mystiques. Chez les uns l’événement intérieur consiste dans l’apparition d’une image maîtresse autour de laquelle tout rayonne (la Passion, la Nativité, la Vierge, etc.), et qui se traduit par une suite régulière de mouvements et de discours : telles Marie de Mærl, Louise Lateau, l’extatique de Voray. Chez les autres, les grands mystiques, l’esprit, après avoir traversé la région des images, atteint celle des idées pures et s’y fixe. J’essayerai de montrer plus loin que cette forme supérieure de l’extase réalise parfois le monoïdéisme complet, absolu, c’est-à-dire la parfaite unité de la conscience, qui ne consiste plus qu’en un seul état, sans changement.

Pour retracer cette marche ascendante de l’esprit vers l’unité absolue de la conscience, dont l’attention même la plus concentrée n’est qu’une pâle ébauche, nous n’avons pas besoin d’avoir recours à des hypothèses probables, ni de procéder théoriquement et a 'priori. Je trouve, dans

le Castilio interior de sainte Thérèse, la description étapes par étapes de cette concentration progressive de la conscience qui, partant de l’état ordinaire de diffusion, revêt la forme de \ attention, la dépasse et peu à peu, dans quelques cas rares, parvient à la parfaite unité de l’intuition. A la vérité, ce document est unique, mais une bonne observation vaut mieux que cent médiocres '. Elle peut d’ailleurs nous inspirer pleine confiance. C’est une confession faite par ordre du pouvoir spirituel, c’est l’œuvre d’un esprit très délicat, très habile à observer, sachant manier sa langue pour exprimer les plus fines nuances.

Je prie le lecteur de ne pas se laisser dérouter par la phraséologie mystique de cette observation, de ne pas oublier que c’est une Espagnole du xvT siècle qui s’analyse dans le langage et avec les idées de son temps ; mais on peut la traduire dans le langage de la psychologie contemporaine. Je vais essayer cette traduction, en m’attachant

1. Il est probable qu’on en trouverait d’autres, en fouillant la littérature mystique des divers pays. Les passages cités sont tirés du Château intérieur et un très petit nombre de X Autobiographie.

à montrer cette concentration toujours croissante, ce rétrécissement incessant du champ de la conscience, décrit d’après une expérience personnelle.

Il y a, dit-elle, un cnâteau bâti d’un seul diamant d’une beauté et d’une pureté incomparables; y entrer, l’habiter, c’est le but du mystique. Ce château est intérieur, dans notre âme; il n’y a pas à sortir de nous pour y pénétrer; mais la route est longue et difficile. Pour l’atteindre, il y a sept demeures à parcourir; on la franchit par sept degrés d’ « oraison ». Au stade préparatoire, on est encore plongé dans la multiplicité des impressions et des images, dans « la vie du monde ». Traduisons : la conscience suit son cours ordinaire, normal.

La première demeure est atteinte par 1’ « oraison vocale ». J’interprète : la prière à haute voix, la parole articulée produit un premier degré de concentration, ramène dans une voie unique la conscience dispersée.

La seconde demeure est celle de 1’ « oraison mentale », c’est-à-dire que l’intériorité de la

pensée augmente; le langage intérieur se substitue au langage extérieur. Le travail de concentration devient plus facile: la conscience n’a plus besoin de l’appui matériel des mots articulés ou entendus, pour ne pas dévier; il lui suffit d’images vagues de signes se déroulant en série.

L’ « oraison de recueillement » marque le troisième degré. Ici, je l’avoue, l’interprétation m’embarrasse. Je ne peux guère y voir qu’une forme supérieure du deuxième moment, séparée par une nuance subtile et appréciable à la seule conscience du mystique.

Jusqu’ici, il y a eu activité, mouvement, effort; toutes nos facultés sont encore en jeu : maintenant, il faut « non plus penser beaucoup, mais aimer beaucoup ». En d’autres termes, la conscience va passer de la forme discursive à la forme intuitive, de la pluralité à l’unité; elle tend à être, non plus un rayonnement autour d’un point fixe, mais un seul état d’une intensité énorme. Et ce passage n’est pas l’effet d’une volonté capricieuse, arbitraire, ni du seul mouvement de la pensée livrée à elle-même; il lui faut l’entraînement d’un

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puissant amour, le « coup de la grâce », c’est-àdire la conspiration inconsciente de l’être tout entier.

L’ « oraison de quiétude » introduit dans la quatrième demeure, et alors « l’âme ne produit plus, elle reçoit » ; c’est un état de haute contemplation que les mystiques religieux n’ont pas connu seuls. G’est la vérité apparaissant brusquement d’un bloc, s’imposant comme telle, sans les procédés lents et longs d'une démonstration logique.

La cinquième demeure ou « oraison d’union » est le commencement de l’extase; mais elle est instable. G’est 1’ « entrevue avec le divin fiancé », mais sans possession durable. « Les fleurs n’ont fait qu’entr’ouvrir leurs calices, elles n’out répandu que leurs premiers parfums. » La fixité de la conscience n’est pas complète, elle a des oscillations et des fuites; elle ne peut encore se maintenir dans cet état extraordinaire et contre nature.

Enfin, elle atteint l’extase dans la sixième demeure par 1’ « oraison de ravissement ». « Le

corps devient froid, la parole et la respiration sont suspendues, les yeux se ferment, le plus léger mouvement causerait les plus grands efforts.

Les sens et les facultés restent en dehors

Quoique d’ordinaire on ne perde pas le sentiment [la conscience], il m'est arrivé d’en être entièrement privée : ceci a été rare et a duré fort peu de temps. Le plus souvent, le sentiment se conserve, mais on éprouve je ne sais quel trouble, et bien qu’on ne puisse agir à l’extérieur, on ne laisse pas que d’entendre. C’est comme un son confus qui viendrait de loin. Toutefois même cette manière d’entendre cesse lorsque le ravissement est à son plus haut degré. » Qu’est-ce donc que la septième et dernière demeure qu’on atteint par le « vol de l’esprit »? Qu’y a-t-il au delà de l’extase? L’unification avec Dieu. Elle se fait « d’une manière soudaine et violente... avec une telle force qu’on tenterait en vain de résister à cet élan impétueux ». Alors Dieu est descendu dans la susbtance de l’âme, qui ne fait qu’un avec lui. — Ce n’est pas, à mon avis, une vaine distinction que celle de ces deux

degrés d’extase. A son plus haut degré, l’abolition même de la conscience est atteinte par son excès d’unité. Cette interprétation paraît légitime, si l’on se rapporte aux deux passages que j’ai soulignés plus haut : « Il m’est arrivé d’être entièrement privée du sentiment. » « Cette manière d’entendre cesse quand le ravissement est à son plus haut degré. » On en pourrait citer d’autres empruntés au même auteur. 11 est remarquable que, dans l’un de ses « grands ravissements », la Divinité lui apparaît sans forme, comme une abstraction parfaitement vide. Voici du moins comment elle s’exprime : « Je dirai donc que la Divinité est comme un diamant d’une transparence souverainement limpide et beaucoup plus grand que le monde *. » Il m’est impossible de ne voir là qu’une simple comparaison et une métaphore littéraire. C’est l’expression de la parfaite unité dans l’intuition.

Ce document psychologique nous a permis de suivre la conscience peu à peu jusqu’à sou der-

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