‹ Psychologie de l'attentionChapitre 22 sur 31 · Autobiographie, p · texte numérisé non relu

Autobiographie, p

nier degré de concentration, jusqu’au monoïdéisme absolu ; il nous permet de plus de répondre à une question souvent agitée et qui n’a été tranchée que théoriquement : Un état de conscience uniforme peut-il subsister? Il semble que le témoignage de quelques mystiques permet une réponse affirmative. Certes, c’est une vérité positive et banale que la conscience ne vit que par le changement. Elle est reconnue depuis Hobbes au moins : « Idem sentire semper et non sentire, ad idem recidunt »; mais cette loi est enfreinte chez quelques individus exceptionnels, dans des cas très rares et pendant très peu de temps. Dans l’extase ordinaire, la conscience atteint son maximum de rétrécissement et d’intensité, mais elle conserve encore la forme discursive : elle ne diffère d’une attention très forte qu’en degré. Seuls les grands mystiques, d’un élan plus vigoureux, sont arrivés au monoïdéisme absolu. Tous, dans tous les pays, dans tous les temps, sans se connaître, ont considéré l’unité parfaite de la conscience, U'Evom;, comme la consommation suprême de l’extase, rarement

atteinte. Plotin n’avait obtenu cette faveur que quatre fois dans sa vie, selon Porphyre, qui ne l’obtint lui qu’une fois, à l’âge de soixante-six ans *. A ce point extrême, la conscience ne peut longtemps durer : ce qu’ils déclarent. Mais cette instabilité qu’ils expliquent à leur façon, parleur indignité d’un pareil bonheur, par l’impossibilité pour un être fini de devenir infini, s’explique en réalité par des causes psychologiques et physiologiques. La conscience est placée en dehors de ses conditions nécessaires d’existence, et les éléments nerveux qui sont les supports et les agents de cette prodigieuse activité ne peuvent y suffire longtemps. Alors, on retombe à'terre, on redevient « le petit ânon qui s’en va paissant ».

L’affaiblissement de l’attention est extrême dans la manie, qui consiste, comme on le sait, en une surexcitation générale et permaneute de la

i. Porphyre, Vie de Plotin , ch. xxu.

vie psychique. La diffusion n’est pas seulement intérieure; elle se traduit sans cesse au dehors et se dépense à chaque instant. Il y a une agitation constante, un besoin continuel de parler, de crier, d’agir violemment. L’état de conscience se projette immédiatement au dehors. « Les maniaques, dit Griesinger, peuvent faire pendant un temps parfois très long une dépense de force musculaire, à laquelle un homme sain ne suffirait pas. On les voit passer des semaines ou des mois entiers presque sans sommeil, en proie à une fureur violente, et la seule explication de cette énorme dépense musculaire semble celle-ci : par suite d’une anomalie de la sensibilité des muscles, ces malades n’ont pas le sentiment de la fatigue. » En même temps, les sensations, les images, les idées, les sentiments se succèdent avec une telle rapidité qu’ils atteignent à peine le degré de la conscience complète et que souvent, pour le spectateur, le lien d’association qui les relie échappe totalement. « C’est, disait l’un d’eux, une chose vraiment effroyable que la vitesse extrême avec laquelle les pensées se succèdent dans l’esprit. »

Ainsi, en résumé, dans l’ordre mental, une course désordonnée d’images et d'idées; dans l’ordre moteur, un flux de paroles, de cris, de gestes, de mouvements impétueux.

Il n’est pas nécessaire de s’attarder à faire voir que toutes les conditions contraires à l’état d’attention se trouvent réuniesdans la manie. 11 n’y a ni concentration ni adaptation possibles, ni durée. C’est le triomphe de l’automatisme cérébral, livré à lui-même et libre de tout frein. Aussi chez les maniaques il y a parfois une exaltation extrême de la mémoire; ils peuvent réciter de longs poèmes, depuis longtemps oubliés.

Dans ce chaos intellectuel, aucun état ne réussit à durer. « Mais qu’on vienne à agir puissamment sur l’esprit d’un maniaque, qu’un événement imprévu arrête son attention, et tout à coup le voilà raisonnable et la raison se soutient aussi longtemps que l’impression conserve assez de puissance pour fixer son attention ‘. » Voilà encore un exemple qui nous montre de quelles causes dépend l’attention spontanée.

I, Esquirol, Maladies mentales, t. II, p. 47.

Nous comprendrons sous le nom général d’épuisement un groupe d’états assez nombreux où l’attention ne peut dépasser un degré très faible. Ce n’est pas qu’elle ait à lutter, comme dans la manie, contre un automatisme excessif; sa faiblesse vient d’elle-même : on en trouve des exemples chez les hystériques, chez certains mélancoliques, au commencement de l’ivresse, à l’approche du sommeil, dans l’extrême fatigue, physique ou mentale. Les enfants atteints de la chorée sont aussi peu capables d’attention.

Ces états morbides ou semi-morbides confirment la thèse que nous avons soutenue précédemment (en étudiant l’état normal) : c’est que le mécanisme de l’attention est essentiellement moteur/ Dans répuisement, il y a impossibilité ou difficulté extrême de fixer l’attention. Gela signifie, je le répète : Un état intellectuel ne peut prédominer, ni durer, ni produire une adaptation suffisante. Cet épuisement cérébral qui résulte d’un vice quelconque de nutrition, se traduit de deux manières : d’abord par un état de conscience

sans intensité et sans durée; ensuite par une

insuffisance d’influx nerveux moteur Si les mouvements qui, comme on dit, « accompagnent » l'attention, mouvements de la respiration, de la circulation, de la tète, des membres, etc., sont sans vigueur; si tous ces phénomèmes moteurs sont, ainsi que nous le soutenons, non des concomitants, mais des éléments, des parties intégrantes de l’attention qui donnent à l’état intellectuel une délimitation, un soutien et pour ainsi dire un corps; s’ils ont pour effet, à l’état normal, de renforcer la sensation, l’image ou l’idée par une action en retour; il est clair que ces conditions sont ici absentes ou défaillantes et qu’il ne peut se produire que des essais d’attention, faibles ou sans durée : ce qui arrive.

Prenons le cas de l’ivresse, le plus simple, le plus vulgaire de tous et qui a cet avantage que la dissolution des mouvements peut être suivie jusqu’au bout. C’est une loi biologique bien connue que la dissolution suit l’ordre inverse de l’évolution, que son travail destructeur marche du complexe au simple, du moins automatique au plus automatique. Elle se vérifie dans l’ivresse. D’abord

s’altèrent les mouvements les plus délicats, ceux de la parole qui s’embarrasse, des doigts qui perdent leur précision; plus tard, les mouvements semi-automatiques qui composent la marche, le corps titube; plus tard encore, l’ivrogne n’est pas même capable de se tenir assis, il tombe à terre; enfin, perte des réflexes, il est ivre mort; à l'extrême, perte des mouvements respiratoires. Laissons les dernières phases de la dissolution des mouvements qui sont purement physiologiques; revenons au début et voyons ce qui se passe dans la conscience. Est-ce après boire qu’on est capable d’attention et surtout de réflexion? L’état de verve qui se produit alors chez certains hommes est le contraire de l’état de concentration. Le pouvoir d’arrêt faiblit; on se livre sans réserve : « In vino veritas ». Puis peu à peu la conscience s’obscurcit, ses états flottent indécis, sans contours nets, comme des fantômes. L’affaiblissement de l’attention et celle des mouvements vont donc de pair : ce sont deux aspects d’un événement unique au fond.

Toutefois une autre question se pose; nous ne

voulons pas la traiter en passant et nous ne faisons que l’indiquer au lecteur. Si l’état d’épuisement nerveux empêche l’attention, nous toucherions donc ici à sa source. L’homme sain est capable d'attention, d’effort, de travail, au sens le plus large; la débilité est incapable d’attention, d’effort,, de travail. Mais le travail produit ne vient pas de rien, il ne tombe pas du ciel, il ne peut être que la transformation d’une énergie préexistante, le changement d’un travail de réserve en travail actuel. Ce travail de réserve, emmagasiné dans la substance nerveuse, est lui-même

l’effet des actions chimiques qui s’y passent. Telle serait donc la condition dernière de l’attention. Je m’en tiens pour le moment à cette simple remarque *.

Le sommeil, d’après la théorie généralement admise, est aussi la conséquence d’un épuisement et peut-être d’une sorte d’intoxication. Les auteurs peu nombreux qui ont étudié l’attention pendant le sommeil partent de cette hypothèse implicite

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