‹ Psychologie de l'inventionChapitre 1 sur 54 · PARIS FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PARIS FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR

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Dans le monde matériel, deux événements, deux réalités quelconques ne sont jamais tout à fait identiques. Si cette différenciation ne se confond nullement avec rinvention psychologique, elle ne laisse peutêtre pas d'avoir avec elle certaines analogies.

Quoi qu'il en soit, et sans aller chercher si loin, dans chaque fait psychologique une part d'invention se montre à côté d'une part d'imitation et d'une part d'instinct. Si ces différents éléments du fait s'opposent l'un à l'autre, c'est que, comme tout ce qui s'oppose, ils sont semblables en bien des points, et nous aurons l'occasion de le remarquer. Il n'est point de fait psychologique qui ne nous les présente intimement mêlés, mais en proportions variables et graduellement changeantes. De l'idée la plus vulgaire à la pensée la plus géniale et la plus imprévue la chaîne ne s'interrompt pas. L'instinct, l'habitude, la mémoire et l'imitation font encore une partie de celle-ci et quelque nouveauté distingue déjà la première. Elles

Pauluam. — Psych. de rinvention. *

diffèrent assez, cependant, pour caractériser des esprits de hauteurs très inégales.

Si Finvention se trouve partout, partout aussi elle est identique sous des apparences bien variées. On dit volontiers que le génie, étant essentiellement personnel, ne saurait donner, à l'analyse, de formes générales, ou que tout au moins, le génie d'un peintre, par exemple, ne saurait avoir rien de commun, ou presque rien, avec le génie d'un poète ou d'un philosophe. Je crois au contraire que le génie, abstraitement considéré comme il doit l'être par la science, se révèle partout le même en son fond, variable pour la forme et l'intensité, se soumettant des matières différentes, mais présentant toujours les mêmes caractères généraux essentiels.

Un de ces caractères, celui qui se fait peut-être le plus aisément remarquer, c'est la nouveauté. L'invention suppose évidemment une innovation, une façon de sentir, de penser ou d'agir qui ne s'est pas encore produite. Elle est une systématisation nouvelle d'un certain nombre d'éléments psychiques. Par elle l'esprit s'adapte à des circonstances encore inexpérimentées, elle répare une imperfection, elle achève un système. Elle est pour l'esprit un germe d'unité plus ou moins fécond, et parfois ruineux.

Cela se voit au premier abord chez l'affamé qui trouve un moyen de déjeuner, ou même chez le penseur inventant une théorie susceptible de concilier des faits qui jusque-là semblaient contradictoires. On aperçoit aisément en de tels cas comment, grâce à de nouvelles idées, grâce à une façon inusitée de penser, un nouvel équilibre s'établit dans l'esprit, comment un ensemble de phénomènes, idées, images, tendances, s'harmonise et se coordonne selon un mode inconnu ou plus ou moins mal connu jusque-là. La nature

du phénomène reste moins évidente chez le peintre qui conçoit Tidée d'un tableau ou chez le romancier en qui s'ébauche Tembryon d'un roman. Pourtant le cas est le même. Le besoin plus bu moins aperçu, plus ou moins vif, plus ou moins ancien, plus ou moins organisé déjà préexiste, en un sens, à toute invention. Le besoin de produire une œuvre n'est pas moins réel chez un artiste que celui de manger chez n'importe quel homme. Souvent, il est vrai, la tendance nouvelle est créée et simultanément mise en lumière sous la forme spéciale que lui donne la satisfaction même qu'elle reçoit. Mais une sorte de désir abstrait l'a précédée et ses éléments, à elle, existaient déjà, engagés dans des combinaisons trop faibles pour les retenir, ou assez souples pour les prêter sans les laisser définitivement échapper. Ce qui se passe alors ressemble à certains égards aux substitutions chimiques. Une tendance plus forte, au moins pour un moment, vient, créant le besoin qu'elle satisfait, désagréger plus ou moins les tendances anciennes et former un composé nouveau par la combinaison des éléments qu'elle leur emprunte avec le nouvel élément offert par l'occasion. Il s'agit en somme, ici, d'une nouvelle satisfaction particulière d'un besoin général, non voulue expressément puisqu'elle était inconnue, mais plus ou moins inconsciemment désirée comme satisfaction encore inéprouvée d'un désir déjà ressenti. Le gourmet qui trouve une combinaison culinaire qu'il ne connaissait point ne désire pas précisément la sensation qu'elle doit lui donner et qu*il ne peut toujours se représenter à l'avance, mais il fait une hypothèse dont la réalisation pourra donner une satisfaction spéciale au désir général de manger un mets savoureux qui préexistait à elle et tend à la produire» Il se forme

ainsi chez lui, si Texpérience réussit, un système coordonné qui n'est que l'incarnation nouvelle, pour ainsi dire, d'une vieille tendance générale. C'est ce qui se passe aussi chez le créateur d'un système d'idées ou d'une œuvre d'art qui forme en lui une tendance nouvelle, expression particulière d'un désir préexistant d'harmonie dans les croyances, ou d'une tendance à combiner des images, des sons, des lignes ou des couleurs.

Tout le jeu d'idées, d'images et de désirs qui accompagne l'invention ou la produit, avec ses décompositions et ses recompositions, doit favoriser, on le conçoit aisément, l'activité indépendante des éléments psychiques. En effet, nous pourrons souvent le remarquer, le jeu libre des éléments tient une place importante dans l'invention. Il en est au moins presque toujours l'occasion. Un esprit parfait, entièrement coordonné, n'inventerait plus au sens ordinaire du mot. Et même, ce n'est pas tant par son jeu régulier, par un développement normal que l'intelligence invente, que par le profit qu'elle sait tirer de l'activité relativement libre et parfois capricieuse de ses éléments.

L'invention et son développement ont été comparés à la fécondation et à l'évolution de l'ovule. Ces phénomènes frappent, en effet, par certaines analogies. Cependant il s'en faut bien qu'il faille chercher ici une précision rigoureuse : 1' « ovule » de l'invention n'est pas toujours bien reconnaissable, et la « fécondation » ne se ressemble guère d'une fois à l'autre. Parfois l'invention est prompte, brusque, c'est une réponse subite de l'organisme psychique, une réaction automatique et vive. D'autres fois, on voit se former peu à peu la tendance qui l'appelle, elle se constitue elle-même par un long travail, elle

se dissémine, semblable à ces villages composés de hameaux isolés et dont on ne peut dire où ils sont réellement. 11 lui arrive fréquemment de s'éparpiller sur plusieurs esprits contemporains ou même d'époques dififérentes. Si donc je distingue la phase d'invention et la phase de développement, c'est sans attribuer beaucoup de rigueur à cette distinction. La suite de cette étude établira nettement le sens qu'il convient de lui donner. Nous verrons que le développement n'est qu'une répétition de l'invention, qu'il est constitué par une série d'inventions plus ou moins systématisées, mais que l'importance relative des deux phases varie assez selon les esprits pour que la prédominance de chacune d'elles nous donne des types distincts, les uns de création proprement dite, de synthèse nouvelle et spontanée, les autres caractérisés par la prédominance d'un développement marqué de l'idée.

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