SENTIMENTS SOCIAUX
paresse. Nous verrons ensuite quelle idée nos sujets se font du droit et du devoir, de la récompense et du châtiment, quels sont leurs sentiments familiaux.
Pour ce qui concerne le sentiment de la solidarité, nous n'avons pas même à rechercher s'il existe, à quelque degré que ce soit, chez les idiots incurables où il est totalement absent. Chez les idiots attentifs, curables, nous avons vu, à propos de l'affectivité pour les personnes, que l'idiot ne paraît pas comprendre la souffrance de son semblable. Or, pour être solidaire, la première condition est évidemment de s'apercevoir que les autres hommes sont nos semblables au moral comme au physique. Nous avons même vu qu'en général un idiot aime à voir un de ses camarades recevoir des coups. La solidarité, le sentiment qu'on aide les autres et qu'on en sera aidé semble donc des plus rudimentaires. Il est juste d'ajouter que le milieu dans lequel ils vivent, les conditions de facilité qu'on donne à leur existence, vu leur incapacité d'y pourvoi!' eux-mêmes, ne sont pas faites pour développer ces tendances, si elles existent.
C'est chez l'imbécile que nous voyons apparaître la première fois le sentiment de la solidarité. *iais c'est en s'insurgeant contre la société que nous le voyons se montrer. Ce n'est pas pour aider un camarade à faire quelque chose de bien ou d'utile, c'est pour se venger d'une entrave mise à ses mauvais instincts et à ses actes nuisibles. C'est contre le maître qui les punit que les imbéciles se liguent ; c'est pour faire un mauvais coup qu'ils se prêtent un mutuel appui. C'est encore pour défendre l'ami contre nature qu'ils témoignent de leur esprit de solidarité. Nous retrouvons là toujours l'imbécile comme un anti-social, mettant le peu d'intelligence qu'il a au service d'une mauvaise cause, les sentiments sociaux rudimentaires qu'il a se trouvant faussés dès leur apparition.
L'amour de la propriété, pour rester estimable, doit être allié à un respect non moins grand delà propriété d'autrui. Les idiots intérieurs — les incurables laissés de côté — ne paraissent avoir oucune idée de ce sentiment. On les voit aller
venir, s'agiter, toucher à tout ce qui tombe sous leur main, le mettre dans leur poche et se fâcher si on veut le leur retirer. Ils font là, mais à un âge beaucoup plus avancé, ce que font des enfants de deux ans, avec cette différence toutefois qu'à vingt mois un enfant sait déjà ce qui appartient à lui et aux autres. Chez les idiots les plus élevés, ce sentiment atteint souvent un grand développement. Ils ont les poches toujours pleines de bouts de bois, de ficelles dont ils ne se servent jamais, mais qu'ils tiennent à garder. La satisfaction immédiate de leur désirprime toute autre considération, aussi lorsqu'ils rencontrent quelque objet à leur convenance, ne se font-ils pas faute de sel'approprier ; et comme ce qui les touche le plus, c'est la nourriture, c'est ordinairement la part d'aliments ou de vin de leurs camarades qui est l'objet de leurs larmes. Il y en a cependant qui ont une propension toute spéciale au vol. Mais chez aucun plus que chez les imbéciles nous ne voyons cette propension plus développée et acquérant même le caractère impulsif qui lui a fait donner le nom de kleptomanie. Il esl rare cependant que ce soit une vraie kleptomanie qu'on rencontre, car il est à remarquer que ce qu'on a regardé comme les stigmates psychiques des dégénérés héréditaires se rencontre beaucoup plus rarement chez les dégénérés profonds que chez ceux qui sont plus légèrement atteints. Ce qu'on rencontre chez eux, c'est le vol fréquent, habituel, inconscient ou déterminé, mais non impulsif. Il en est qui volent à toute occasion : gâteaux aux fêtes, fourchettes et couteaux au réfectoire, cahiers en classe, morceaux de cuir, de bois, de fer à l'atelier, en un mot tout ce qui est à leur portée, sans but, sans utilité, mais aussi sans impulsion. Il en est d'autres, plus nombreux, qui volent pour se procurer un objet qui les tente. Le mobile de leur vol est celui des criminels vulgaires, avec lesquels du reste ils forment une vaste famille dont ils sont les représentants les moins bien partagés peutêtre au point de vue de l'intelligence, mais non des mauvais instincts. Mais s'ils n'ont pas le respect de la propriété d'autrui, ils ont le sentiment de la leur propre, et ils la défendent énergiquement, âprement. Ils ont l'amour de la propriété et peut-être faut-il voir dans son intensité la cause de la faible