CHAPITRE III
Création intellectuelle et phénomènes affectifs.
C'est un caractère de Tinvention, un caractère non pas absolument général, mais très fréquent, et, si l'on y regarde de près, presque essentiel, que d'être précédée, préparée et accompagnée par des phénomènes affectifs plus ou moins vifs et plus ou moins nets. Le sentiment est une des conditions ordinaires de ridée .créatrice, et les lois de la psychologie générale permettaient de le prévoir. D'une part les tendances intellectuelles, comme toutes les autres, font éprouver des joies, parfois très intenses, ou des souffrances réelles selon la façon dont elles sont satisfaites ou contrariées. Or les inventions procèdent de tendances intellectuelles, de désirs de Fesprit souvent très forts. De plus, par cela même que Tinvention est un phénomène nouveau, encore inexpérimenté, encore mal associé avec tous les autres phénomènes de Tesprit, elle est particulièrement susceptible d'être précédée, accompagnée ou suivie par ce trouble, par ce désordre plus ou moins grave qui est la condition même du phénomène affectif, du fait émotionnel. En outre, les inventions se ratta-
chent aussi, très souvent, à des tendances de la vie de relation, à des sentiments égoïstes ou altruistes, à des passions affectives. C'est souvent une peine morale, ou la joie d'un sentiment satisfait, qui mettent l'imagination en éveil et déterminent la création intellectuelle. Voilà donc bien des raisons pour que la création intellectuelle soit accompagnée de phénomènes qui ne peuvent pas être rattachés à l'intelligence seule, de faits affectifs et d'ordre émotionnel.
Les faits affectifs se rattachent à l'invention de plusieurs manières différentes. Dans le premier cas, le sentiment qui intervient dépend à peu près complètement de l'exercice de l'intelligence. C'est le plaisir causé par la systématisation des idées qui s'ébauche ou qui s'accomplit, la peine de voir fléchir ou s'écrouler de vieilles opinions, le sentiment mixte de la surprise, ou bien encore l'ennui, la peine, l'exaspération de voir le système nouveau se former trop lentement et trop imparfaitement à notre gré, le désir intellectuel étant ainsi mal satisfait. Il est probable que tous les auteurs éprouvent à divers moments ces émotions agréables et ces émotions pénibles, mais les unes ou les autres prédominent d'une manière visible chez certains d'entre eux.
Nous trouvons ces impressions intellectuelles et affectives à la fois dans la préparation de l'idée ou de l'œuvre. Darwin, parlant des premières observations qui le conduisirent à sa théorie, s'exprime ainsi : « Dans l'Amérique du Sud, trois classes de phénomènes firent sur moi une vive impression... Je n'oublierai jamais la surprise que j'éprouvai en déterrant un débris de tatou gigantesque analogue au tatou vivant* ». De même M. Tarde, parlant du