DESSINS DES IDIOTS
L'idiot met longtemps à dessiner, il s'en tient au modèle qu'il reproduit tant bien que mal. mais il n'ajoute rien, de même qu'il n'oublie aucun détail, si mal qu'il le rende du reste, bien entendu. 11 n'a aucune notion de la perspective, ce qui lui est commun du reste avec presque tous les peuples orientaux. C'est d'ailleurs une notion t: es délicate à acquérir et que l'expérience ne suffit pas à donner. On se convainc facilement quil en est de même chez le tout jeune enfant qui cherche à prendre quelque chose en se fiant plus à son volume, à son éclat, qu'à sa situation relative. Pour juger de la perspective, il faut comparer et juger, deux qualités rudimenlaires chez l'idiot. 11 représente les ombres du modèle comme il peut, mais il cherche à les représenter. Le dessin ci-joint (PI. IX) est celui d'un enfant qui s'est relativement bien développé, mais qui semble avoir donné tout ce quil pouvait donner.
L'idiot n'imagine rien en fait de dessin. Certains cependant s'amusent à faire une figure plus ou moins informe à laquelle ils donnent un nom de personne, mais rien en dehors de cela. Le seul à qui on ait pu, à Bicêtre, faire représenter quelque chose sans modèle, est Gr..., cet idiot crétinoïde chez lequel nous avons constaté également une écriture assez régulière. Il fit un jour le dessin d'un tambour qui ressemblait plu Lot à une sorte de ballon dégonflé et flanqué de deux baguettes, dont l'une a deux fois la longueur de l'instrument et dont l'autre ne représente que la dixième partie.
Si on remarque que chez l'homme normal, il s'en faut de beaucoup qu'une belle écriture indique des tendances au dessin, ou inversement que de bons dessinateurs aient des chances pour bien écrire, on pourra observer que chez l'idiot l'écriture n'est véritablement que du dessin, et que, comme son intelligence est trop faible pour associer une idée
à un signe conventionnel, il en résulte que récriture n'est pas pour lui un symbole. Il n'y voit qu'un assemblage de traits qu'il arrive quelquefois à associer à l'idée d'un son lorsque ces traits sont simples, mais dont il ne voit pas la liaison dès qu'ils sont en trop grand nombre. Aussi l'écriture et la lecture sont-elles sans expression, puisqu'il émet des sons dont il ne voit pas, non seulement le rapport avec les idées, mais même avec ceux qui le suivent et ceux qui le précèdent.
Remarquons également que l'idiot ne peut pas dessiner sans modèle, de même qu'il ne peut pas écrire sans modèle, et nous verrons encore là un argument pour montrer que l'écriture chez l'idiot n'est absolument que du dessin, vide de sens au point de vue verbal.
De même que pour l'écriture, l'imbécile n'aime pas les modèles de dessin. Si on l'y astreint, il les reproduit sans goût et par suite sans proportion, voulant avant tout faire vite sans chercher à faire bien (PI. X), et préfère le plus souvent se laisser guider par son imagination qui se donne alors libre carrière. Il ne recule devant aucune difficulté, mais il est rare qu'il finisse un dessin. Dans les planches XI et XII, M..., un imbécile deBicètre, a essayé de reproduire une locomotive avec son chauffeur qu'il avait vus la veille en promenade. Au-dessus, il a fait le lion de Belfort ! On voit qu'ils ont toutes les audaces et toutes les prétentions. D'autre part, on peut juger par le dessin, qui ne signifie absolument rien, le laisser-aller de leur imagination, qui les pousse à faire des sortes d'arabesques des plus fantaisistes.
Un coup d'œil jeté sur ces dessins d'idiots et d'imbéciles fera mieux comprendre que tout ce que nous pourrions dire, l'énorme distance qui les sépare, et le parti qu'on peut tirer des deux catégories d'individus. Chez les idiots, nous voyons l'essai d'un dessin correct, consciencieux, attentif.