‹ Psychologie de l'idiot et de l'imbécileChapitre 55 sur 90 · RÉCOMPENSE ET CHATIMENT · texte numérisé non relu

RÉCOMPENSE ET CHATIMENT

encourager, développer et faire jaillir les bons instincts et réprimer les mauvais ? On sait que c'est là un point délicat à établir pour les enfants normaux et à plus forte raison pour ceux-là. Autrefois, avec les enfants, il n'y avait guère de milieu entre l'amour et les coups. Aujourd'hui on cherche à employer d'autres arguments, et ce n'est pas sans raison.

On a remarqué, par exemple, que c'étaient les places qui frappaient le plus les enfants, beaucoup plus que les prix auxquels ne peuvent prétendre que les élèves d'élite. Il en est de même, et plus encore, avec les idiots et les imbéciles. Les premiers, à vrai dire, sont bien peu sensibles aux récompenses purement intellectuelles, consacrant simplement la reconnaissance de leur supériorité sur leurs camarades. Du reste, en général, tous sont plus sensibles aux châtiments qu'aux récompenses, à la peine qu'au plaisir, au blâme qu'à la louange. Et de fait, le plaisir d'être félicité suppose la mise en jeu de bien des sentiments d'ordre élevé auxquels ils n'atteignent guère, tandis que la peine, quelle qu'elle soit, comporte toujours un élément physique, la privation d'un désir, d'un besoin qu'on ressent plus que le plaisir qu'on aurait à le satisfaire. De plus, le champ des récompenses et des châtiments est beaucoup plus limité que pour l'enfant normal, chez lequel on peut s'adresser à toutes les branches de la sensibilité. En outre le défaut d'attention chez les idiots rend très précaire le résultat de la récompense et de la punition, et en tous cas très peu durable. La crainte du châtiment existe très peu chez l'idiot ou même pas. Du reste la crainte est en rapport avec l'expérience, et c'est précisément ce qu'ils acquièrent difficilement, leur attention n'étant pas suffisamment attirée ni leur raisonnement assez développé pour remarquer toutes les circonstances dans lesquelles on les a réprimandés une ou plusieurs fois, et saisir le rapport qui existe entre l'acte qu'ils ont commis et la peine qu'ils subissent, si ce n'est à la longue.

Il faut reconnaître d'ailleurs qu'avec les idiots en général on a peu besoin de recourir aux procédés d'encouragement ci de répression. Ils n'ont guère de méchanceté et il suffit de les empêcher de mal faire si on les aperçoit, car le plus souvent

ils agissent sans intention. C'est surtout une grande surveillance qu'il faut exercer sur eux.

Chez les imbéciles, on s'attendrait à avoir beaucoup plus de prise, car ils sont éminemment sensibles à la louange et au blâme, plus encore peut-être à la louange qu'au blâme, étant ordinairement si infatués de leur personne que le blâme ne les atteint pas, toujours persuadés d'une injustice dans l'appréciation de leur valeur personnelle. Chez eux. à l'inverse des idiots, les récompenses agissent surtout quand elles frappenl leur amour-propre si naturellement exagéré. C'est ainsi que les places qui témoignent de leur supériorité sur leurs camarades, les prix donnés en séance solennelle, les félicitations publiques ont une influence manifeste. Momentanée seulement, par malheur, car ils profitent souvent des éloges qu'on leur a décernés pour se croire tout permis et donner libre cours à leurs mauvais penchants. De sorte qu'on est pris entre ces deux alternatives, ou les récompenser et exaller leur amourpropre et leurs prétentions, ou ne pas leur témoigner de satisfaction lorsqu'ils ont bien agi, et les décourager de recommencer, les livrer souvent, par colère, à leurs mauvaises tendances.

On doit donc se montrer très circonspect dans la distribution des louanges, ne les donner qu'à bon escient et plutôt en deçà qu'au delà, sinon on est débordé.

Quant aux châtiments, leur action est tout aussi momentanée, et l'alternative est tout aussi délicate que pour les récompenses. D'instinct on se révolte toujours contre un châtiment ; on a de plus toujours la tendance à le trouver disproportionné à sa faute, pour laquelle on invoque d'excellentes raisons de l'avoir commise. Chez les imbéciles qui ont une idée de leurs droits si fausse et en même temps si étendue, il est naturel que toute peine leur paraisse un abus de pouvoir dont ils gardent du ressentiment. Ils se soumettent parce qu'ils ne peuvent faire autrement, parce qu'ils reconnaissent un pouvoir supérieur au leur, mais dans leur for intérieur ils gardent de la rancune et un espoir de vengeance.

Plus ils se croient supérieurs, plus ils se sentent humiliés. N'espérez guère qu'ils feront un retour sur eux-mêmes, qu'ils

LES IMBÉCILES DANS LA t'A M IL LE

se repentiront sincèrement. Ils n'ont qu'un désir: recommencer sans se faire prendre. L'absence de sens moral, ou plutôt sa déviation, fait qu'ils croient ne devoir rien à personne, ni à leurs parents, ni à leurs maîtres, ni à ceux qui les soignent. Leur propre satisfaction est leur but unique et leur supériorité sur les autres. Obligés de céder, ils s'insurgent. Aussi les châtiments moraux ont-ils peu d'action sur eux, ils leur sont indifférents ou ne font que les exciter. Les imbéciles se donnent des airs provoquants vis-à-vis de leurs maîtres, pour se poser auprès de leurs camarades. Très poltrons au fond, ils font les fanfarons pour étonner les autres. Cette satisfaction qu'ils éprouvent à poser ainsi, quand ils sont punis, enlevé naturellement beaucoup de l'action qu'aurait la punition. Aussi le meilleur moyen est-il de leur enlever cette satisfaction en les soustrayant à la vue de leurs camarades. L'isolement, pendant quelques heures, en cellule, est un moyen très efficace. Plus qu'avec aucun enfant il ne faut agir avec emportement et brutalité. On ne doit jamais discuter avec eux.

Nous ne saurions entrer ici dans plus de détails. C'est une question de traitement moral, de pédagogie que celle façon de se comporter avec les imbéciles. Ce que nous devons retenir, c'est le peu d'action qu'on a sur eux aussi bien par les récompenses que par les châtiments. Tout glisse, ou tout s'emploie à développer leurs mauvaises tendances, leurs tendances antisociales. Ce sont les individus les plus indisciplinés qui soient.

L'instabilité de leur attention fait que, à peine la louange ou le blâme, la récompense ou le châtiment passés, ils les oublient, et leurs tendances reprennent le dessus. Cet inconvénient, qui en est déjà un gros dans les asiles, et qui souvent du reste y amène ces malades, rend l'existence impossible pour eux au dehors. Chez leurs parents, ils font tous les mauvais coups imaginables, maltraitent leurs frères et sœurs, torturent les animaux, font des niches aux voisins, font des fugues de la maison paternelle pour vagabonder à l'aventure avec tous les garnements du voisinage, qui s'en servent du reste le plus souvent, en les excitant, pour faire les coups qu'ils n'ont pas l'audace de tenter. Bref, la vie n'est pas tenable

pour ceux qui les entourent, sans compter que souvent leurs penchants peuvent les pousser à commettre des actes dangereux, comme de mettre le feu, de blesser les gens, etc., etc. Ils doivent, plus encore que les idiots, fttre l'objet d'une surveillance de tous les instants. Ces dispositions, lorsqu'elles ne sont pas réprimées — et cela est bien difficile dans la famille — ne font que croître avec l'âge, et il ne faut pas s'étonner plus tard de voir ces enfants, devenus hommes, finir par la Cour d'assises pour vol ou crime, et fournir un fort contingent à tous les déclassés, les énergumènes de toute nuance, instruments demi-inconscients d'individus plus intelligents et plus vicieux qu'eux.

Nous venons de voir le peu d'influence des récompenses et des punitions sur la conduite des idiots et surtout des imbéciles. Quand on songe que ce sont cependant les mobiles mis en jeu le plus naturellement par les parents vis-à-vis des enfants, par les sociétés vis-à-vis des individus, on ne sera pas surpris de reconnaître que les mobiles religieux n'ont aucune action et ne sont même pas compris. Chez les idiots, l'idée d'une force supérieure au monde est absolument lettre morte. L'idée de force en soi leur paraît même inconnue, et les notions d'infini, d'éternel, d'absolu, conceptions purement rationnelles pour nous, sont inaccessibles à leur faible intelligence. On ne trouve jamais chez eux l'idée, même vague, de la divinité. Ils sont incapables de s'élever même à la superstition ou au fétichisme, car ils ne s'étonnent de rien, comme nous le verrons, pas même des grands phénomènes de la nature, contrairement, sous ce rapport, aux hommes primitifs.

S'il fallait admettre chez l'homme une âme suivant la conception spiritualistc, caractéristique de l'homme et absolument différente par ses attributs supérieurs de celle des animaux, on doit convenir qu'on serait assez embarrassé pour en accorder une semblable à un idiot incapable de parler, ce qui est la vraie caractéristique de l'homme. C'est qu'en effet l'âme n'est pas une chose qui existe en soi, séparément, en dehors des fonctions cérébrales ; c'est l'ensemble des facultés, des fonctions, pour mieux dire, du cerveau qui constitue l'âme.

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