LANGAGE ET INTELLIGENCE
et de s'en servir, et incapable d'un autre côté de Les reproduire par le même procédé (tels les aphasiques moteurs), on ne comprend pas une intelligence incapable de comprendre les notions fournies par les différents sens et capable cependant de recevoir celles que lui fournit le langage. Le langage, s'il est beaucoup, n'est pas tout, et il faut avant tout une intelligence capable de se développer. On voit du reste certains idiots qui, grâce a la mémoire auditive ou visuelle, conservent le souvenir des mots entendus ou écrits, peuvent même les répéter, et ont ainsi un vocabulaire assez étendu, sans cependant comprendre les idées renfermées dans ces mots. Et comme ils pensent, si peu que ce soit, et que ce n'est ni avec des images auditives, ni avec des images visuelles de mots, il est très vraisemblable que c'est au moyen d'images représentatives d 'actes ; de sorte que ceux qui croient qu'on peut penser sans mots, et c'est ce que nous croyons aussi, semblent avoir raison, il est du reste bien certain que les animaux se souviennent, raisonnent, comprennent des sentiments sans l'aide des mots et rien que par des images. Plus on a de mots à sa disposition, plus les images disparaissent, moins on en a, et plus on pense à l'aide d'images. C'est un procédé qui laisse beaucoup de latitude à la pensée, mais qui est plus en rapport avec ces intelligences où tout est acquis directement par les sens, sous forme d'impression.
En somme, le langage ne nous paraît pas en rapport avec l'intelligence pour trois raisons : 1° parce qu'il y a des gens très intelligents qui ont un langage très défectueux, et même des enfants chez lesquels il ne s'est jamais développé; 2° parce que c'est la réceptivité du langage qui est signe d'intelligence et non pas son émission ; 3° parce qu'il existe des idiots presque complètement dépourvus d'intelligence et chez qui la parole est plus développée que chez d'autres plus élevés intellectuellement. Telle est. par exemple, l'opinion de Séguin.
Les observateurs ne sont pas non plus d'accord sur le mode de développement du langage chez l'enfant normal, ni sur la part qui revient à l'instinct héréditaire, à l'esprit d'invention, d'imitation, etc. Nous n'avons pas l'intention de passer en revue ces différentes opinions sur le développement du langage
chez l'enfant. Ce qu'il y a de certain, c'est que son mécanisme est bien connu aujourd'hui, grâce aux travaux de M. Chàrcot sur l'aphasie, si clairement résumée dans le livre de M. Ballet (1). Les entants de un à quinze mois sont de véritables aphasiques moteurs. Les premières images de mots sont les images auditives, puis les images motrices et enfin visuelles. Voilà les phases par lesquelles passe tout enfant qui apprend une langue. Il y a lieu de se demander ce qui pousse les enfants à reproduire les sons qu'ils ont entendus, quels sont les procédés qu'ils emploient de préférence pour les reproduire, quelles sont les images qui pénètrent le plus facilement dans leur esprit : autant de points qu'il nous faudra examiner chez les idiots et comparer, si nous le pouvons, avec les enfants normaux.
Avant d'exposer les remarques que nous avons pu faire au sujet des idiots, il nous semble nécessaire de montrer l'état actuel de la question. On verra combien est vague ce point dont on a cependant voulu faire un pivot.
« Le vocabulaire des idiots, dit Dagonet (2), est très restreint. Ils articulent à peine et ne prononcent distinctement que des monosyllabes. » Il semblerait d'après cela que le degré le plus supérieur de la parole chez les idiots soit l'interjection ou le monosyllabe. Comme le remarque Kussmaul (3), les interjections, les gestes imitatifs et les sons sont les premières racines des pantomimes et de la parole, mais ils ne sont pas les seuls. Parler, c'est se comprendre soi-même et les autres.
Un des caractères principaux de tous les cas graves, dit Griesinger (-4), c'est le manque de langage. Jamais les idiots du plus haut degré ne font un effort pour parler. C'est le mutisme idiolique, qu'il ne faut pas confondre avec celui des sourds-muets. Le mutisme idiotique a sa raison d'être, soit dans l'absence d'idées (il dit ailleurs très justement qu'ils ne disent rien parce qu'ils n'ont rien à dire), soit dans l'impuissance du sujet de les reproduire mécaniquement (anomalie
(i) Ballet, le Langage intérieur el les diverses Formes de l'aphasie. ■> I (agonet, loc. cit.
(3 Kussmaul, loc. cit. .
(4) Griesinger, lor. cit.
Ml tismi-: liHuïiiii i:
des organes de la parole). Pour nous, celte impuissance ne réside pus dans une anomalie dos organes de la voix, mais bien dans le centre même du langage, lequel du reste n'était pas eneore coiînu à celte époque. Pour les idiots simples, il reconnaît qu'ils peuvent prononcer un petit nombre dephrases incorrectes. Presque toujours ils emploient l'infinitif, quelques interjections.il répètent souvent des phrases ondes morceaux de phrases qu'ils ne comprennent pas. Us interposent des mots qui n'ont aucun rapport avec la question. Enfin ils ont une prononciation défectueuse.
Aucun auteur n'a examiné si les phases du langage étaient analogues ou identiques chez les enfants normaux et les idiots. Séguin, qui s'est occupé avec une grande attention de l'éducation du langage chez ces derniers, ne formule aucune règle déduite de ses observations. Il s'est borné à des préceptes sur les meilleurs procédés d'éducation du langage: i° l'étude de la parole doit commencer par les consonnes et non les voyelles ; 2° les syllabes composées d'une consonne et d'une voyelle doivent être articulées les premières; 3° les labiales entre celles-ci doivent précéder toutes les autres ; 4° les syllabes isolées sont moins faciles à articuler que les syllabes répétées. En outre, de l'étude attentive de la façon dont les enfants prononcent mieux telle ou telle lettre, il conclut à l'état des lèvres, de la langue, et tire aussi d'utiles indications pour la direction à donner au langage dans lès cas particuliers. Mais nous ne pouvons y insister ici, car c'est une question de physiologie qne celle de l'articulation.
Quant aux autres auteurs, ils se sont bornés à dire que le langage était plus ou moins défectueux. D'après Esquirol, dans le premier degré de l'imbécillité, la parole est libre et facile; dans le second elle est moins facile, le vocabulaire est plus circonscrit. Dans le premier degré de l'idiotie proprement dite, l'idiot n'a à son usage que des mots, des phrases très courtes. Les idiots du second degré n'articulent que des monosyllabes ou quelques cris. Enfin, dans le troisième degré, il n'y a ni paroles, ni phrases, ni mots, ni monosyllabes. On voit combien de pareilles limites entre diverses catégories manquent de précision.
PSYCHOLOGIIî DE L'IDIOT ET DE L'IMBÉCILE
La îapidilé dus progrès linguaux n'est pas un signe d'intelligence précoce; « au contraire, dit Perez (I), ils (les enfants) ne s'en expriment que mieux plus tard, et cela tient à ce qu'ils ne se contentent pas de l'harmonie des mots, mais ont des représentations des choses dont ils parlent ». Quant au rabâchage monotone des mêmes mots, dés mêmes syllabes chez les enfants, il pense qu'il leur est agréable, facile, habituel et les repose des premiers efforts faits pour parler. Il parait bien en effet en être ainsi, et ce ne sont pas les enfants qui parlent le plus tôt qui sont les plus intelligents, mais ceux qui comprennent le plus tôt. Tout est là. Ce sont des aphasiques moteurs, parce que leur centre d'articulation n'est pas suffisamment développé, voilà tout.
Chez l'idiot, on observe ordinairement un retard plus ou moins considérable de la parole, comme on en observe pour la marche, la préhension, la propreté, etc., etc. Mais, à l'inverse des enfants normaux, ils ne comprennent pas plus qu'ils ne parlent. Le retard ne porte pas seulement sur un centre, mais bien sur tout le cerveau. Il faut donc distinguer entre les retards dans la langage. Tandis que l'enfant normal a de l'aphasie de transmission, l'idiot a en même temps de l'aphasie de réception, et comme son cerveau est encore table rase au point de vue du langage, il n'a aucune image de mots qui lui serve à se faire comprendre comme le peut l'aphasique sensoriel.
11 en est de même du rabâchage qui n'est pas du tout comparable dans les deux cas. Dans le premier nous pouvons admettre qu'il soit une distraction et un repos pour l'enfant dont le centre de la parole est cependant en activité comme toute sa zone motrice et pas plus qu'elle assurément. Mais tout en laissant on centre d'articulation fonctionner automatiquement, l'enfant continue à penser et agit en conséquence de ses pensées. Chez l'idiot, au contraire, le rabâchage devient un véritable tic. Ce n'est pas pendant quelques instants qu'il répétera le même mot ou la même phrase, ce sera continuellement, à propos de tout et à propos de rien, sans qu'on puisse l'ar-
(1) Pêrez, loc. cil.