L'IRRÉGULARITÉ DANS L'INVENTION
d'autres. La vie indépendante des éléments est une condition de la fécondité de l'esprit, mais elle lui inspire des divagations et des aberrations aussi bien et peut-être plus facilement que des idées justes et des sentiments sains. Le hasard qu'on a introduit plus ou moins dans l'esprit est un principe d'invention, mais, pour les mêmes raisons, il est un principe d'erreur.
C'est la lutte, partout retrouvée dans les êtres en évolution, entre le bien et le mieux. Un des caractères singuliers de l'homme et des sociétés est leur nature inachevée, mal adaptée, n'arrivant à un certain équilibre que pour trouver dans cet équilibre même une gêne pour le progrès, un obstacle à l'équilibre supérieur dont la nécessité se révèle bientôt et ne pouvant chercher cet équilibre nouveau qu'en détruisant l'autre au hasard des confusions et des dangers, mais aussi se servant souvent des confusions et des dangers pour en tirer un équilibre qu'il n'eût pas été possible d'atteindre directement. Il n'est pas de progrès qui ne détruise un progrès d'autrefois et fte contrarie un progrès supérieur. Chacun a pu remarquer qu'il est souvent bien plus difficile de rectifier sur un point les idées de ceux qui en ont déjà que d'en dottaer de justes à ceux qui n'en ont pas. Quand un esprit ikdopte une théorie, généralement il détruit quelques-unes de ses anciennes opinions, mais comme la théorie qu'il accepte est forcément fai "" ou incomplète par quelque point, il se rend j difficile l'adaptation de la théorie moins incomp ou moins fausse qu'il aurait trouvée ou qu'on proposera plus tard. D'autre part le contraire également vrai, et une invention est souvent la c dition nécessaire d'une autre invention. On n'ari ni à la vérité ni au bien tout d'un coup, mais par
degrés successifs; seulement chaque degré cherche à se faire prendre pour le dernier, et il y a bien des bifurcations, des voies sans issues, des passages où la marche devient difficile et presque impossible. On entrevoit ainsi tout ce qu'il y a de précaire, de hasardeux et même de mauvais dans l'inventiou (intellectuelle et morale). Et cependant elle est, on peut bien le dire, la seule raison d'être de l'humanité, la seule chose qui puisse, jusqu'à un certain point, et dans notre ignorance de ce qui se passe ailleurs dans le monde, justifier sa persistance à vivre.
Si le hasard doit se ramener, comme je le pense, à une rencontre non systématisée de systèmes agissant chacun pour soi et selon des plans différents, ce qui précède peut nous éclairer un peu la place et le sens de l'invention dans le monde. Le déterminisme extérieur n'est pas, en lui-même, plus opposé que le déterminisme interne à l'harmonie et à la finalité. Peut-être leur est-il indifférent*. Et le monde extérieur parait bien composé, comme notre esprit, de parties qui, considérées en elles-mêmes, sont des faits systématisés, si les molécules et les atomes eux-mêmes sont bien aussi, comme on tend à l'admettre maintenant, de petits systèmes relativement
1. Je n'en jurerais pas. Il se peut que le déterminisme soit une forme inférieure, primitive et grossière de la fînaUté, et, en même temps, le résultat d'un long tâtonnement des choses. Tout ce qui est régulier, dans la (nature comme dans l'homme, semble plutôt un point d'arrivée qu'un point de départ, point d'arrivée relatif et qui peut devenir le centre de départs nouveaux. Mais cela n'est pas bien sûr, et d'ailleurs je ne puis ici aborder avec les développements, voulus, cette question, ni celle de la moralité dans la nature, qu'on a trop souvent tranchée avec des raisons très superficielles.
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simples. Mais ces éléments derniers — ou supposés tels — et qui sont les mêmes d'ailleurs dai monde organique et dans Tautre, en ce sens ( n'en retrouve aucun dans les êtres vivants q retrouve dans le monde physique, n\y sont pas i et coordonnés entre eux de la même façon, organisation, presque nulle dans le monde in( nique, devient très compliquée et très hiérarc dans le monde vivant, et c'est là le fondement ré l'opposition vraiment exagérée que l'on établit l'homme entre le dedans et le dehors. En deho la vie et de son œuvre, les petits systèmes sont vent plutôt agglomérés qu'unis dans un sys plus large. A mesure qu'on passe des atomes molécules composées, aux cristaux, aux végé aux animaux et enfin aux sociétés, on voit la plication augmenter, de sorte que l'univers { rait comme un ensemble assez informe de syst très différents par l'importance et la puissance agissent et réagissent les uns sur les autre dont quelques-uns au moins cherchent à été leur influence, et à s'accroître en s'annexant tou; de nouveaux éléments. Considérée au point de abstrait, l'invention est l'acte par lequel quelque! de ces systèmes, heurtés, choqués par d'au partiellement désagrégés, s'unissent sous le con d'un système supérieur, en un ensemble nou^ Lorsque le germe de l'invention naît dans un veau, il ne trouble guère et ne reconstitue qu< éléments psychiques qu'il y rencontre, mais e développant il ira plus ou moins bouleverse monde. L'idée de la machine à vapeur par exem entraîné comme conséquences des abatages d'arl des percements de montagnes, et une quàntit phénomènes physiques qu'il est inutile d'énum»
en outre de ses conséquences sociales si importantes. L*invention implique toujours, surtout avec son développement, bien des destructions, des morts de systèmes organisés, des déviations et des aberrations, en même temps qu'elle est une organisation nouvelle d'une partie au moins de leurs éléments. Elle peut être un mal si le gain ne compense pas la perte (c'est le cas, par exemple, lorsqu'un événement imprévu en détraquant un esprit, lui inspire des conceptions nouvelles mais fausses), elle est un bien dans le cas contraire, un bien d'autant plus grand que plus d'ordre remplacera plus de désordre.
Elle apparaît ainsi comme l'acte initial par lequel l'esprit prépare, bien ou mal, l'introduction d'une nouvelle forme d'harmonie en lui-même et dans le monde, ou du moins — ce qu'on peut considérer comme rentrant dans la même formule — la transformation de l'harmonie déjà réalisée. Et le hasard qui la suggère et la provoque contribue à se détruire lui-même et à se remplacer par la finalité. Elle marque le commencement d'une évolution nouvelle ou, dans une évolution commencée, d'un arrêt, d'une greffe, et parfois d'une déviation.
Mais comme, en dehors de sa signification psychologique, l'invention a surtout une portée sociale, nous aurons une idée plus nette de sa nature, de ses bienfaits et de ses dangers, en la considérant un peu à ce point de vue*. Nouvelle adaptation à des conditions d'existence déjà anciennes, accommodation à un
1. On sait que M. Tarde a fait à l'invention une large place dans sa sociologie ou, selon le mot qu'il préfère, dans sa « psychologie sociale ». Ses ouvrages, par exemple la Logique sociale, sont une riche mine de faits et d'idées très ingénieuses et il y a étudié avec beaucoup de pénétration le rôle de l'invention dans la vie des sociétés.