‹ Psychologie de l'idiot et de l'imbécile (volume 2)Chapitre 55 sur 213 · GRADATION PSYCHOLOGIQUE · texte numérisé non relu

GRADATION PSYCHOLOGIQUE

La réflexion existe peu ou pas chez l'idiot simple, la préoccupation encore moins. Chez l'imbécile, au contraire, on observe ces deux formes modifiées de l'attention, mais troublées elles-mêmes comme l'attention simple; les imbéciles sont en effet capables d'une certaine réflexion, mais très limitée, appliquée presque toujours à des sentiments et non à des idées. On constate en effet la gradation suivante chez les idiots et les imbéciles, gradation qui est celle du développement de l'individu normal. L'attention se porte d'abord sur les sensations el sur les objets qui les déterminent, puis sur les sentiments, et enfin sur les idées. L'ordre chronologique indique donc bien l'ordre de supériorité des différentes attributions de l'esprit, les phénomènes mentaux liés aux sensations, c'est-à-dire à l'état physique, sont les plus simples et les plus inférieurs; puis viennent les phénomènes d'ordre affectif et moral, et enfin les phénomènes intellectuels proprement dits, les plus supérieurs. C'est à ceux-ci qu'atteignent le plus difficilement les imbéciles. Ils réfléchissent si peu qu'ils prennent à la lettre ce qu'on leur dit sans chercher plus loin. Tel est cet imbécile dont parle Esquiroi à qui l'on avait conseillé de monter fous les jours à cheval pendant une heure et qui s'en acquittait consciencieusement en restant dans l'écurie. Ce manque de réflexion nous explique aussi la crédulité extraordinaire de ces individus, crédulité dont nous aurons à reparler plus loin.

La préoccupation, qu'on n'observe pas chez les idiots, se rencontre à un degré très faible chez les imbéciles en général. Faisant très peu attention aux choses présentes, ayant par conséquent des impressions très fugitives, le passé reste pour eux très vague et ne leur suscite guère la prévision de l'avenir. Ils sont d'une insouciance remarquable, qui s'ex-

plique à la fois par leur manque de jugement sur les difficultés de l'existence et par leur fatuité à croire qu'ils les vaincront quand on les leur montre. Leurs sentiments très égoïstes les empêchent de se préoccuper des malheurs ou des chagrins qui peuvent frapper les autres, et quant aux préoccupations purement intellectuelles, leur défaut d'intelligence les oblige à les ignorer toujours. Il en est cependant qui semblent capables de préoccupations et c'est ceuxlà que nous avons désignés du nom de distraits absorbés. C'est du reste le plus petit nombre. Ils sont sous le coup d'une préoccupation le plus souvent vague, mais qui peut prendre le caractère d'une véritable idée fixe. Nous passons là du domaine physiologique au domaine pathologique. L'idée fixe est du reste un élément morbide qui se rencontre fréquemment chez les dégénérés. Aussi ne doit-on pas être surpris de le rencontrer chez les imbéciles qui sont tous des dégénérés héréditaires ou acquis.

L'idée fixe est l'hypertrophie de l'attention réfléchie et de la préoccupation. Elle naît souvent sous l'empire de sentiments mauvais, vanité, ressentiment, désirs violents, et peut amener chez les imbéciles de véritables impulsions qui les poussent à commettre des délits et même des crimes. Il est à remarquer en effet que ce ne sont guère que les actes malfaisants, les sentiments mauvais ou simplement les besoins égoïstes à satisfaire, qui ont le don d'attirer l'attention et de provoquer la réflexion et la préoccupation des imbéciles. Tout ce qui est utile, tout ce qui intéresse la société, les laisse indifférents. Nous croyons donc pouvoir répéter que, pour nous, les imbéciles sont plus que les idiots, des antisociaux. Les idiots sont forcément hors de la société, les imbéciles sont toujours contre elle, qu'ils lui soient simplement inutiles ou qu'ils lui soient nuisibles d'une manière effective.

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