L'INVENTION ET LA VIE
un peu la théorie de Tinvention. Elle continue Tinstinct, mais elle s'oppose à lui ; elle est bien l'expression de la tendance harmonisante de l'esprit, mais elle n'est pas seulement cela, elle ne le serait que dans un cas virtuel dont la réalisation serait plus qu'improbable, et peut-être contradictoire. Elle résulte presque toujours d'une lutte plus ou moins sourde, plus ou moins vite terminée, mais à peu près nécessaire. Sans doute, au fond, nous distinguons toujours l'essentielle activité organisatrice de l'esprit, mais nous trouvons aussi généralement l'activité des éléments qui s'oppose nettement à l'instinct et a la vie organique, et ce qui caractérise précisément l'invention comme tout état nouveau en général, c'est que ces éléments s'opposent et luttent et que l'harmonie générale y résulte de quelques conflits. Ceci nous aide à comprendre les rapports du génie, du tempérament inventif, avec les troubles mentaux et le déséquilibre en général. Les philosophes ou les médecins qui ont traité la question du génie se sont singulièrement opposés. Pour les uns le génie est une maladie, une névrose, disent certains, et, ajoutent des esprits plus amis de la précision, une névrose de la nature de l'épilepsie. Inversement d'autres auteurs ont vu dans le génie une manifestation de la santé la plus haute et de la plus grande vigueur de l'esprit. Il ne me semble pas impossible, en examinant les faits, de reconnaître la base^ réelle sur laquelle s'appuie chacune de ces opinions et de voir pourquoi elles sont, en somme, fausses l'une et l'autre. L'invention demande à la fois ou du moins reconnaît pour conditions très favorables un certain déséquilibre de l'esprit et aussi un équilibre très fort soit de l'esprit en général soit de certaines tendances. Comme elle exige
généralement une certaine activité indépendante et irrégulière des éléments psychiques, tout ce qui favorise ce genre d'activité peut être une condition favorable à l'invention au sens le plus général du mot, à la nouveauté des phénomènes qui se produisent. Réciproquement un esprit inventeur présentant naturellement, au moins sur certains points, ce genre d'activité, il est difficile qu'il ne le présente que juste au point voulu pour étte constamment dans la bonne voie. Pour peu qu'il s'en écarte voici venir les apparences de la folie et du désordre mental. Donc d'une part la folie, les névroses, tout ce qui désorganise l'esprit peut, dans certaines conditions, donner à l'intelligence des caractères de l'esprit inventeur, et en simuler ou, dans les cas favorables, en reproduire le type. Si l'esprit, en effet, réunit en lui les autres conditions du génie, la force, l'ampleur de certaines tendances, etc., il pourra profiter de ses divagations et y puiser, au hasard de la rencontre, des éléments qu'il transformera en germes d'invention, en créations intellectuelles plus ou moins fécondes. Un bon esprit doit profiter de ses aberrations mêmes et de ses folies momentanées ou partielles, car un bon esprit peut en avoir. Un esprit déséquilibré, mais avec certaines parties puissantes, peut en profiter encore quelquefois. Ce qu'il y a de vigoureux en lui peut tirer parti d'une partie de ce qu'il y a d'extravagant et d'insensé, et c'est l'origine des cas où la folie et le génie sont iatimement mêlés. D'autre part l'esprit inventif est facilement porté, par sa nature même, à simuler aussi ou à reproduire le déséquilibre et le désordre, soit parce que le jeu relativement indépendant des éléments est naturellement assez marqué chez lui et qu'il doit l'encourager encore dans l'in-
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térêt de ses inventions, soit parce que les tendances mêmes qui dirigent Tinvenlion paraissent indépendantes, en certains cas, chez lui, de l'ensemble de la personnalité, et que Tinconscience même ajoute à rillusion. Les inventeurs par transformation et déviation peuvent offrir le premier type, peut-être aussi quelques inventeurs par évolution, et les inventeurs quasi instinctifs, comme Mozart, peuvent offrir le second, dans lequel la tendance créatrice donne lieu à des phénomènes qui peuvent paraître analogues aux impulsions de Taliéné, séparées, comme elles, d'avec la volonté et les tendances conscientes.
Voilà, en gros, ce qu'on doit, à mon avis, admettre. Les choses sont pourtant plus compliquées, et il y aurait bien d'autres considérations à faire intervenir, si Ton étudiait spécialement les rapports du génie et de la maladie. La maladie peut donner de Toriginalité en transformant le caractère général des éléments de Tesprit, en leur imprimant le cachet de l'alcoolisme, par exemple. Mais je ne crois pas avoir i\ insister ici sur ce point.
Il ne faut pas oublier que Toriginalité ainsi entendue n'est qu'une partie du génie. Elle se retrouve chez nombre d'imbéciles et de gens très « terre à terre », et le reste du génie, c'est précisément une très forte raison, une logique supérieure, qui peut d'ailleurs rester très spécialisée, c'est-à-dire une aptitude à la synthèse mentale, instinctivement ou délibérément systématique, que l'on retrouverait aisément chez les hommes mêmes en qui l'alliance de la folie, ou des désordres psychiques en général avec le talent semble la moins douteuse, chez Jean- Jacques Rousseau, par exemple, ou chez Edgar Allan Poë.
Il faut tenir compte aussi de plusieurs faits qui poussent à Texagération. La nouveauté des idées et des impressions frappe, par elle-même, comme un caractère morbide, et la raison en étant difflcile à reconnaître, se voit souvent méconnue. Le mot « original » prend dans certaines bouches une acception qui indique nettement ce phénomène. Autre fait : les idées fausses des esprits féconds et forts sont plus nombreuses et poussées plus loin que celle des esprits pauvres et sans vigueur, elles attirent parfois l'attention plus que leurs idées justes, et plus que les idées fausses des médiocres, et par suite apparaissent k tort comme des indices de désordre. Ajoutons qu'elles sont souvent mal comprises et tournées, involontairement ou non, en ridicule par les expressions de ceux qui parlent d'elles. De plus une logique fort rigoureuse permet au savant ou au philosophe d'accueillir provisoirement certaines hypothèses sur lesquelles l'expérience seule peut prononcer, mais qui semblent folles parce qu'elles contrarient des opinions opposées facilement admises par tout le monde sans que personne y pense et qu'on ne peut logiquement affirmer, èi l'avance, être plus vraies que les autres. Il n'est pas donné à tout le monde d'imaginer, ni surtout, peut-être, de vouloir réaliser ce que Darwin appelait ses « expériences d'imbécile », mais ces expériences, quand elles n'aboutissent pas, donnent à l'auteur un air de bizarrerie incohérente qui peut tromper le public. Si Ton joint aux idées inusitées les actes en désaccord avec les usages auxquels elles peuvent conduire, on comprendra comment l'originalité peut aisément valoir à un homme la réputation d'un fou.
Inversement la routine peut simuler la logique. En certains cas, son incohérence éclate. Mais elle fait
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souvent illusion. La régularité prend Tapparence de la raison, c'est qu'elle est quelquefois une logique spéciale, et une logique connue, appréciée, mais elle n'est pas la logique. Les routiniers ne surprennent point (à moins qu'ils ne poussent la routine jusqu'à se trop distinguer du reste des hommes, et alors eux aussi passent pour des « originaux » et des maniaques), ils n'ont point l'aspect troublé, papillotant, et l'apparence incohérente des esprits qu'une raison plus large et moins fixée conduit d'une idée à l'autre, fait osciller et innover parfois.
Il y a du désordre à l'origine de l'invention et dans son développement. Il y en a beaucoup plus que dans l'évolution du germe vivant, parce que cette évolution est, en grande partie, une répétition, une routine, où la finalité s'est produite peu à peu, où l'invention se réduit à un minimum, à l'adaptation d'un développement, semblable à des milliers d'évolutions précédentes, à des circonstances qui ne diffèrent guère de celles qu'ont rencontrées les germes précédents. On peut la comparer, si l'on veut, à une traduction où l'auteur adapte à une langue nouvelle, les idées créées par un autre. Encore l'invention est-elle plus grande dans ce dernier cas. Pour avoir un équivalent plus rapproché de l'invention il faudrait, comme je l'indiquais tout à l'heure, suivre les transformations de l'être dans la série des temps de la monère à l'homme ou aux autres espèces vivantes. Ici les transformations marquent de véritables inventions, mais elles ne paraissent pas s'être accomplies sans désordres, sans crises, sans tâtonnements, et sans déviations, quoique les choses ne semblent pas absolument s'être passées comme dans l'invention humaine.
On peut certes encore voir une sorte d'invention
dans le développement de Tadulte, dans ce processus si différent comme résultat qui conduit chacun de nous de germes en apparence semblables à des personnalités fort inégales. Seulement ici nous ne sommes plus en dehors de la psychologie. On invente peu à peu sa personnalité, on s'invente soi-même exactement comme on crée une œuvre d*art ou de science,'assez inconsciemment en bien des cas, volontairement et par raisonnement parfois, en profitant des instincts innés ou acquis, en les développant et les enrichissant, en les précisant, en les transformant ou en les déviant avec Taide des circonstances que les conditions extérieures de la vie et les conditions intérieures de notre propre esprit mettent à notre disposition. Chacun de nous est une sorte d'œuvre dans la formation de laquelle la routine, Fimitatîon et Tinvention ont tenu leur place respective, très inégale selon les individus, exactement comme dans le développement d'une pièce de théâtre ou d'un poème. Il faut bien remarquer aussi que l'invention, étudiée ici dans l'intelligence seulement, se retrouve dans tous les ordres de phénomènes psychiques. On « invente » des impressions, des sentiments comme des idées, seulement, ici, d'une manière générale, la part de l'instinct et de l'imitation parait plus considérable. Et le développement d'un sentiment ressemble beaucoup à celui d'une création intellectuelle. Un amour naît et se développe comme un drame ou comme une théorie.
Tout n'est donc pas invention dans l'esprit, et il s'en faut, mais il est une qualité des phénomènes psychiques qui paraît spécialement en rapport avec l'invention : c'est la conscience, qui implique généralement une certaine nouveauté et quelque changement. Il ne faudrait pas dire que tout ce qui est inventé