PROTECTION ET CRAINTE
importe, il appartient plus, par conséquent, à la sphère intellectuelle qu'à la phère morale. Le sentiment de la commisération, de la pitié, est dans ce cas. 11 n'est donc pas surprenant de le rencontrer singulièrement affaibli et perverti chez les idiots et les imbéciles.
La protection est un sentiment très analogue, et au sujet duquel on pourrait faire les mêmes remarques quoiqu'il soit encore plus faible que le précédent, sauf toutefois chez les petites iilles, même très jeunes, observation qui s'applique du reste à celles qui sont normalement développées.
L'idiot est foncièrement craintif. Tout lui fait peur parce qu'il ne s'explique rien. Quand une personne étrangère s'approche d'un idiot, il semble se mettre sur la défensive. Vous lui parlez, il recule, pour venir un moment après auprès de vous si vous cessez de lui causer, ou si le son de votre voix, est doux et engageant. La crainte des punitions permet l'éducation, des idiots dans une certaine mesure. Mais l'imbécile, à l'état ordinaire, ne craint que les coups. Quand il est surexcité, il ne craint rien.
Ceci nous amené à nous demander si le courage existe chez nos sujets. Pour ce qui est des idiots, nous ne connaissons pas d'actes décourage authentiques. Quant aux imbéciles, ils sont en général lâches, ou s'ils font quelque acte courageux, c'est pour deux raisons: par inconscience du danger ou par impulsion. On peut remarquer aussi que souvent le courage n'est que le fait de l'absence du sentiment de la valeur de la vie humaine, aussi bien la sienne propre que celle des autres. C'est ce qui explique comment certains chenapans, toujours prêts à tirer le couteau, font à la guerre des actions d'éclat; comme d'autres, ne pouvant tuer un individu qui les gêne, se suppriment eux-mêmes par le suicide. La vie humaine n'a que peu de valeur pour eux : ils jouent avec la leur comme avec celle des autres. Si nous considérons quelle notion incomplète l'imbécile a de la valeur de ses semblables et de sa propre personnalité, nous ne serons pas surpris de le voir parfois accomplir des actes de courage, sans qu'on doive lui
on savoir beaucoup de gré. Le courage esi 1res développé chez les races inférieures, ce qui tendrait à prouver qu'il n'est pas tant le résultat d'un mouvement réfléchi que d'une impulsion naturelle, et qu'an contraire, plus L'homme est développé et est capable de mesurer le danger, moins il a de courage. Ce qui le prouve encore, c'est que c'est surtout dans le feu de l'action, alors qu'on est le moins maître de soi, qu'on a le moins conscience de la situation, qu'on a le plus de courage. Bien des sentiments complexes entrent du reste en cause, mais il est si utile de développer le courage, que, dans l'intérêt général, il vaut mieux lui conserver son auréole que de le ramener à ce qu'il est sans doute dans la réalité.
Le courage réfléchi, qui est peut-être plus rare qu'on ne croit, est le fait d'une intelligence forte, qui comprend le danger, mais a confiance dans son énergie pour le vaincre, ou obéit à des sentiments d'ordre très élevé pour le mépriser. Aussi peut-il être allié à une très grande timidité. Les hommes vraiment courageux ne s'en vantent guère. Les imbéciles au contraire, qui ne se rendent compte de la valeur de leur acte que par les félicitations et les encouragements qu'ils reçoivent, s'en targuent d'autant plus qu'ils ont eu moins conscience de ce qu'ils faisaient. Il en est du reste bien souvent de même chez des gens qui ne sauraient, en aucune façon, passer pour des imbéciles.
L'impulsivité et l'irascibilité sont des apanages des races inférieures et se retrouvent chez l'enfant. Les idiots les présentent aussi communément. Ou bien ils ont une apathie extraordinaire, ou bien ils ont des impulsions, La colère esl rie bon aloi chez un curant lorsqu'elle a un motif, mais, chez l'idiot, elle est le plus souvent sans raison et d'une violence extrême. Ils se roulent à terre poussant des cris, brisant tout, devenant bleus. Quelquefois même ces accès de colère chez les jeunes amènent à leur suite des convulsions, des suffocations.
Les accès de colère chez les idiots et les imbéciles sont très communs et s'observent souvent à un âge très bas. Cest
IRASCIBILITE
presque un symptôme d'instabilité mentale. Ils s'observent du reste chez beaucoup d'enfants qui ont des tares nerveuses et deviendront plus tard des névropathes ou des psychopathes à un titre quelconque.
Mais entre les idiots et les imbéciles se remarquent toujours ces différences sur lesquelles on ne saurait trop insister au point de vue social. Dans ses accès de colère, l'idiot se fait du mal à lui-même, il trépigne, fait des grimaces, agite violemment la tète et se mord souvent les doigts de la main gauche, tandis qu'avec la main droite il frappe ce qui l'entoure et se fait souvent de graves blessures. C'est surtout aux objets inanimés qu'il s'en prend.
L'imbécile s'attaque surtout aux personnes. Il est méchant dans ses colères. Il cherche à faire du mal aux autres, quitte à s'en faire à lui-même. Il porte de mauvais coups à ses adversaires. Quand il est mis dans l'impossibilité de nuire, il écume de rage, la face est violacée; il a de véritables convulsions quelquefois. Comme le remarque Griesinger, et comme nous avons été à même de l'observer plusieurs fois, ces accès de colère peuvent aller jusqu'à constituer un véritable accès de manie.
La base de la société est le sentiment de la propriété, sans lequel la satisfaction des besoins naturels n'est pas assurée. La sauvegarde des acquisitions faites pour obtenir cette saiisfaction est donc la condition première de la vie en commun. Mais on a à se défendre contre la nature et les animaux d'une part, et d'autre part contre l'homme. Dénué de toute protection naturelle, l'homme n'a de force qu'en s'unissant à l'homme pour lutter. Mais, pour rester unis dans cette lutte, il faut la réciprocité, c'est-à-dire un contrat, tacite ou non. Il faut que chacun sache qu'il peut compter sur les autres non seulement pour le défendre, mais pour ne pas être attaqué à son tour par les autres. C'est ici que l'intérêt intervient. L'homme ne secourt l'homme que parce qu'il sait qu'Un jour viendra où il aura lui aussi besoin du secours de ses semblables. Ce sentiment de la réciprocité dans la défense, c'est, nous semhle-t-il, la base du droit et du devoir, et il n'est Sollier. — L'Idiot. 8
114 PSYCHOLOGIE DE L'IDIOT ET DE L'DflBÉCIUS
pas besoin pour les expliquer d'aller chercher bien haut dans les sphères élevées de la morale ou de l'intelligence. II sulVit de considérer l'homme avec ses besoins physiologiques et l'intérêt qu'il a à tout faire pour les satisfaire. Et la meilleure preuve qu'il ne faut pas voir dans ces sentiments sociaux autre chose qu'un des modes de l'intérêt, c'est que, dès que l'homme, seul ou en groupe, se sent le plus fort, il attaque celui qui possède ce qu'il convoite. Cette lutte n'est plus de mise, aujourd'hui, d'homme à homme et cela constitue un vol ou un crime. Mais de groupe à groupe elle existe toujours, que ce soit sous forme de société financière, de guerre civile ou de guerre internationale.
Si nous avons dû exposer en peu de mots la genèse des sentiments sociaux que nous croyons la plus simple pour expliquer l'évolution de la société humaine, c'est que l'idiot et l'imbécile, qui nous représentent les types les plus inférieurs de l'humanité, vont sans doute nous permettre de retrouver quelques sentiments sociaux à l'état primitif et rudimentaire, tels par conséquent que devaient les éprouver nos premiers ancêtres. Car on a l'habitude dans la morale spiritualiste de considérer l'homme actuel et non l'homme passé, et d'oublier par quelles séries de transformations psychologiques, modifiées d'une part par les événements, et maintenues de l'autre par l'hérédité, il a dû passer depuis son origine, où, avec un langage primitif, comme celui qu'on retrouve encore chez certaines0 peuplades, il était plus rapproché du singe que de l'homme actuel.
La société n'a été vraiment constituée que lorsqu'il y a eu de l'industrie et du commerce, cessation de la vie errante et formation de la cité. Or, pour l'industrie et le commerce, la première condition, c'est le travail. Tout individu ne pouvanl ou ne voulant pas travailler devient dans une société un être inutile et par conséquent nuisible, car il absorbe à son profil des forces qu'il immobilise et qui sont perdues pour ceux qui en auraient le plus besoin.
Nous sommes donc amenés à examiner le sentiment de la solidarité et de la propriété, puis le goût du travail et de la