Enquête, t. II, p. 388. R. LavoUée, docteur es lettres
2. Enquête, t. U, p. 555. Keller, vice-président de la Société générale d'édu- Oftlion.
l'enseignement moderne et professionnel 197
posé devant la Commission d'enquête lu création d'écoles professionnelles parallèles à l'enseignement classique actuel. Ce dernier enseignement, dit-il, ne serait maintenu que pour le très petit nombre de futurs érudits qui étudieraient le grec et le latin tout comme on étudie ailleurs le persan et l'arménien. De tels projets sont excellents et leur réalisation assurée le jour où nous aurons changé l'âme des parents, des professeurs et des élèves.
Mais alors même que cette transformation serait effectuée, on ne voit guère où se recruteraient les professeurs du nouvel enseignement. Sans doute les Frères des Écoles chrétiennes ont bien su en trouver pour l'enseignement technique, où ils peuvent servir de modèles, mais leurs professeurs sont des techniciens auxquels — imitant en cela les Américains — on ne demande que de connaître leur profession sans s'occuper un seul instant de savoir s'ils possèdent aucun diplôme. Du jour où cet enseignement serait organisé par l'État, c'est-à-dire par l'Université, il y aurait immédiatement des concours, une agrégation et l'instruction serait donnée uniquement par ces méthodes théoriques dont nous connaissons les résultats.
Toute grande réforme sur ce point étant irréalisable avant une réforme totale de l'opinion, il ne faut songer aujourd'hui qu'à de modestes changements accomplis sur une petite échelle. Un des meilleurs proposés devant la Commission consisterait à transformer les petits collèges de province en établissements d'enseignement professionnel. Devant l'impossibilité de trouver des professeurs capables de donner cet enseignement, on doit bien se contenter d'un enseignement
PSYCHOLOGIE DE l'ÉDUCATIOîV
exclusivement théorique qui, si mauvais soit-il, est encore supérieur à l'enseignement classique.
Nous avons eu occasion,^ notamment pendant ma direction^ de sauver un certain nombre de ces petits coUèges en y introduisant un peu d'agriculture théorique, c'est-à-dire un peu d'histoire naturelle, de physique et de chimie, de façon à initier les enfants aux choses de la vie rurale. Cette introduction seule a suffi pour sauver ces petits collèges. L'école de Neubourg, qui comprend des bâtiments superbes, était complètement tombée. On nous a demandé d'y introduire un peu d'enseignement agricole primaire supérieur ; aussitôt l'école s'est remplie et elle est aujourd'hui prospère. C'est la preuve que les programmas doivent s'adapter aux milieux et au temps ^.
J'estime qu'il faudrait transformer nos petits établissements secondaires, suivant les besoins des régions, comme le disait si bien M. Tisserand, en écoles industrielles ou agricoles préparatoires à nos écoles spéciales d'un ordre supérieur. Cela vaudrait beaucoup mieux pour les budgets des villes et pour l'avenir des enfants \
Ce sont là des réformes de détail qui ne sauraient conduire bien loin. De vraies réformes ne seront possibles, comme je Tai dit tant de fois déjà, que lorsque les méthodes d'enseignement des professeurs, et surtout l'opinion des familles, auront changé.
De tels changements ne peuvent être amenés que par des nécessités impérieuses, et ni les programmes ni les discours ne sauraient les déterminer.
Les nécessités impérieuses qui transformeront peutêtre un jour l'opinion des parents commencent à se dessiner un peu. Aujourd'hui les classes vraiment influentes, et par conséquent vraiment dirigeantes, tendent de plus en plus à se composer exclusivement d'individus possédant une certaine aisance. Or, il
1. Enquête, l. II, p. 626. Tisserand, représentant de la Société nationale d agriculture.
2. Enquête, t. II, p. 625. Grandeau, représentant de la Société nationale 1 agriculture.
l'enseignement moderne et professionnel 199
devient évident que dans un avenir assez prochain ce seront surtout les industriels, les artisans, les colons, les agriculteurs, les commerçants qui posséderont cette aisance. Avec le développement des besoins actuels et Tinvariabilité de leurs salaires, depuis longtemps fixés par TÉtat, les ressources des classes lettrées : magistrats, fonctionnaires, professeurs, etc., deviennent absolument insuffisantes, alors que Taisance des autres classes grandit chaque jour.
Les classes jadis dirigeantes devenant chaque jour plus besoigneuses, et jouant par conséquent un rôle de plus en plus effacé, finiront peut-être par comprendre qu'elles doivent orienter autrement l'éducation de leurs fils.
La dernière supériorité des classes jadis dirigeantes réside aujourd'hui dans le port habituel d'un vêtement élégant. Mais il devient si râpé, que bientôt tout son prestige disparaîtra. Quand ce prestige sera totalement évanoui, comme il l'est depuis longtemps en Amérique et en Angleterre, une révolution profonde s'accomplira dans l'âme des peuples latins. Elle sera terminée le jour où on admettra comme exactes les définitions suivantes des diverses catégories sociales données par un des déposants de Tenquête.
Le bon industriel, le bon agriculteur, le bon commerçant, le bon fonctionnaire, le bon officier, ce sont termes qui se valent. D'une manière générale, ce sont des hommes qui remplissent dans les cadres d'une démocratie des professions diverses, mais une même fonction sociale. La différence des carrières ne supprime pas l'égalité des mérites.
En définitive, ils sont tous de la classe dirigeante future ; cette classe ne peut pas se composer d'esprits façonnés sur le même patron, répondant au même signalement^ elle doit se composer des meilleurs dans toutes les spécialités. Qu'ils diffèrent par la
PSYCIÏOLOGIE DE L'ÉDUCATION
Spécialité de la profession, mais qu'ils se ressemblent par la supériorité de l'homme^
Il y a longtemps déjà que Diderot avait dit la même chose.
Les études théoriques, écrivait-il, sont propres à remplir les villes d'orgueilleux raisonneurs et de contemplateurs inutiles et les campagnes de petits tyrans, ignorants, oisifs et dédaigneux. On a bien plus loué des hommes occupés à faire croire que nous étions heureux que les hommes occupés à faire que nous le fussions en effet. Nos artisans se sont crus méprisables, parce qu'on les a méprisés. Apprenons-leur à mieux penser d'euxmêmes, c'est le seul moyen d'obtenir des productions parfaites.
Avant d'arriver à répandre de telles idées, il faudra subir pas mal de bouleversements et de révolutions accomplis par Tarmée des bacheliers, licenciés et professeurs sans emploi.
Aujourd'hui, des assertions analogues à celles contenues dans les citations que je viens de reproduire, appartiennent à l'immense catégorie des choses que chacun répète volontiers, que Ton est prêt à applaudir bruyamment, mais dont personne ne croit un seul mot. Il ne faut pas se lasser cependant de les redire.
Lorsque le rabot et la lime, écrivait jadis Jules Ferry alors qu'il était Ministre de l'Instruction publique, auront pris à côté du compas, de la carte géographique et du livre d'histoire, la même place et qu'ils seront l'objet d'un enseignement raisonné et systématique, bien des préjugés disparaîtront, bien des oppositions de castes s'évanouiront, la paix sociale se préparera sur les bancs de l'école primaire, et la concorde éclairera de son jour radieux l'avenir de la société française.
On ne peut pas dire que de telles idées soient tout à fait irréalisables, puisque les Américains les ont à peu près réalisées. Aux États-Unis la séparation des
1. Enquête, t. I, p. 441. Buisson, ancien directeur de l'Enseignement primaire au Ministère de l'Instruction publique.
l'enseignement moderne et professionnel 201
classes est très faible et le passage de Tune à l'autre fréquent et facile. Mais ces peuples n'ont pas derrière eux le poids des traditions séculaires qui pèsent sur les Latins. Ils n'ont pas eu à lutter contre une Université toute puissante, infiniment peu démocratique et hostile à tous les progrès. Ce qui gène surtout les sociétés latines dans leur évolution et les oblige à procéder par bonds désordonnés qui ne font souvent que les ramener un peu plus en arrière, c'est la lourde tyi*annie des morts.
La raison cherche vainement à repousserces ombres formidables. Le temps seul réussit quelquefois à les dominer. Dans la lutte violente que les Latins soutiennent contre les morts depuis un siècle, ce ne sont pas les vivants qui ont triomphé.