S. - L'ENSEIGNEMENT DU GREC ET DU LATIN AVEC LES PRÉJUGÉS ACTUÊLS
Concilier les préjugés des parents avec la nécessité de substituer l'enseignement de choses utiles à celui du grec et du latin semble un problème difficile. Il n'est pas cependant insoluble. Chez les peuples latins, la formé l'emportant toujours dé beaucoup sur le fond, il suffit de conserver les façades pour satisfaire l'opinion. Conservons donc la façade gréco-latine afin de respecter les préjugés, mais cha'^geons ce qui est derrière. Gardons le mot et supprimons presque entièrement la chose. En consacrant une heure par semaine à l'étude du grec et du latin, on arriverait à concilier
i. Enquête, Ribot, Rapport général, t. IV, p. 23*
les intérêts opposés et en apparence irréductibles que je viens de signaler.
Et il ne faudrait pas supposer qu'avec cette heure unique de grec et de latin par semaine les élèves en sauront moins qu'aujourd'hui. Un enseignement intelligent leur apprendra plus, au contraire, que ne savent les élèves actuels et même le plus savant des bacheliers six mois après son examen.
Au lieu de consacrer cette heure de grec et de latin par semaine à Texplication de chinoiseries grammaticales destinées à être immédiatement oubliées , comme cela se fait actuellement, nous la consacrerons à apprendre les citations latines les plus courantes, quelques racines grecques et à lire des traductions interlinéaires de quelques auteurs très faciles. Nous aurons ainsi économisé un nombre immense d'heures qui pourra être employé à enseigner une foule de choses utiles : langues vivantes, sciences, dessin, etc.
Du nombre énorme d'heures ainsi gagnées, quelques-unes pourront être utilisées pour faire lire dans des traductions françaises les principaux auteurs grecs et latins, dont actuellement, après sept ou huit ans d'éducation gréco-latine, les élèves n'ont traduit péniblement que de vagues fragments.
Malgré ce que cet enseignement peut avoir de superficiel en apparence, je suis persuadé que les élèves qui l'auraient reçu connaîtraient beaucoup mieux l'antiquité gréco-latine que les bacheliers actuels.
L'enseignement de l'antiquité par la lecture de traductions* aurait en plus l'avantage d'intéresser les
1. Il y en a d'excellentes à 0 fr. 25 le volume. Le prix d'une bibliothèque des anciens auteurs très suffisante ne dépasserait guère 10 francs.
élèves. Au lieu d'avoir Virgile et Homère en horreur, ils les liraient avec intérêt, car V Enéide et V Iliade sont de vrais romans. Ce qui rend ces livres si antipathiques aux écoliers, c'est Tennui d'en traduire des fragments à coups de dictionnaire.
Intéressez les élèves, intéressez-les à tout prix : c'est, comme je l'ai dit, l'ennui, qu'on n'a pas su éviter dans les études grecques et latines, qui est, en grande partie, la cause de la décadence de ces études. C'est l'enseignement du grec et du latin qui s'est tué lui-mAme. Si l'on continue dans cette voie, le suicide sera complet ; le latin et le grec suocomberont au discrédit général où ils seront tombés devant le monde, devant les élèves et devant un certain nombre de professeurs même ^
Quant à l'étude des principales citations latines, dont il existe plusieurs recueils , et de quelques racines grecques et latines, c'est l'unique moyen de conserver du grec et du latin ce qui peut avoir quelque ombre d'utilité, non seulement au point de vue des étymologies , mais surtout pour ne pas paraître ignorer des choses que connaissent nos contemporains instruits.
Quoi de plus facile que de loger dans la mémoire toute neuve de nos élèves un certain nombre de racines grecques et latines ? J'ai constaté que les miens se prêtent volontiers à cet exercice. Je leur mets entre les mains un vocabulaire de deux cents mots ou radicaux grecs et latins, quelque chose comme notre ancien Jardin des racines grecques; ils l'apprennent à petites doses sans la moindre difficulté et il suffit amplement à tous leurs besoins présent et futurs-.
J'ai été fort heureux de voir un universitaire distingué, M; Torau Beyle^, adopter à peu près la même conclusion que moi en ce qui concerne le temps à
1. Enquête, l. II, p. 197. Belot, professeur de philosophie au lycée Louis-le- Grand.
2. Enquête, t. II, p. 495. Maldidier, professeur agrégé à l'Université.