‹ Psychologie de l'idiot et de l'imbécileChapitre 75 sur 90 · ABSTRACTION · texte numérisé non relu

ABSTRACTION

Chez les inférieurs incurables, elles n'existent pas du tout.

Dans l'idiotie profonde, dit Griesinger, les impressions sensories ne produisent que peu d'idées : celles-ci sont si passagères et superficielles qu'elles s'effacent prompteraent sans donner lieu au travail d'abstraction, de sorte que ces individus n'ont guère que des idées matérielles, isolées, déterminées par les impressions sensoriales. »

Chez les idiots curables au contraire, même ne sachant pas parler, les idées abstraites existent certainement, très vagues sans doute, mais il ne s'agit pas ici d'une question de degré. Passons donc en revue quelques idées abstraites.

Parmi elles, celle de nombre est une des plus importantes. Chez les animaux, comme la pic, le mulet, l'idée de nombre existe d'une manière évidente. Il en est de même des idiots. Dev..., idiot simple, sourd-muet, de Bicêtre, a dans la main une poignée de cailloux : prenez-les-lui et ne lui en rendez qu'une petite partie, il vous regarde aussitôt, puis baisse la tète et fuit en vous regardant obliquement. Sa physionomie s'est assombrie. Nul doute qu'il s'est senti atteint dans son individualité. Il sent d'intuition qu'il est volé. Si on fait la même expérience chez un idiot complet, on n'a aucun résultat. 11 vous regarde avec indifférence.

Ce nest guère qu'à six ou sept ans qu'un enfant normal sait compter des objets jusqu'à 10, et vers di\ ans jusqu'à 100, en dehors, bien entendu, de la numération apprise par cœur.

Le calcul est très difficile chez les idiots, iiul chez les incurables. Les idiots les plus intelligents peuvent à peine arriver à compter jusqu'où arrivent des enfants de dix ans, et encore si ou les trouble au milieu de leur énuméralion en leur faisant sauter quelques nombres, ils ne sont plus capables de continuer.

Séguin conseille de supprimer le plus possible l'abstrait de l'éducation du calcul. Là aussi, comme pour la lecture, on commence par l'idée concrète et tel idiot qui ne saurait pas compter jusqu'à 10, sait le faire s'il compte sur ses doigts ou avec des boules. II en est de même non seulement pour la numération, mais aussi pour les opérations les plus simples,

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addition et soustraction, qu'il ne saurait l'aire au tableau él encore moins de tète.

On arrive assez facilement à leur apprendre l'addition. 11 y a de nombreuses difficultés pour leur faire comprendre la soustraction. Certains même ne peuvent y arriver, quoique; assez développés. Tel est Cr.., un idiot niyxœdémateux dont nous avons déjà parlé, qui sait lire et assez bien écrire. Et cependant, quoiqu'il ne puisse arriver à une soustraction, il sait très bien ce qu'il dépense et ce qu'il a encore d'argent entre les mains du surveillant. Mais c'est évidemment sous la forme concrète de pièces de monnaie qu'il fait son compte.

Le principe de la multiplication n'est pas compris. Us n'arrivent à faire celte opération que lorsqu'ils ont de la mémoire. Dans l'immense majorité des cas la division est impossible. Quant aux problèmes, idiots et imbéciles sont également incapables d'y rien comprendre. Ils ne savent pas discerner dans quel cas il faut faire telle ou telle opération.

Chez les imbéciles on observe pour le calcul quelque chose d'analogue à ce que nous avons vu pour la mémoire. Il en est qui comptent jusqu'à plusieurs centaines en disant 2 et 2, 4 et 2, 6 et 2, etc., etc., ou 2 et 2, 4, et 4, 8 et 8, etc., etc. Mais faites-leur dire combien font 4 et 3, et ils ne savent plus. La mémoire agit seule chez eux et dès que vous faites appel au raisonnement, vous ave/, un résultat négatif. Ce sont des séries apprises par cœur qu'ils vous récitent, mais sans avoir aucune idée du nombre abstrait. Aussi en voit-on souvent qui remplacent cette notion abstraite par une notion concrète. Ils comptent sur leurs doigts par exemple, mais ne pouvant aller au dessus de 10, ils font figurer à une de leurs mains le plus gros nombre qu'on leur indique à additionner et comptent le plus petit sur les doigts de l'autre main. Vous leur dites par exemple d'additionner 15 et 4 : ils posent une main en disant 15, .et avec les autres doigts comptent 16, 17, 18, 19. Mais si on leur demande d'ajouter un nombre supérieur à une dizaine, ils sont très embarrassés et le plus souvent en sont incapables. «On peut dire que le calcul et les nombres, en tant qu'abstractions, ne sont pas compris par eux et encore moins par les idiots.

CALCUL m

Nous avons vu dans le chapitre Des Instincte, à propos des aptitudes spéciales de certains idiots, qu'il y en avait qui pré-, sentaient des aptitudes singulières au calcul. Belhomme eu cite par exemple un de quarante-liuit ans qui possédait cette faculté de dire assez promplement, sans se tromper, à quel quantième de l'année correspondait le jour qu'on lui désignait et qui ignorait d'ailleurs en quelle année il vivait. Ces faits d'automatisme "'ont rien à voir évidemment avec le calcul tel que nous venons de l'examiner.

Les idiots, comme les enfants, n'ont guère la notion du temps écoulé et encore moins celle du temps à venir. Sans but dans l'existence, indifférents à ce qu'on leur fait faire, n'ayant qu'une mémoire assez imparfaite, ils savent à peine indiquer à quelle époque de l'année on est, quel mois et souvent même quel jour. Ils ressemblent en cela aux déments el à certains aliénés ayant de la stupeur, pour qui les sensations et les événements se succèdent sans qu'ils saisissent le moindre rapport de temps entre eux. Mais ont-ils l'appréciation du temps présent qui s'écoule ? Se rendent-ils compte du temps qu'ils mettent à faire une chose ? Sous ce rapport ils sont comme les animaux qui reconnaissent par certaines sensations que le moment est venu de les satisfaire. Telle est par exemple l'heure du repas. Ce ne peut évidemment être considéré comme une idée abstraite à proprement parler. Car ce n'est pas par [ appréciation du temps écoulé qu'ils devinent l'heure qu'il est, mais bien par le besoin qu'ils éprouvent. L'idée de temps est du reste composée de tant de facteurs, c'est encore un point si mal connu en psychologie, qui demande une analyse si fine, qu'il est bien difficile de tirer des idiots quelque notion utile pour l'élucider. Quant à l'idée d'éternité, d'infini, cela leur échappe complètement.

Les idiots simples jugent 1res mal la distance et apprécient très imparfaitement l'étendue des objets. Sous ce rapport, ils se rapprochent beaucoup des enfants, mais ce qui diffère d'avec eux, c'est que, proportionnellement à leur âge, ils sont beaucoup moins avancés et que même ils ne peuvent jamais arriver à la notion d'étendue absolue et encore moins d'immensité.

A propos des idées, disons un mol des idées fixes. Hibot il en admet trois catégories : 1° Idées fixes simples, intellectuelles, restant dans la conscience, ou ne se traduisant que par des actes insignifiants. — 2° Idées fixes accompagnées d'émotions telles que "la terreur et l'angoisse (agoraphobie, folie du doute, etc.). — 3° Idées fixes à forme impulsive se traduisant par des actes violents (vol, homicide, suicide). Il pense qu'il n'y a avec l'attention aucune différence dénature, mais seulement de degré.

L idée fixe suppose — c'est un des effets ordinaires de la dégénérescence — un affaiblissement notable de la volonté, c'est-à-dire du pouvoir de réagir. Il n'y a pas d'état antagoniste qui puisse la réduire. L'effort est impossible ou infructueux. De là cet étal d'angoisse du malade conscient de son impuissance. Car chez l'idiot l'idée csi si faible, chez l'imbécile elle est si instable que l'idée fixe existe peu. Nous ne l'avons jamais constatée chez les idiots. 11 y a des impulsions mais non par idées fixes. Chez l'imbécile, où on voit aussi des impulsions si dangereuses au vol, à l'homicide, à l'incendie, on n'observe guère l'idée fixe avec conscience et angoisse. Il y a tout au plus des idées tenaces, et, parmi elles, des idées de fugues, pour la réalisation desquelles soit chez eux, soit à l'asile, ils arrivent à tromper la surveillance la plus sérieuse. Ces fugues peuvent du reste se montrer sous deux formes. Ou bien elles se produisent sans but, sans réflexion : beaucoup d'idiots et d'imbéciles trouvent la porte de chez eux ouverte et filent aussitôt. C'est même souvent pour cette raison, par la difficulté de la surveillance qu'ils nécessitent, qu'on est obligé de les placer. Ou bien, au contraire, ce sont des évasions véritables, calculées, préméditées, pour lesquelles ils se sont entourés de toutes les précautions qu'ils ont pu imaginer, et généralement dans le but de donner libre cours à leurs penchants loin de la surveillance et de l'autorité. Autant les premières sont fréquentes chez les idiots, autant les secondes le sont chez les imbéciles.

Une fois en possession d'un certain nombre d'idées, concrètes et abstraites, il faut qu'elles s'associent entre elles pour

(1) Ribot, Psychologie (le l'allenlion. . ■

[DÊKS KIX.KS

donner naissanceàun raisonnement cl à un jugement. L'association des idées se fait de trois manières : par ressemblance, par contraste, par contiguïté. I>e quelle manière se fait de préférence l'association chez l'idiot?

Chez l'idiot même profond, l'association peut se faire entre les idées si peu nombreuses qu'il possède. Nous avons vu que le sentiment le plus développé chez lui était l'instinct de la nutrition et le plaisir qu'il éprouvait à le satisfaire. A la vue de la nourriture il s'agite, paraît content. La vue des mets est donc associée chez lui avec la sensation agréable de la faim satisfaite, et éveille chez lui l'idée de manger. Ce sont là assurément des associations grossières, associations de sensations plutôt que d'idées, mais il ne faut pas oublier que ce sont des êtres avant tout sensitifs. C'est à peu près chez lui la seule association d'idées qu'on rencontre. Elle existe aussi chez l'idiot moins profond. II ramasse le pain partout où il le trouve, même dans les ordures, et la vue du pain lui donne envie de manger. De même quand il a un besoin à satisfaire, il a l'idée des closets et il y va, ou bien la vue de ceux-ci éveille chez lui un besoin.

Nous sommes bien loin encore des associations d'idées abstraites. C'est encore et toujours la sensation, le besoin qui éveillent l'idée. C'est eux aussi qui produisent l'association de temps. C'est en effet, comme chez les animaux, l'heuredu repas qui est la première connue. Mais il semble que ce soit simplement, comme nous l'avons déjà dit à propos de l'idée du temps, la simple sensation du temps qui leur indique qu'il est temps de la satisfaire, et non la sensation du temps écoulé proprement dite. A l'asile, dès que l'heure du repas arrive, ils sont tous à tourner à la porte du réfectoire.

Xous avons vu que ce qui frappait le plus l'idiot, c'étaient les grossières ressemblances de couleur et de forme. C'est aussi par ressemblance qu'il associe surtout, plus rarement par contiguïté, et jamais par contraste, ce qui est aussi plus rare chez les enfants ordinaires.

Ils associent par exemple les sons analogiques comme font les jeunes enfants, dont l'amour pour ces sons analogiques se manifeste d'abord par un rabâchage saugrenu et ensuite par le

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plajsirde la musique ci de la rime. Un idiot simple do BiceTre fait entendre un cri guttural qu'il répète à intervalles égaux ; il règle même sa marche sur la cadence qu'il donne à ses cris. Dès qu'il entend un son quelconque, un bruit musical, il accourt, sa physionomie ne change pas, son regard est lixe. Si on veut le faire partir, il hausse les épaules et frappe du pied, l'n autre enfant, quajod la fanfare joue, hat la mesure en balançant son corps d'avant en arrière. Cale... écoute avec intérêt des vers de Victor Hugo qu'il ne peut comprendre. J... aime à entendre lire des personnes qui cadencent leur lecture.

« L'association, dit Pérez (1), fait l'unité de notre existence mentale en établissant un lien naturel entre tous les faits divers qui les composent, et c'est à elle qu'il faut s'adresser pour former les habitudes, le jugement, le caractère, la moralité de l'enfant. »

Griesinger (2} attribue au défaut d'association des idiots leur indifférence et leur nonchalance, et non sans raison. « Plus le degré d'idiotie est faible, dit-il, plus les idées sont nombreuses, plus aussi l'individu est susceptible de jugement et de détermination. Toutefois, il ne possède pas encore cette promptitude d'association et de combinaison des idées qui fait que le travail d'abstraction se produit sans effort et sans fatigue, à moins d'être longtemps prolongé. L'esprit ne réagit que très lentement. Encore faut-il que les impressions soient fortes. De là vient l'indifférence des idiots pour beaucoup de choses du monde extérieur et leur nonchalance, leur insouciance perpétuelles.

L'association des idées n'a pas seulement pour but d'éveiller une idée analogue ou contraire dans l'esprit, mais aussi et surtout de produire un raisonnement dont l'aboutissant sera un jugement soit général, soit particulier. C'est évidemment là le but même de l'intelligence que déjuger, el si. en définitive, les idées surgissant par association n'y menaient pas, il n'y aurait dans l1 esprit qu'une succession d'idées particulières reliées entre elles, mais dont ne se dégagerait aucune idée, générale qui, elle, est la source de déductions, de nou-

(1) . Pérez, lor. cit.

(2) . Griesinger, loc. cil.

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