LIVRE I
Qu'elle soit littéraire, artistique, scientifique ou industrielle, toute création intellectuelle réside en réclosîon d'une idée synthétique formée par la combinaison nouvelle d'éléments existant déjà, au moins en partie, dans l'esprit. Souvent un élément nouveau est l'occasion et parfois il est la cause la plus appréciable de cette combinaison, ou la partie la plus visible de la synthèse nouvelle.
La création est donc préparée, et ne saurait naître de rien. Elle est la réaction d'un esprit en des circonstances données et dépend de la nature de cet esprit, c'est-à-dire des tendances qui le constituent, et des phénomènes qui ont manifesté ces tendances. Les circonstances intérieures et permanentes qui la favorisent ou la rendent difficile, celles aussi qui lui font prendre telle ou telle forme, sont ce que nous appelons les qualités de l'esprit. Une intelligence riche en souvenirs, en images, en idées, sera, toutes choses
égales d'ailleurs, plus disposée à inventer et à former des synthèses nouvelles parce qu'elle aura plus d'éléments à sa dispôsiliion, et ces synthèses seront le plus souvent formées avec la catégorie dominante des images et des idées; un esprit où vivent surtout des idées abstraites inventera plutôt des idées abstraites. Une intelligence souple, à parité d'images et de souvenirs, s'en servira mieux. Et les qualités propres de l'intelligence ne sont pas seules en cause, il faut compter ici avec la force et la ténacité du désir qui impose obstinément à l'esprit les idées sur lesquelles il compte pour se procurer satisfaction.
Newton, à ce que Ton raconte, disait avoir trouvé la loi de la gravitation universelle « en y pensant toujours ». Je ne sais si l'anecdote est bien exacte ni s'il faut admettre comme authentique l'histoire de la pomme qui lui aurait, en tombant, suggéré sa théorie. Quoi qu'il en soit, les deux faits ne se contredisent nullement, et, au contraire, ils se complètent. Ne seraient-ils pas exacts, ils seraient tout de même « vrais », d'une vérité symbolique et générale. L'un indique la préparation lente de l'invention, la tendance qui travaille à se compléter, l'idée confuse cherchant l'élément qui la précisera; l'autre signale l'occasion venue, l'élément nouveau qui se présente engagé dans la perception (ou dans l'idée) d'où l'esprit saura l'abstraire, et détermine la synthèse nouvelle, la création intellectuelle.
• Ces deux éléments, nous les retrouverons sous un aspect un peu moins schématique dans les cas réels que nous pouvons connaître et qui sont assez nombreux. Examinons-en quelques-uns; cela nous permettra de préciser beaucoup mieux la théorie de l'invention, et de voir les différents détails et les formes variables de la création intellectuelle.
Nous savons par les renseignemeDts qu'il a luimême donnés, comment Darwin créa sa théorie de la sélection naturelle. On voit ici très nettement comment cette idée vint compléter un système encore imparfait et nous assistons à la formation de la tendance intellectuelle spéciale, greffée sur des tendances plus générales à l'observation et à Tinterprétation des phénomènes naturels, qui devait y trouver son achèvement. Darwin avait été très frappé, dans TAmérique du Sud, par la succession d'espèces très voisines se remplaçant du nord au sud du pays, par la ressemblance des espèces habitant les îles du littoral avec celles du continent, et enfin par les rapports étroits qui reliaient les mammifères édentés et les rongeurs contemporains avec les espèces éteintes des mêmes familles. Ces remarques formaient déjà comme un embryon de système encore vague et confus. Darwin en tire cette conclusion que les espèces voisines pourraient bien descendre de quelque forme ancestrale commune. C'est là un nouvel apport, et le système se dessine. Mais l'invention est encore faible et incomplète ; d'une part la nouvelle idée a pu être facilitée par les hypothèses antérieures et analogues de Lamarcket d'Érasme Darwin; d'autre part la tendance intellectuelle, le groupe d'idées que nous voyons s'organiser reste encore insuffisamment coordonné. Darwin, en effet, n'est pas arrivé à comprendre comment les variations supposées ont pu se produire, il lui manque l'explication, le lien logique qui rattache les unes aux autres les idées qu'il associe dans son esprit. Alors il étudie les plantes et les animaux à l'état libre ou domestique, il fait circuler des questionnaires imprimés, amoncelle les notes et les résumés de livres. Bientôt il s'aperçoit que le choix de l'homme, le triage des individus choisis pour pro-
pager Tespèce, la sélection, est le grand facteur de la transformation. Un nouvel et important élément vient donc s'oflfrir au système ébauché, pour en associer plus étroitement les parties. Toutefois il s'y adapte assez difficilement. On ne voit pas bien comment s'exercerait, dansrunivers,ce choix capable de fixer les différences et de transformer peu à peu Tespèce. Comment une sélection analogue à celle des éleveurs pouvait-elle s'efifectuer sur des organismes vivants à Tétat de nature? La lecture du livre de Malthus sur le Principe de population^ que Darwin avait entreprise pour se distraire, lui apporte enfin la solution cherchée. « J'étais bien préparé, dit-il, par une observation prolongée des animaux et des plantes, à apprécier la lutte pour l'existence qui se rencontre partout, et l'idée me frappa que, dans ces circonstances, des variations favorables tendaient à être préservées, et que d'autres, moins privilégiées, seraient détruites. » * La sélection naturelle était trouvée, et Darwin avait fait sa grande invention dans le domaine de la philosophie naturelle. Sans doute l'œuvre n'était pas encore achevée, des problèmes de détail, diverses questions d'application se posaient encore, des principes secondaires restaient à trouver — d'ailleurs la perfection absolue ne vient jamais, — mais le système avait pris, dans son ensemble, sa forme définitive. Le désir intellectuel que nous avons vu se préciser peu à peu était enfin satisfait, l'idée de l'explication des faits observés par les transformations dues à la sélection naturelle
1 Autobiographie de Darwin. La vie et la correspondance de Charles Darwin, avec un chapitre autobiographique, publiés par son fils, M. Francis Darwin, Traduction française de M. H. de Varigny, 1. 86. Voir aussi la lettre à Ilœckel publiée dans V Histoire de la création des êtres organisés diaprés les lois naturelles.
était enfin constituée de toutes pièces. Cette synthèse d'éléments déjà existants, déjà vaguement systématisés, avec un élément nouveau qui vient parfaire leur organisation et qu'il faut en général extraire, par abstraction, d'un bloc d'idées, d'images, de perceptions ou de faits atfectifs avec lequel il se présente, c'est l'invention même.
Le retard de Tinvention, l'impossibilité, pour l'idée existant à demi déjà et voulant se réaliser tout à fait, d'arriver vite à l'harmonie, à l'existence, sont fort instructifs. En prolongeant la durée du phénomène, en en séparant les phases, en en isolant les éléments, ils nous permettent de l'étudier plus en détail. Ils font un peu l'office d'une sorte de microscope. Souvent on voit le désir intellectuel, l'idée incomplète se former non en un seul individu, mais à travers plusieurs générations. Les observations, les constatations, les hypothèses restent stériles, jusqu'à ce qu'un fait décisif vienne apporter l'élément qui manque, déterminer une sorte de cristallisation de la masse encore un peu amorphe des idées. Rayer et Davaine avaient observé dès 1854 des bâtonnets cylindriques très ténus dans le sang des animaux morts du charbon. Cette observation, restée sans signification, ne menait à rien. En 1861, Pasteur montre que l'argent de la fermentation butyrique est un bâtonnet microscopique analogue à ceux du sang des animaux charbonneux. Le fait suggestif était trouvé, l'assimilation devenait facile. Des idées explicatives pouvaient venir rattacher en un système le fait de la maladie, et le fait de la présence des microbes dans le sang de l'animal. Davaine conçut l'hypothèse qui attribue à la bactérie la maladie et la contagion *. Parfois — et nous verrons plus tard à