‹ Psychologie de l'idiot et de l'imbécileChapitre 76 sur 90 · ASSOCIATION DES IDÉES · texte numérisé non relu

ASSOCIATION DES IDÉES

velles associations encore plus nombreuses, et la base même de nos connaissances.

.Mais le jugement n'est pas toujours la résultante d'un raisonnement. Pour qu'il y ait raisonnement, il faut qu'il y ait obstacle à l'évidence immédiate. Autrement, si l'évidence est ou parait absolue, il y a simplement jugement, exact ou erroné. Le jugement immédiat n'est en somme que l'énoncé de l'impression produite dans l'esprit par l'objet considéré.

La justesse, la promptitude, la fermeté, sont autant de qualités du jugement. Ces qualités résultent de la force de l'attention, qui permet de saisir toutes les conditions de l'objet sur lequel doit se formuler le jugement. La promptitude vient de la rapidité d'impression produite sur le cerveau, et la fermeté, de la netteté et de la précision de cette impression. Or, chez l'idiot, l'attention, la rapidité et la netteté de l'impression sont singulièrement affaiblies comme nous savons. Ne soyons donc pas surpris de trouver un jugement des plus défectueux.

Au point de vue de la justesse d'abord, les idiots jugent ordinairement très faussement. Leur attention difficile à fixer, incapable de s'attacher simultanément aux nombreuses qualités d'un objet, ne leur permet de saisir que des qualités grossières. Le jugement le plus simple n'est qu'un discernement de perceptions, et ensuite une association d'images accompagnée de croyance. Capables seulement d'associations très simples, il en résulte des jugements absolument erronés. Toutes les illusions des sens, lesquelles deviennent des illusions de l'esprit — qu'ils ne savent pas corriger — donnenl lieu à de faux jugements. De plus, les qualités qui doivent déterminer le jugement frappent peu leur esprit. On est obligé, pour le leur faire formuler, de fixer au préalable leur attention, d'où retard considérable dans le jugement.

Quant à la fermeté du jugement, elle ne vaut guère mieux. Ils se montrent si indifférents à ce qu'on leur demande s'ils n'y ont pas un intérêt évident, que le moindre doute qu'on émet suffit à les ébranler dans leur conviction.

De même que les enfants, le premier jugement leur suffît en général, à moins de forcer leur attention aie redresser par des jugements nouveaux. « Un des grands progrès de

l'enfant, dit Pérez, consiste à pouvoir consciencieusement prouver ou corriger ses premiers jugements reconnus insuffisants par ceux que l'attention fait venir à leur suite. » Mais ce progrès, nous le constatons à peine ébauché chez l'idiot et l'imbécile, précisément parce qu'il suppose, outre des images et des associations d'idées nombreuses, l'exercice de l'attention volontaire qui est si faible chez les derniers et pour ainsi dire nulle chez le premier.

Ce qui dénote encore le progrès du jugement, c'est la clarté, la précision du langage. Nous avons vu combien il resie toujours défectueux, ce qui indique que leur pensée est ellemême peu claire, peu précise.

Il en est qui sont très tenaces dans leurs jugements. Mais il ne faut pas confondre la ténacité avec la fermeté. Sous ce l'apport on observe souvent un entêtement absurde. C'est du reste le propre des esprits limités dans leurs idées, en possession de peu d'images, de peu d'associations variées, d'être les plus entiers et quelquefois les plus ardents dans leurs affirmations.

Ajoutons toutefois qu'il faut, pour faire une affirmation assez tenace, un ensemble d'idées assez étendu, tout en n'ayant pas un nombre d'associations suffisantes pour choisir celle qui est la seule juste. Or les idiots ayant trop'peu d'idées sont en général peu têtus, tandis que les imbéciles le sont beaucoup plus souvent. M. Dagonet exagère certainement en disant que les imbéciles n'ont pas de jugement, ou un jugement erroné, que les jugements qu'ils émettent ne leur sont jamais propres. Ils sont, sous ce rapport, comme tous les instables ; les jugements émis devant eux frappent leur esprit et y restent à l'élajL latent. Puis, un jour, ils les émettent et on est quelquefois surpris de les entendre sortir de leur bouche. En réalité, ce n'est pas leur esprit qui les a fabriqués, et assure ment le plus grand nombre des jugements qu'ils portent, mais non pas tous, sont ainsi suggérés en quelque sorte.

Les imbéciles offrent surtout un phénomène caractéristique, c'est l'illusion qu'ils se font sur leurs facultés intellectuelles. Cette présomption les porte à une fatuité souvent excessi\e. pour peu surtout qu'on s'y prèle en ayant l'air de les admirer

RAISONNEMENT m

et d'y croire. Si l'on admire ainsi un de leurs jugements assez, juste, ils se gonflent rapidement, et on arrive bientôt, une fois huil és, à leur faire dire spontanément les plus énormes sottises. Pour obtenir d'eux un jugement sain, ou à peu près, il faut continuellement redresser le point défectueux de leur raisonnement. Quoi qu'il en soit, on n'obtient d'eux que des jugements très simples, c'est-à-dire, en somme, l'expression de leurs perceptions.

A côté de l'entêtement sur un jugement erroné qu'ils ont souvent, il faut aussi noter la forme impulsive donnée aux actes par suite de l'ignorance où ils sont et de leur incapacité de redresser leur jugement, et même d'en douter. De même que chez les enfants, le doute qui suspend l'action est rarement leur fait. La première impression suffisant à déterminer leur jugement, que ne vient contrebalancer aucune idée contradictoire/ils ne font aucune réflexion et l'acte suit le jugement à la façon d'un véritable réflexe. Cela se produit d'autant plus, que l'intelligence est moins développée et l'automatisme des actes se rencontre à un bien plus haut degré chez les idiots que chez les imbéciles.

Pour ce qui est du raisonnement proprement dit, sous la forme syllogistique, ils ne savent pas le formuler, ils ne savent pas tirer une conclusion, même les imbéciles les plus avancés. « Raisonner, c'est, dit Jacotot, rapporter la chose qu'on sait à la chose qu'onvoit. » D'après Binet (1), l'élément fondamental de l'esprit est l'image . Le raisonnement est une organisation d'images déterminée par les propriétés des images seules et il suffit que les images soient mises en présence pour qu'elles s'organisent et que le raisonnement s'ensuive avec la fatalité d'un réflexe. Cette façon de concevoir le mécanisme du raisonnement est tout à fait en rapport avec ce que nous observons chez l'idiot et chez l'imbécile. « Le raisonnement, dit-il encore, eonsiste, comme la perception, dans l'application d'un souvenir à la connaissance d'un fait nouveau et aboutit à la généralisation de ce souvenir. » Et enfin il étudie remarqua-

(1) Binel, Psijcholoijie du raisonnement .

bleineiil les rapports de la perception extérieure avec le raisonnement, qui présentent les trois caractères communs suivants : 1° appartenir à la connaissance médiate et indirecte ; -2" exiger l'intervention de vérités antérieurement connues (souvenirs laits d'expériences, prémisses) ; supposer la reconnaissance d'une similitude entre le fait qui est alfirn.é et la vérité antérieure sur laquelle il s'appuie. La réunion de ces caractères montre que la perception est comparable à la conclusion d'un raisonnement logique. Tandis que le raisonnement perceptif se fait sur des sensations, le raisonnement logique se fait sur des percepts. Ceux-ci étant une synthèse de sensations et d'images, on voit que finalement tout raisonnement a pour base la perception.

Or, nous avons vu quelle perception insuffisante ou fausse présentaient nos malades. On sait bien aujourd'hui que les erreurs des sens proviennent, non de l'appareil sensitif, mais de l'appareil perceptif. Les perceptions étant par conséquent conservées — quand elles le sont — dans un centre mal développé, ou lésé, laissent des images fausses ou confuses. De par la loi d'association, les images semblables ou contiguës devant se susciter réciproquement, on voit quelles faibles associations et quelles fausses associations il va résulter de ces images fausses ou confuses. Ici encore, nous voyons cette différence entre les idiots et les imbéciles sur laquelle nous avons continuellement attiré l'attention : faiblesse chez les uns, perversion chez les autres. Chez les idiots en effet, les images étant très faibles, le raisonnement perceptif est luimême faible, quelquefois il ne se produit pas. si l'on en juge du moins par le seul moyen qu'on ail souvent de reconnaître qu'il s'est produit, c'est-à-dire l'acte qu'il provoque. "Chez l'imbécile au contraire, il y a un plus grand nombre d'images, mais faussées le plus souvent par un centre perceptif fonctionnant mal. Les associations se font souvent chez lui par contiguïté, et le raisonnement a beaucoup plus de chances d'être faux par là même, les deux sensations qui ont donné naissance aux deux images contiguës pouvant n'avoir aucun lien entre elles et le sujet les émettant néanmoins faute d'autres associations plus rationnelles. Aussi, ce qui frappe

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