Souriau (Paul), Théorie de V Invention
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L'invention exige un fonctionnement à la fois logique et illogique de Tintelligence. La logique y est essentielle, puisque Tinvention est une systématisation. Mais à peu près fatalement, cette systématisation, à cause de son caractère de nouveauté (qui la distingue de Tinstinct où tout est régulier) *, ne se fait pas sans trouble et sans désordre. Elle implique des dissociations, des ruptures d'habitudes, des conflits qui sont déjà autant d'illogismes partiels, elle est due, pour une partie, à des hasards, à des rencontres imprévues et non systématisées d'impressions et d'idées, et souvent elle laisse subsister après elle un désordre considérable, car elle ne modifie pas d'un coup tout l'esprit, elle n'arrive pas à créer subitement l'automatisme et la routine, elle laisse vivre longtemps des idées, des croyances qui ne sont pas logiquement compatibles avec elle, mais qu'elle ne pourra réduire qu'avec lenteur. Prise en elle-même, la création intellectuelle est généralement, pour peu qu'elle soit importante, incomplète et quelque peu désharmonique. Dans les analyses qu'elle nécessite, dans la synthèse qu'elle produit, presque toujours quelque élément disparaît qui devrait rester, quelque autre s'impose qui devrait disparaître. Ceux qui restent conservent des parties parasites, des traces de leur ancien emploi qui les rendent moins propres au nouveau.
Aussi très souvent une invention, bien qu'elle tende à unifier l'esprit, lui est, dans le présent, une occasion
i. Je parle bien entendu de l'instinct amené à l'automatisme, de ce qu'il y a de plus et de mieux organisé dans les instincts. Le langage n'est pas toujours précis et on appelle souvent instinctifs des processus psychologiques où se trouve encore une certaine part d'invention, que l'on peut y considérer à part.
d'illogisme et d'erreur, et ce caractère sera d'autant plus marqué que Tinvention sera plus une invention, que son importance et sa nouveauté seront plus considérables. Une fois les anciennes idées directrices modifiées, il est difficile d'en conserver ce qui est bon, il est difficile aussi de leur substituer un con-> trôle efficace et nouveau. L'invention est une sorte de révolution, où le bien s'accompagne toujours de quelques désordres.
Aussi les grands inventeurs n'échappent-ils guère à cette loi, surtout ceux qui innovent le plus, qui n'ont pas le bonheur d'arriver au moment où l'invention est déjà préparée, où le monde, où l'esprit de l'inventeur lui-même sont tout prêts à la recevoir. Je ne sais trop si l'on ne pourrait souvent mesurer la nouveauté et, pour ainsi dire, la valeur d'une invention au nombre d'erreurs et d'illogismes qu'elle inspire à son auteur. Il ne faut pas trop généraliser cette remarque; le besoin de coordination générale des idées est très variable, et compensera chez tel homme exceptionnellement doué, la tendance à l'erreur que l'invention suggérera. Mais les exemples ne sont pas très rares de génies originaux devenant les victimes de leur invention à laquelle ils n'ont pas su s'adapter. L'idée fausse parfois l'esprit qui la créa. Darwin n'a jamais bien vu les conséquences philosophiques de sa théorie de la lutte et de la sélection. Mais en même temps qu'il conservait quelques-unes de ses anciennes croyances fort peu d'accord avec sa doctrine, il étendait trop ses nouvelles idées, les généralisait mal, déformait inconsciemment la réalité. Sa bonne foi et son génie n'ont pu faire vivre une bonne partie de ses idées de détail. Auguste Comte, l'un des esprits les plus puissamment systématiques, cependant, qu'il y ait eu, a été entraîné à des propositions ridicules
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par des applications trop étroites de ses idées maîtresses. En art, même chose; il est presque dérègle qu'un novateur garde d'anciennes pratiques en désaccord avec son génie et qu'il outre en même temps ses idées nouvelles de façon à les rendre inacceptables et anti-esthétiques. Voyez le temps qu'a mis Hugo pour acquérir sa pleine personnalité, c'est-à-dire pour réaliser logiquement les inventions entrevues dès sa jeunesse. (Il n'y parvient qu'avec les Contemplations et surtout la première Légende des siècles.) Baudelaire conserve un attirail mythologique suranné qui jure singulièrement avec le modernisme de l'inspiration. Delacroix garde l'admiration de l'art classique, et le respect de son ennemi Ingres. D'autre part son génie personnel l'entraîne à ne pas profiter de ce qu'il aurait pu trouver de bon dans les œuvres qu'il admirait. Gros, précurseur de Delacroix, terrorisé par David, n'ose se livrer à lui-même, finit par ne plus savoir se servir des inspirations nouvelles qui l'auraient mis au-dessus de ses rivaux. Admirez aussi combien M. Zola, combattant le romantisme, est resté romantique, tout en outrant les procédés par lesquels il fut original. Tout en faisant la part des équilibrés, ou plutôt des moins déséquilibrés, nous trouvons à la fois chez l'inventeur ces deux défauts contraires : excès de conservation, excès de nouveauté; ici l'invention est arrêtée trop tôt, là elle est poussée trop loin.
A cette cause d'illogisme que l'esprit porte en lui, il s'en ajoute une autre : ses rapports avec le monde extérieur. Tous les éléments sur lesquels l'esprit travaille ont des conditions médiates ou immédiates dans le monde, et ce que le monde apporte directement à l'esprit tient dans la vie mentale une place qui varie avec les individus, puisqu'il en est qui sont plus
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portés èi observer, d^autres à réfléchir, mais qui est toujours considérable. Et le monde extérieur est assez chaotique, même dans ses parties les mieux systématisées, comme les sociétés humaines, et il est un peu rude à notre intelligence fragile et facilement déviée qui s'y adapte souvent mal. Si donc l'invention doit sa naissance à nos relations avec les autres hommes et avec la nature, on leur doit aussi bien des déviations et bien des avortements.
Rien ne contribue plus que Tincohérence, les hasards des rencontres extérieures et des circon. stances de la vie, la nécessité d'adapter l'esprit à des séries discordantes de phénomènes et spécialement de phénomènes sociaux, à relâcher les éléments psychiques, à mettre en jeu leurs affinités spéciales, à désagréger les systèmes déjà formés. L'expérience, quand on consent à la subir, est la ruine des idées toutes faites et des sentiments de convention. Aussi Voyons-nous généralement les idées et les sentiments déjà formés lui résister désespérément, comme une classe possédante résiste aux tentatives qui menacent de la ruiner. Les esprits qui savent ne pas s'adapter à l'expérience conservent plus aisément leur équilibre, et dévient moins, tant que la contradiction n'éclate pas, et que la pression des autres esprits ne vient pas les obliger à se transformer, à se retirer de la vie sociale, ou à perdre toute influence et toute considération. Les autres, ceux qui tâchent par des inventions, par des changements plus ou moins importants de perfectionner continuellement leurs opinions, ceux-là peuvent réaliser un équilibre plus complexe et en un sens plus stable, mais aussi ils s'exposent continuellement au déséquilibre. Il leur faut laisser à leurs idées une liberté qui est déjà par elle-même un désordre et qui peut en engendrer