Journal des Goncourl, I
Faisons la part de Texagération de Flaubert : il ne cherchait pas à rendre une couleur, mais le roman, tel qu'il le concevait vaguement, et l'ensemble de dispositions qu'il apportait à la recherche du sujet et à la composition de l'œuvre pouvaient se symboliser par une couleur pourpre ou gris sale *, et ce symbole une fois trouvé pouvait bien devenir une sorte de guide ou de moyen de contrôle dans l'exécution. Un autre écrivain, différemment doué, aurait pris pour symbole une impression abstraite, une formule générale, peut être un accord ou un rythme. Il y a déjà une invention très caractérisée dans ce choix d'une traduction.
M. Sardou emploie un procédé plus sec et qui rappelle une célèbre étude d'Edgar Poë. Il « part d'une situation maîtresse qu'il formule et qu'il pose, avant de commencer à écrire. C'est ce qui s'est présenté pour le drame de Patine... M. Sardou s'est demandé quel est le plus grand sacrifice qu'un patriote puisse faire à son pays et à cette question il a trouvé. la réponse suivante : c'est que cet homme, blessé dans son honneur conjugal, renonce à sa vengeance et pardonne parce qu'il comprend que l'amant de sa femme est indispensable à son pays. Ceci posé, M. Sardou a déduit toutes les conséquences de cette situation : il a cherché quels sont les événements qui devaient se passer avant et après la scène capitale. D'abord il a imaginé une conspiration pour délivrer
1. La vielle fille dévote est peut-être devenue le principal personnage d't/n cœur simple. Nous savons d'ailleurs (Voir Maxime Du Camp, Souvenirs liUéraires), que l'histoire de Madame Bovary était en grande partie réelle et que d'autres raisons que le désir de rendre une couleur ont porté Flaubert à la choisir. Ceci montre encore la complexité de l'opération qui aboutit à une synthèse créatrice.
un pays de ses oppresseurs, et il a fait des deux hommes deux conspirateurs. Puis il s*est demandé dans quel pays et à quelle époque il placerait son action pour la faire mieux valoir, et il a longtemps hésité, promenant sa pièce de Venise en Espagne; finalement il a choisi les Flandres au moment de la domination espagnole. Il a trouvé là le milieu favorable... Puis, pour rendre la femme plus coupable et plus odieuse, il en a fait une délatrice : c'est elle qui dénonce la conspiration. On le voit, il a procédé par raisonnements successifs, pour tirer toutes les conséquences possibles de la situation qui a été son point de départ * ».
Au fond il n'y a pas une grande différence entre cette manière de procéder et l'autre. L'invention part de l'abstrait et marche vers un état concret toujours plus complexe. Le raisonnement paraît intervenir d'une manière efficace pour permettre à l'idée de se produire et pour l'éprouver une fois produite. La réponse n'est pas toujours la conclusion logique et spontanée de la question et ne dépend même pas de la même portion de l'esprit. La question posée peut attendre longtemps sa réponse, de plus les réponses peuvent être multiples et alors l'épreuve commence. De là des tâtonnements comme ceux que M. Sardou signale dans le choix du pays où devait se passer son drame. Après coup on est aisément porté à donner aux démarches de l'esprit beaucoup plus de régularité et de rectitude qu'elles n'en eurent. L'intelligence humaine est trop peu systématisée, trop mal organisée encore pour que les opérations mentales d'un littérateur ressemblent souvent à celle
^ 1. A. Binet et J. Passy. Études de psychologie sur les auteurs dramatiques. (Année psychologique, I, 64-65.)
d'une machine à compter. Et s'il n'en était pas ainsi, Tesprit n'inventerait plus rien, ou presque plus rien, parce que toutes les conséquences de ses idées et de ses goûts qu'il porte inconsciemment en lui, il les aurait débrouillées depuis longtemps.
Il me semble que tous les renseignements que nous avons sur l'invention viennent, au moins pour les points essentiels, confirmer les conclusions qu'on peut tirer des notes de M. R. Dumas, où nous voyons si bien l'allure tâtonnante et hésitante du germe qui se fait et aspire à la vie. Les cas où l'invention se fait complètement par adaptation spontanée et rapide sont le plus souvent des cas très simples. L'action des éléments est alors si bien unifiée que le jeu des divers éléments ne se distingue plus, l'ensemble de la tendance agissante est devenue un seul élément, et l'unité de son action est seule perçue. Mais en général les éléments, les petits systèmes opèrent avec une certaine indépendance, quoique contrôlés et maintenus par l'orientation de l'esprit suivant une idée générale qui les empêche de trop vagabonder.
Ils suscitent des idées, des images, qui viennent essayer d'entrer dans le système principal, mais d'autres éléments en suscitent aussi qui viennent lutter avec les premières, et s'offrir comme elles à la tendance directrice. Parfois l'une d'elles est admise, parfois c'est seulement un fragment, le reste est exclus, rejeté. Une image cohérente et bien adaptée au sujet peut provenir de plusieurs tâtonnements, de modifications successives qui en ont écarté les éléments réfractaires, et en ont appelé d'autres à leur place, qui parfois aussi, tout en la conservant sans grande altération, changent son importance et sa place dans la synthèse inventive finale. Ainsi l'invention appa-
raît comme le dernier moment d*un processus plus ou moins long, où, sous l'impulsion d'une tendance dominante — ou, ce qui revient au même, pour achever un système ébauché mais imparfait dont la force est déjà considérable, — divers éléments s'essaient à des combinaisons diverses, se combattent, se modifient, évoquent d'autres faits psychologiques selon leurs affinités propres, conformément aux lois connues de l'activité de l'esprit, jusqu'à ce que l'idée ou l'image susceptible de satisfaire la tendance intellectuelle, et de parfaire plus ou moins heureusement le système incomplet, vienne à se présenter et réalise enfin la synthèse nouvelle et systématique qui est la création intellectuelle.
L'influence de l'intelligence unifiée, de la tendance dominante, de l'idée directrice, et le jeu indépendant des éléments sont en bien des cas également utiles. Si l'ensemble n'exerçait un contrôle sur le jeu des éléments et ne faisait un choix parmi les produits de ce jeu, il se produirait des divagations sans lien entre elles, des éparpillements sans portée de l'imagination, des inventions sans doute, en un sens, mais des inventions de rêveur ou d'aliéné. En revanche, si les éléments ne s'affranchissaient parfois quelque peu, s'ils ne se livraient pas à leurs affinités propres en rompant les associations logiques habituelles, si la coordination de l'esprit était trop serrée et trop raide, trop uniformément persistante, l'invention serait beaucoup plus rare et resterait très simple. L'automatisme l'emporterait trop. Il me semble voir une conséquence de ce fait dans les rapports ordinaires de la tendance logique et régulière et de l'esprit inventif. Certes, on peut être à la fois un grand logicien et un grand inventeur, mais cela suppose une rare souplesse, et une force à peu près aussi
rare de riatelligence. Souvent il y a plus d'originalité, au moins pour les petites choses, et une originalité moins profonde peut-être, mais plus continuelle, chez certains Imaginatifs, esprits primesautiers, un peu changeants et mal équilibrés, que chez des intelligences d'allure régulière et très pondérées. Cela ne s'applique pas toujours aux esprits supérieurs, mais semble bien se réaliser souvent chez les médiocres, c'est-à-dire chez la majorité. Au reste il n'y a rien là d'absolu. Seulement il faut tenir compte de ceci, qui ne se voit pas toujours, c'est que les esprits supérieurs les plus logiques au fond et les plus réguliers en apparence ne paraissent tels que parce qu'ils écartent et réduisent leurs idées extravagantes, non parce qu'ils n'en ont pas. Chez eux l'activité indépendante des éléments psychiques n'est pas supprimée, mais les produits en sont soigneusement examinés et ne se montrent au dehors que lorsqu'ils sont reconnus comme pouvant être logiquement utilisés. Au contraire un esprit médiocre les laissera voir au fur et à mesure de leur production, ce qui lui donnera l'air plus original alors qu'en réaUté il inventera beaucoup moins. Si l'activité indépendante des éléments, apparente ou non, est par elle-même un désordre, il semble bien qu'un certain désordre est une chose fort utile à l'invention.
L'invention ne produit pas toujours une œuvre d'art ou de science. Elle est plus générale et plus commune. Pourtant qui pourrait dire où commencent la science et Tart? Il y a sans doute quelque art dans la plus informe ébauche d'un manouvrier, quelque science dans une observation d'imbécile, et quelque philosophie dans les réflexions d'un nigaud prétentieux. Mais surtout il y a quelque invention 'dans tous les phénomènes psychologiques — et biologiques aussi sans doute *— qui ne sont pas absolument automatiques, c'est-à-dire, dans tous sans exception, de même qu'il y a dans tous de la routine, si, ainsi qu'il est permis de le croire, il ne se produit jamais ni un commencement, ni un recommencement absolus.
Prenons, en effet, une pensée originale, la plus haute et la plus rare. Elle comprend une bonne part d'éléments fournis par l'habitude, par l'instinct, par la routine, imposés par le milieu. Cela est devenu banal. D'une part l'esprit ne peut travailler que sur ce qu'il trouve en lui-même, et ce qu'il y trouve lui
vient toujours en partie de ses ancêtres, de ses éducateurs, de la civilisation dont il est un élément. 11 n'y a rien en nous qui nous appartienne absolument et ne soit, à quelque degré, social.
D'autre part, les moyens extérieurs dont se sert riuventeur pour réaliser son invention, pour incarner et produire sa pensée, il est bien obligé de les prendre tels que la société les lui donne. Il peut les modifier, les refaire, en créer de nouveaux, il ne saurait tout changer. Ni VOrigine des espèces^ ni les Symphonies de Beethoven ne pouvaient naître n'importe où et n'importe quand. Il fallait au moins que l'écriture fût inventée, et la notation de la musique et un assez grand nombre d'instruments et bien des choses encore. Leurs auteurs ne pouvaient les produire qu'en s'assimilant une foule d'invention faites avant eux et en en profitant. Ils ressemblent aux autres par tout ce qu'ils tiennent d'eux. On peut ainsi retrouver dans un esprit créateur, dans une œuvre originale, le dépôt laissé par d'innombrables générations, lentement organisé en routine, et assimilé peu à peu. On pourrait aussi bien, inversement, rechercher en quoi le plus banal des hommes se distingue cependant de ses contemporains, acquiert une manière de personnalité intellectuelle et fait preuve de quelque pouvoir d'invention.
S'il n'y a rien en nous qui nous appartienne exclusivement, il n'y a rien non plus qui jusqu'à un certain point, ne nous appartienne à nous seuls. Chacun de nous est une combinaison d'atomes singulière, unique, identique à nulle autre et qui marque d'une empreinte plus ou moins nette et plus ou moins profonde tous les faits psychiques qui, à des degrés divers, sont l'expression de sa personnalité. J'ai connu bien des gens sans génie; cependant, si je me
les remémore, je trouve à chacune de leurs intelligences un allure et, pour ainsi dire, une saveur spéciale. Si leurs idées, un peu abstraitement considérées, ressemblent à des milliers d'autres, elles sont au contraire tout à fait uniques si nous les considérons dans leur réalité concrète, avec le cortège d'impressions personnelles, de petits sentiments de circonstance, d'idées secondaires et de souvenirs qui les accompagnent forcément. Mais il est rare, dans la pratique, qu'on s'amuse à les comprendre de cette façon, cela ne paraît pas utile, et l'on se contente d'une approximation qui rend l'idée plus commune, plus semblable à d'autres. De là une apparence de banalité qui disparaît à l'examen, de façon à justifier le mot de Pascal. Chaque idée, dans sa réalité concrète» est une création de l'esprit en qui elle est née, et, telle quelle, elle ne trouverait place en aucun autre.
Seulement il est naturel que ce caractère personnel de l'idée varie avec une foule de circonstances. L'invention peut aller du génie le plus haut à la plus complète insignifiance. Elle n'en est pas moins essentiellement semblable à elle-même dans tous les cas, au point de vue de la psychologie générale et abstraite. Si les résjiltats sont si différents, c'est que tous les esprits n'ont pas la même force de coordination, la même ampleur, la même richesse d'éléments; c'est que les éléments dominants varient d'une intelligence à l'autre, et que ce sont dans celle-ci, par exemple, des représentations de couleur, et dans celle-là des idées abstraites, c'est que toutes les idées n'ont pas la même portée, ni la même fécondité. Toutes les qualités si diverses de leurs esprits modifient du tout au tout, selon les individus, la valeur de la création intellectuelle. Il n'est donc pas suprenant que, rencontrant partout l'élément infini-
tésimal du génie, nous rencontrions si rarement le génie lui-même et que nous constations de si profondes différences entre les esprits. Tous les hommes ont des muscles aux bras, mais les uns portent quarante kilogrammes à bras tendu, et les autres n'en portent pas douze.
Remarquons que le génie d'ailleurs n'est nullement proportionnel à la nouveauté des idées, à leur « non conformisme » général. La nouveauté est un élément nécessaire de Tidée géniale, mais ce n'est pas le seul. L'ampleur, la puissance, la fécondité ont autant d'importance. Il est possible que bien des hommes de génie se rapprochent plus, dans la plupart de cas, de la moyenne vulgaire que des originaux assez inutiles. On trouve chez de très grands esprits des côtés très ordinaires. Mais lorsqu'ils s'écartent des autres, c'est parfois pour faire beaucoup mieux qu'eux.
La création, même en ce qu'elle a d'essentiel, la nouveauté de la synthèse, est une chose très variable. Tous les événements psychiques révèlent une part d'invention, une part d'imitation, et une part de routine. Ces trois éléments y peuvent entrer en proportion, très diverses. Il en est où, visiblement, la routine l'emporte, par exemple l'état d'esprit du demi-croyant qui répète une prière, chaque soir, sans foi réelle, mais pour s'acquitter d'une formalité il en est où c'est l'imitation, par exemple chez l'écolier qui s'efforce de redire, après le maître, la lettre qu'il vient de prononcer; il en est enfin où c'est l'invention, comme la création d'un poème. Mais dans aucun cas, et cela est assez aisément visible, aucun des trois éléments n'est complètement absent.
Ne les considérons pas, d'ailleurs, comme étant sans rapports entre eux. Ils s'opposent assez nette-
ment, cela est visible à première vue, mais cette opposition repose sur des ressemblances qu'il n'est pas inutile de constater. Ils sont en somme des faits très semblables à peu près en tout, sauf en un seul point. La routine et l'imitation sont aussi, comme IHnvention, des synthèses et des adaptations de Tesprit. Elles aussi supposent des tendances générales et des occasions qui les mettent enjeu. L'acte type de la routine, le réflexe même est un système d'impressions et de réactions manifestant un désir organisé et déterminé par une circonstance particulière. Partout dans Tesprit lé même procédé triomphe, et Ton peut le reconnaître dans le raisonnement et la perception comme dans l'invention et dans l'acte réflexe. A la condition de se garder contre les dangers de la métaphore on pourra même trouver profit à en désigner les phases successives par les termes consacrés de majeure, de mineure et de conclusion. Si l'invention est, à un certain point de vue, au point le plus élevé de l'échelle psychologique, la routine est au plus bas, l'imitation au milieu. La routine, l'habitude est une imitation de soi-même ; elle n'exige aucun effort, ne suppose aucune modification. Par rapport à la création intellectuelle, elle n'est qu'une simple condition de l'invention, car sans routine l'esprit créateur ne saurait où se prendre, ou, plutôt, il ne pourrait même pas exister, il serait abusif d'appeler création le renouvellement d'une même synthèse dans les mêmes conditions extérieures. L'imitation, au contraire, suppose l'introduction dans l'esprit d'une idée étrangère, elle est une ébauche de création, une création de paresseux ou de maladroit. Désir d'innover, impuissance d'innover, voilà ses raisons d'être. Comme l'invention, elle suppose des tendances préexistantes non satisfaites; comme l'in-
venlion, elle suppose la nouveauté de la synthèse (en tant que réalisée pour la première fois dans l'esprit de rimitateur). Seulement la facilité des communications entre deux esprits rend Tapparition de la synthèse nouvelle imitative singulièrement aisée. Elle exige des qualités bien moins fortes que l'invention. Ainsi d'une part, l'imitation exigeant un certain effort n'est pas également à la portée de tous ; d'autre part les esprits créateurs eux-mêmes, à l'époque où leur développement est encore incomplet, sont fort enclins à la pratiquer. « On a remarqué, dit M. Joly, que les hommes les plus originaux, les mieux disposés (comme leur carrière doit en donner bientôt la preuve éclatante) pour l'invention, débutent toujours par imiter un poète qui a excité leur enthousiasme * ». L'imitation suppose une rupture de l'habitude. Peut-être s'oppose-t-elle plus à la routine qu'elle ne s'oppose à l'invention.
Aussi emprunte-t-elle souvent comme un faux air de création. Lorsqu'une idée, lorsqu'une mode commence à se répandre, on passe aisément pour a original » en l'adoptant. Et pour oser le faire alors, il faut souvent posséder, à un degré généralement plus faible, les qualités qui ont fait le créateur. Pourquoi subirait-on une influence encore peu puissante si ce qu'elle apporte ne venait compléter la vie intellectuelle de l'imitateur, et satisfaire ses désirs plus ou moins conscients? Tel imite qui, peut-être, aurait à peu près créé ce qu'il va subir. Il n'est pas surprenant que dans une vie où les esprits sont aussi rapprochés que dans la nôtre, les mêmes problèmes se posent à plusieurs d'entre eux; le premier qui
i . IL joly. Psychologie des grands hommes. (Bévue philosophique, t. XIV, p. 206.)
trouve une solution acceptable a des chances de se voir imiter par ceux pour qui sa parole remplace l'occasion, condition ordinaire de l'invention.
Parfois sans doute on acquiert un renom excessif d'originalité en composant à point nommé de la musique rossinienne ou wagnérienne, ou bien des vers romantiques, parnassiens ou décadents. Imiter l'antique, à la Renaissance, c'était presque inventer; traduire l'œuvre d'un Latin ou d'un Grec, c'était, aux yeux des contemporains, faire œuvre originale.
Cela n'est pas tout à fait injuste. Il faut recréer en soi l'œuvre qu'on imite, et, en la recréant, on la transforme. Parfois même l'imitateur crée encore d'une manière assez remarquable. C'est le cas de quelques disciples indépendants qui, tout en acceptant des parties importantes d'une doctrine, en modifient d'autres et parfois en transforment l'esprit général; c'est, à un degré moindre, le cas du vulgarisateur qui, en quelque sorte, organise l'imitation et la rend plus facile. Souvent même il usurpe la place des véritables inventeurs, et se fait à leur dépens une gloire plus vive, mais généralement aussi plus vite fanée.
Si la routine est une condition de l'invention, l'imitation en est une autre. Elle est toujours présente dans la synthèse créatrice; entre elle et l'invention la limite est encore plus malaisée à tracer qu'entre l'invention et la routine. Si même on remarque que pour imiter il est utile de comprendre, c'est-à-dire de reconstituer un ensemble relativement nouveau sur les données de la perception, on sera^ décidé à voir dans la forme supérieure de l'imitation une forme inférieure de l'invention. A ses degrés inférieurs, au contraire, l'imitation se rapproche beaucoup plus de la routine, lorsqu'elle se produit à la façon des réflexes (par exemple dans Técholalie)
INVEiVTION, IMITATION ET ROUTINE 65
OU qu'elle ne porte que sur des idées et des actes très simples, se rapportant à des tendances déjà organisées, dont la survenance à tel moment plutôt qu'à tel autre, et non la formation ou Texécution première, est un effet de l'imitation dautrui. L'imitation se rapproche encore de la routine lorsque, par exemple, on adopte une croyance très répandue, une mode fortement envahissante. C'est souvent alors pour conserver un certain nombre de manières d'être, de relations sympathiques avec les autres, pour garder la considération, l'estime, l'approbation de ceux que l'on fréquente, qu'on se décide à penser el à agir comme eux. C'est la pression de la routine ici qui crée l'imitation, comme, dans des circonstances analogues, elle pourrait provoquer une invention.
Si la routine et l'imitation sont des conditions de l'invention, la réciproque est vraie : l'invention est une condition de routine et d'imitation. Ce qu'on imite, en effet, c'est ce que quelqu'un a inventé, et ce qui devient machinal en nous c'est également ce que nous avons inventé ou ce qu'on a inventé pour nous. Tout ceci n'offre d'ailleurs aucune difficulté.
Paulhan. — Psych. de rinvention. 5