Leçon te de Lisle, Poèmes barbares
je recommence à chercher des idées dans des images ou plutôt à me concrétiser une idée encore vague, abstraite.
Pour voir fleurir le bien sur le mal nécessaire Je n'ai pas comme vous toute TElernité.
« Le sujet est trouvé. Maintenant c'est à lui de donner les images.
a David pourrait s'en tenir là. Mais immédiatement (et je ne me proposais point cela, je songeais à une réponse indéfinie du Séraphin) les objections à lui faire m'arrivent. Il disait :
Je sais qu'il a fallu pour vos larges desseins...
« Alors, si tu le sais...? Et je lui enlève cela pour le donner à TAnge de la mort. Au lieu du Séraphin, c'est l'ange de la mort qui répondra puisque David a timidement insinué qu'il ne serait pas fâché de ne pas mourir. Les images seront toujours puisées à la dominante opposition de la vie et de la mort, du soleil et de la nuit, — comparaison de David avec le soleil couchant.
« Maintenant je passe aux images. Elles me naissent d'une impression extérieure :
Gomme un pas sur la neige et que la neige efface
(de la fenêtre de Pommiers, dans le pré.)
Plus nombreux qu'en hiver les glands aux pieds des chênes
(en faisant claquer les glands sous mon pneumatique, route de Flassan, bordée de chênes) et éclosent brusquement, mécanisme resté inaperçu, ou amenées par la rime
Songe à ceux qui luttaient à l'ombre de ton glaive
amené par la rime glaive qu'il fallut faire arriver pour « leur roi s'élève ».
<i par ridée qui se traduit en impression directement ou après recherche pour la faire sortir violemment ou lentement.
« Je les fais : avant de trouver le sujet, en masse, ne commençant à les coordonner que lorsque le sujet a pris forme. Alors celles qui sont du même ordre se classent, se systématisent, les autres disparaissent pour servir une autre fois.
« David bénéficie de
Comme un jeune bourgeon sous une vieille écorce*.
« J'avais avant David fait un morceau mal fini... qui finissait par
Fier d'avoir su finir...
Le labeur imposé par un maître inconnu.
Cette fin est utilisée pour David.
« Pour faire Tiinage, je la vois en général. Je me représente David croyant et soumis à Dieu, illuminé par la foi au milieu des ténèbres qui Tenvahissent, de la mort qui vient le troviver. Je vois un caveau funèbre et une lampe qui brûle, éternelle...
Gomme une lampe d'or dans la nuit d'un tombeau.
« Reste toujours l'opposition générale : ombre et lumière, vie et mort. »
Voici un autre cas instructif, à mon sens, comme montrant spécialement l'éveil successif de différentes images, autant de solutions proposées pour le problème donné, autant de transformations aboutissant enfin à l'harmonie.
1. Vers fait précédemment pour une autre pièce, accueilli dans celle-ci, et, en fin de compte, rejeté encore.
« Hier j'ai fait une image sur Hélène où j'ai suivi exactement la même voie que pour David sans arriver encore à rien. Elle dit : Les années ne m'ont pas touchée. Il me faut redire cela en images. Je vois Teau effleurée par le vent, reprenant son miroir. Rejeté comme insuffisant et faux.
« Je vois toujours Teau... et des hirondelles passent
et la touchent de Taile sans la troubler plus qu'un
instant.
Ces dix ans ont passé sans laisser plus de trace Qu'une aile d*hirondelle à l'eau claire des lacs.
« Ce n'est pas encore ça et la rime avec lacs est difficile.
Ces dix ans ont passé sans laisser plus de trace Qu'une aile d'hirondelle au miroir des étangs.
« Je vois cela et cela me choque. Les ans ne font pas rider le front comme l'hirondelle l'eau.
Qu'un reflet d'hirondelle au miroir des étangs.
« Moitié content, j'arrange :
... le temps, Sur mon front large et pur que couronne la grâce Ces dix ans ont passé sans laisser plus de trace, Qu'un reflet d'hirondelle au miroir des étangs.
« Large et pur me choque, il faut limpide à cause de miroir :
Sur celte chair limpide,
« et la fin du vers m'est donnée : frisson de la chair, frisson de l'eau :
.... où frissonne la grâce Ces dix ans, etc. *.
1. Plus tard, nouveau changement. Par un mécanisme analogue sans doute à celui qui fit attribuer à Tange de la mort un vers de David, ces vers ont passé à Paris, qui dit :
Nous avons sur le front la main lourde du temps, Mais sur ta chair limpide où frissonne la grâce , etc.
Paulhan. — Psych. de Tlnvention. 4
« Association par ressemblance : sur cette même chair Paris est passé sans laisser non plus de trace. Ménélas n'y verra rien que la beauté. Une idée commence à se dessiner. (J'étais parti pour faire des images, des idées abstraites : beauté, passivité, volupté, inconscience, etc.) »
Ces notes nous renseignent sur le jeu des éléments. Elles nous montrent les souvenirs, les images, les mille perceptions de la vie courante appelés, utilisés, triés, englobés dans le nouveau système en formation, et, une fois conquis, travaillant pour lui, suscitant de nouveaux éléments sur lesquels s'exercera la même activité. En même temps elles nous renseignent avec plus de précision sur les idées directrices et la façon dont la tendance dominante est spécialisée par l'invention même qu'elle produit. Nous voyons que la forme de l'ensemble ne se dessine avec netteté, en plusieurs cas, qu'après l'invention des détails. Ce n'est pas alors la nature de l'ensemble qui détermine la nature dés détails, c'est plutôt la nature des détails, évoqués parfois un peu au hasard, qui vient déterminer la nature de l'ensemble, et fixer l'orientation de l'esprit. Au début la tendance intellectuelle reste vague, abstraite, générale, et c'est par la combinaison de cette tendance générale avec quelques détails précis que se forment tout d'abord les lignes principales du tout concret qui va être la création intellectuelle. Le désir ititellectuel alors se précise peu à peu, les détails le conquièrent et le transforment en même temps qu'il les appelle et se les soumet. L'étude du développement de l'invention nous montrera tout à l'heure comment cette influence des détails produit parfois des transformations et des déviations de l'œuvre. Au reste tout cela varie considérablement selon les différents esprits, chacun
a ses aptitudes propres et ses manières de procéder. Il est intéressant de constater les manifestations diverses de la tendance primitive. Au fond, elle est toujours une disposition abstraite et générale, une sorte de possibilité permanente de tel ou tel genre de phénomènes. Elle consiste en un ensemble de manières d'être physio-psychologiques qui sans se manifester actuellement par aucun fait de conscience, garde sa réalité et, quand Toccasion se présente, va déterminer des systèmes de pensées et d'actes, toujours variables à quelque degré, mais toujours de même nature. Aussi ne faut-il point s'étonner — bien que cela paraisse aller contre certaines idées admises un peu légèrement — que le premier phénomène perceptible dans la préparation d'une œuvre soit souvent une impression d'ordre général, ou une idée abstraite. La tendance mise en jeu se manifeste par une expression générale. C'est ce qui arrive souvent aussi pour les tendances organiques. La première impression de la faim peut être une sorte de désir abstrait, et non point le désir de manger précisément telle ou telle chose, ni même toujours un désir de manger bien conscient. Puis la vue de tel ou tel mets, aperçu à une devanture dans la rue, l'idée, le souvenir évoqué, on ne sait comment, d'un plat que nous avons déjà mangé avec plaisir vient fixer l'orientation de l'esprit et donner à la tendance une forme concrète, qu'elle n'acquiert parfois que lorsque nous voyons ce qui est servi sur notre table au moment du repas.
Ainsi l'instinct littéraire se traduit tout c*' '^ -^ parfois par des idées générales, il s'intéresse abstractions réunies et plus ou moins mêlées d'il « beauté, passivité, volupté, inconscience », ( « David vieux, soleil couchant, gloire, pu militaire ». D'autres fois, c'est une anecdote c
d'excitant; en ce cas la tendance générale préexistait bien, mais ne se manifestait pas à la conscience, c'est l'analogue de ce qui se produit dans une tendance organique, quand la vue d'une bouteille de bière excite la soif, ou la vue d'une friandise l'appétit. Ces faits ne créent pas la tendance, mais ils la rendent consciente et sous une forme immédiatement concrète. Des inventions de formules abstraites comme celles de Darwin et de Nevsrton ont pour point d'origine visible des faits concrets qui frappent l'esprit, tandis que le premier germe d'une œuvre littéraire peut être une idée abstraite. En somme c'est surtout la forme extérieure du phénomène de l'invention qui diffère dans les deux cas, le fond reste le même.
Cette idée abstraite, dans un esprit tourné vers le concret, se traduit souvent; elle évoque des images plus vives qui sont comme un symbole de l'œuvre future, qui en expriment l'ensemble par des analogies assez spéciales. « Flaubert, écrivent les Concourt, nous disait aujourd'hui : l'histoire, l'aventure d'un roman, ça m'est bien égal. J'ai la pensée quand je fais un roman de rendre une coloration, une nuance. Par exemple dans mon roman carthaginois, je veux faire quelque chose pourpre. Dans Madame Bovary^ je n'ai eu que l'idée de rendre un ton, cette couleur de moisissure de l'existence des cloportes. L'affabulation à mettre là-dedans me faisait si peu, que quelques jours avant de me mettre à écrire le livre, j'avais conçu Madame Bovary tout autrement. Ça devait être, dans le même milieu et la même tonalité, une vieille fille dévote et chaste... Et puis j'ai compris que ce serait un personnage impossible * ».