LES CHANGEMENTS DE PROGRAMMES
ivec les théories actuelles. L'idée persistante de 'Université est que la valeur des hommes se mesure i la quantité de choses qu'ils peuvent réciter, et, loin le vouloir réduire cette quantité, elle ne cherche qu'à /augmenter. Elle éprouve d'ailleurs un tel besoin l'uniformité et de réglementation, et a en outre une ;elle méfiance de ses professeurs, qu'elle croit devoir ndiquer méticuleusement, pour ainsi dire page par 3age, ce qui doit être enseigné.
L'idée d'apprendre peu de choses mais de les ipprendre à fond devrait être l'idée maîtresse de l'enseignement. Il est douteux qu'elle rallie aujourd'hui beaucoup de suffrages aussi bien parmi les professeurs jue parmi les parents.
Je ne saurais donc trop répéter combien sont oiseuses toutes ces discussions sur des programmes. Un ong temps s'écoulera malheureusement avant qu'il soit possible de faire pénétrer dans une cervelle l'universitaire que, seules, les méthodes d'ensei- 2^nement ont de l'importance. Avec une bonne méthode les programmes peuvent, je l'ai dit déjà, tenir în quelques lignes.
Et telle est la force des préjugés latins sur la valeur des programmes que dans les innombrables 3nquêtes publiées en France à propos de l'enseignement à l'étranger il est à peu près impossible de lécouvrir des renseignements précis sur les méthodes employées. Les auteurs de ces enquêtes ont jugé sans loute qu'il s'agissait là de détails sans importance.
L'éducation d'un peuple ne peut évidemment s'adapter de toutes pièces à un autre, mais il y a toujours beaucoup à apprendre en .l'étudiant dans ses détails. Et puisque nous prenons parfois la peine de copier les
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plans des établissements étrangers, nous pourrion prendre aussi celle d'observer ce qui se passe à leu intérieur.
Ce qui a le plus contribué à rendre les Romains les maîtn du monde, dit Montesquieu, c'est qu'ayant combattu successivi ment contre tous les peuples, ils ont toujours renoncé à leui usages sitôt qu'ils en ont trouvé de meilleurs.
Il fait aussi remarquer que les Gaulois ne suren jamais s'élèvera cette conception.
Et ce qu'il y a de surprenant, c'est què ces peuples, que 1( Romains rencontrèrent dans presque tous les lieux et dar presque tous les temps, se laissèrent détruire les Uns après 1( autres, sans jamais connaître, chercher, ni prévenir la cause c leurs malheurs.
Notre enseignement universitaire est une des prir cipales causes de notre infériorité actuelle, mais nou ne le comprenons pas. Nous continuerons à descendr la pente de la décadence précisément parce que nou ne le comprenons pas.
On connaît les interminables discussions auxquelles a donné lieu, depuis plus de trente ans, la question du grec et du latin. Elle est entrée maintenant dans cette phase sentimentale où la raison n'intervient plus.
Toutes ces discussions ont fini cependant par ébranler un peu chez les générations nouvelles, n'ayant pas encore d'opinion arrêtée, le prestige des langues mortes. Les esprits indépendants remarquent facilement que -ces laiîgues n'ont plus guère pour défenseurs — en dehors des pères de famille intimidés par le fantôme des traditions séculaires et d'uu certain nombre de commerçants illettrés — que les professeurs qui vivent de ces langues ou de vénérables académiciens qui en ont vécu. Ces derniers défenseurs de l'éducation gréco-latine se montrent eux-mêmes de plus en plus hésitants, de moins en moins affirmatifs. Tous d'ailleurs sont bien obligés de confesser que les langues anciennes sont si mal enseignées par l'Université, qu'après sept ou huit ans d'études les élèves n'en possèdent que de vagues notions très vite oubliées aussitôt l'examen passé. Les élèves les
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plus forts sont à peine capables de traduire en deux heures et à coups de dictionnaire une page d'un wteur facile.
Les dépositions de Tenquête vont, d'ailleurs, nous éclairer sur Tutilité des langues qui forment encore la base de l'éducation classique et à Tétude desquelles tant d'années précieuses sont consacrées.
L'argument le plus invoqué en faveur du grec et du latin, celui auquel on revient toujours, est la mystérieuse « vertu éducative » que posséderaient les langues mortes. Cet argument d'ordre sentimental impressionne toujours les cerveaux faibles par le fait seul qu'il a longtemps servi.
On peut prévoir cependant qu'il ne servira plus beaucoup, car des autorités fort compétentes se sont chargées d'y répondre devant la Commission d'enquête, en montrant que la fameuse « vertu éducative » des langues anciennes réside tout autant dans les langues modernes, qui possèdent au moins le mérite de l'utilité. Voici, d'ailleurs, les parties les plus saillantes de ces dépositions :
Les versions grecques et latines sont certainement, je men disconviens pas, une très bonne gymnastique intellectuelle. Pourquoi ? Parce qu'elles habituent les enfants à détacher les idées des mots et les objets des signes; parce qu'elles les forcent, par le fait, à réfléchir sur les choses elles-mêmes et, en même temps, sur leurs diverses représentations nominales; mais le bénéfice de ce travail cérébral se retrouve, à très peu de chose près, dans la version allemande, anglaise, italienne*.
J'ai eu un second prix de discours latin au concours général. Il m'est donc permis, ce me semble, de parler librement de l'enseignement classique et de ses résultats. Or, j'estimé qu'on peut initier les élèves de l'enseignement moderne aux idées antiques, à la beauté antique, d'une façon bien plus rapide, plus
1. Enquête^ t. II, p. 673. Rajinond Poincaré, ancien ministre de rinslruction pablique.
sûre et plus complète, par de bonnes traductions convenablement commentées, que par l'explication pénible, tâtonnante, chaque jour abandonnée et chaque jour reprise, de fragments minuficules des grandes œuvres. Jamais les élèves de l'enseignement dassique n'ont sous les yeux un ensemble. Courbés sur quelques vers qu'ils déchiffrent lentement, ils ne voient jamais d'affilée dans le texte un chant d'Homère ou de Virgile.
Quand je m'interroge en toute sincérité, je fais bon marché de ce que j'ai appris de grec et de latin. Que n'ai-je songé plutôt à faire de l'allemand ou de l'anglais, à m'initier aux questions artistiques M
Le fait de traduire et de comparer des expressions est instructif au même degré, quelle que soit la langue dont il s'agit. On parle de la valeur éminemment éducative des auteurs anciens ; on a raison, mais à condition que l'élève possède des connaissances linguistiques suffisantes pour les apprécier. Or, on se fait souvent des^ illusions sur les notions qu'ont les écoliers. Je me demande si les enfants, qui ont déjà de la peine à comprendre les déclinaisons et les conjugaisons, qui trouvent une très grande difficulté à traduire une version et ne remettent parfois qu'un devoir informe sans aucune espèce de sens, je me demande, dis-je, si ces enfants goûtent la pensée des auteurs qu'ils torturent 2.
Je ne crois pas que les langues mortes aient une vertu éducative particulière. Je crois, au contraire, que les langues vivantes, par le fait même qu'elles sont vivantes, ont un avantage sur les autres ^.
II faut, en vérité, posséder un mysticisme spécial pour parler encore de la force éducative des langues anciennes, des idées générales et universelles qu'elles nous livrent. Un des auteurs de Tinstruction officielle de 1890 donne, pour démontrer l'utilité de la grammaire et de la langue latines, l'étrange argument que voici : « Il s'agit, en un mot, d'apprendre la grammaire pour pouvoir lire Virgile et Tacite, de lire Virgile pour apprendre à aimer la campagne et
1. Enquête j i. H, p. 5i93. Maldidier, professeur agrégé de l'UniverslW^
2. Enquête^ t. Il, p. 376. Weil, professeur au lycée Voltaire.