‹ Psychologie des Derniers ValoisChapitre 6 sur 18 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

François II

En François Il, l’histoire nous montre un prince maladif, sombre et plein d’une profonde mélancolie. Vieilli dès son enfance, il errait par les obscurs corridors du Louvre, sans jeux et sans sourire, sournois et méfiant, sans autre ami, ni confident que la petite reine d’Ecosse, Marie Stuart, qu’on lui destinait pour femme.

Michelet a raillé cruellement ce malheureux roi qui ne fit que passer sur le trône. Il ne voit en lui que le triste héritier des débauches de ses pères, une victime de la syphilis de François [* ; et 1l ne trouve pas d’épithètes assez mordantes pour le tourner en dérision. D’un tel aveuglement naissent de grandes erreurs. Les débauches de la cour des Valois ont indi:né tous les historiens ; mais Michelet, plus que tous peut-être, a jeté le blâme et la flétrissure sur les fils de Henri IT. Une exception

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s'impose pour François ; il resta pur de toutes débauches, il fut étranger à tous les plaisirs de sa cour. Toute sa vie n’est qu'une longue maladie, et cette maladie retentit d’une façon malheureuse sur l’état de son esprit.

La maladie de François IT n’est pas une manifestation hérédo-syphilitique, comme on l’a cru à tort. Les contemporains savaient bien que François [°° avait pris la vérole et, peut-être, ont-ils pensé à l’influence de cette vérole de l’aïeul sur le petit-fils quand ils parlent de « sang corrompuen toute sa masse (1) » mais Michelet ditbeaucoup en écrivant des fils de Catherine de Médicis: « Dans leur enfance la bouffissure héréditaire se surenflait d'humeurs mauvaises, trop visiblement héritées des deux grands pères, François I* malade dès seize ans, Laurent qui meurt à vingt ans, consumé jusqu'aux os. Ce mal épouvantable sautait parfois une génération. Indulgent pour Henri II et Catherine, il retomba d’aplomb sur les petits-fils qu’il mina sous diverses formes ; il nous délivra des Valois (2). » La syphilis n’agit point ainsi. Enfin, ni Henri Il, ni Catherine ne pouvaient donner à leurs enfants ce qu'ils n'avaient pas ; la syphilis des pères était postérieure à leur naissance. Non, ce n’est pas la syphilis qu'il faut accuser dans ce subit écroulement de la maison des Valois. Inutile d'aller chercher si loin l'influence hypothétique d’une maladie non démontrée. Les Valois ont subi cette loi fatale et implacable de la dégénérescence, qui fait l’homme victime de son évolution. Ils ont disparu, accablés sous le poids de leur hérédité, non pas de l’héré-

(1) AGrrppa D'AUBIGNÉ : (Œuvres complètes, p. p. Eugène Réaume et F, de Caussade, Paris, 1873,

(2) Micuezer : Histoire de France au X V£ siècle, Paris, 1855,

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dité syphilitique, mais de l’héridité nerveuse et psychopathique grandie et accumulée en eux par tous leurs ancêtres.

François IT était un dégénéré, mais il était autre chose encore. La langueur dans laquelle il s’étiolait et qui le conduisit à la tombe avait une autre cause. La légende s'est emparée de la mort de ce prince, qu’elle a fait victime du poison. On connaît, sans doute, l’histoire du fameux bonnet que le roi portait à la chasse et dans lequel Ambroise Paré aurait trouvé une poudre blanche aux émanations mortelles. L’obscurité mystérieuse qui entoure certains actes de Catherine de Médicis ; son goût passionné pour l’alchimie: les longues heures qu’elle passait enfermée dans l’officine du Florentin René, son ami, son confident, son conseiller parfois, l’histoire à dit son complice, pouvaient bien favoriser certains soupçons et légitimer quelques inquiétudes. Quelle que soit la part de vérité qu'on doive, en général, accorder aux légendes populaires, lorsqu'il s’agit de François II, la légende se trouve, par hasard, au-dessous de la vérité. François II ne mourut pas seulement empoisonné; il vécut empoisonné, toute sa vie. Et le poison, il le portait en lui; atteint d’une suppuration invétérée de l'oreille qui versait, sans trêve, dans la circulation des produits septiques, il mourait lentement : sa mort n’est que le résultat d’une longue intoxication Chronique. Mais cette suppuration de l'oreille, à son tour, n’était qu’un symptôme, symptôme révélateur d’une otite consécutive à des végétations adénoïdes du pharynx nasal. Le docteur Potiquet, dans son livre: La Maladie et la Mort de François IT, a bien démontré la vérité de cette assertion. J’aurai, dans le cours

E, Dusorier. À

de ce chapitre, plusieurs fois l’occasion de le citer. Cette affection, dont nul n’ignore la fâcheuse influence sur l’évolution de l’intelligence, jointe à la dégénérescence, ne pouvait faire de François qu'un malheureux.

Ce prince était né en 1543 et, dès ses plus jeunes années, tous les contemporains lui trouvent une faible santé. « Ce prince malsain et qui, dès son enfance, avoit monstré de grandes indispositions pour n'avoir craché ni mouché..…. avoit un visage blafard et bouffi... comme aussy se formoit une corruption en l’une de ses aureilles, qui faisoit l'office du nez; lequel il avoit fort camus. » Ainsi parle de lui Régnier de la Planche(1); maisla constatation de cet état maladif n’allait pas sans un essai d’interprétation de la part des auteurs du temps. De Thou et d’Aubigné pensent que la maladie du roi venait de ce que Catherine n’avait été sujette que fort tard aux incommodités ordinaires des femmes. « La Reyne avoit eu ses menstrues si tard, que son fils estoit de ceux que lon appelle mal-nez, ne se purgeant ni par le nez, ni par la bouche, laquelle il portoit ouverte pour prendre son vent, dont il se forma un abscez à l’aureille, et puis des coliques fréquentes, marques mortelles à tel aage, ne promettant de luy aulcune durée aux plus advisez (2). » Bien évidemment, nulle relation n'existe entre les végétations adénoïdes du fils et les tardives menstrues de la mère, mais cette perturbation génitale est un stigmate connu de dégénérescence, Les documents de l’époque nous apprennent encore que c’est l’oreille gauche qui suppurait, et qu’elle

(1) RéGnier DE LA PLanene : Histoire de l'Estat de France sous le règne de François 11, Ed. Mennechet, Paris, 1836.

(2) AGrippa D'AUBIGNÉ : Op. cit.

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suppura de tout temps. Cet écoulement joint à l'obstruction de l'arrière cavité des fosses nasales, devait apporter une entrave sérieuse à l’audition : le roi, en effet, était dur d’oreille. Un huguenot du temps nous l’apprend.

Henrici deinceps, sectans vestigia patris Franciscus, infelix puer

Clamentem Christum surda dum negligit aure Aure putrefacta corruit.

HEAR IEUNS Surdi, hœc spectacula, reges Vel sapere, vel mori jubent (1).

On sait encore que François II parlait du nez. Son frère Henri III, du reste, était atteint de la même infirmitéqu'il exagérait à plaisir; et cette infirmité que ne tardèrent pas à imiter les courtisans, surtout les mignons de HenriTiT, devint bientôt une façon de parler distinguée et de haut goût. Enfin, vers l’âge de seize ou dix-sept ans, les traits . de sa physionomie étaient restés empreints de cette vague et inexpressive régularité des petits enfants. Sa figure était bouffie et grasse comme celle d’un bébé, et sa taille était pourtant celle d’un jeune homme.

D'Aubigné écrit que le roi avait « la face plombée et boutonnée, l’haleine puante et autres mauvais signes de santé (2). ». Or, ces boutons avaient fort intrigué les contemporains. A tel point que lorsque François arriva à Blois, il courut dans le peuple ce bruit étrange que l’on ravissait les petits enfants pour les égorger. «Le roi,

(4) In Dr Porrquer : La maladie et la mort de François I], roi de France, Paris, 1893.

(2) Acrrppa D’AUBIGNÉ : Op. cit.

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disait-on, avalait ce sang encore chaud et s’y baignait pour y corriger la nature vicieuse du sien (1). » On pensait qu’il avait la lèpre. J'en ferais volontiers de ces éruptions banales qu’on voit si souvent à la face des enfants scrofuleux. Quant à la puanteur de son haleine, elle devait provenir des végétations. Un auteur du temps, cependant, François de Bonivard, dit tout erûment que le roi était punais, C’est de l’exagération. Si l’haleine était mauvaise, elle n’était point repoussante: un punais respire, se mouche abondamment et ne va point la bouche bée. Il est, cependant, intéressant de remarquer que, malgré tous les témoignages du temps, aucun portrait du jeune prince ne le représente la bouche béante ; on le comprend: une bouche ouverte donne à la physionomieun air tellement bête, que les peintres durent répugner à reproduire scrupuleusement les traits de François, et s’efforcer de masquer cette infirmité, On le représente avec .© un front haut et découvert, le nez aplati dans sa portion osseuse et renflé, au contraire, à son extrémité. La lèvre supérieure proémine et semble boursouflée, le maxillaire inférieur semble diminué dans son axe antéropostérieur (2). »

Il est fort à croire que si les peintres ont négligé de reproduire cette béance dela bouche, c’est par crainte de déplaire à la reine mère. Comment un peintre de l’époque n’aurait-il pas transigé, tant soit peu, avec l'exactitude et la vérité, n’aurait-il pas oublié ces taches d’eczéma d’une si vilaine rougeur et cette bouche si niaisement

() J.-A. Tuuanr : Historiarum sui temporis, libri CXXX VIII, Francfort. 1625. Traduction de Desfontaines, 1734.

(2) In Dr Poriquer : Op. cit,

PEU NE ouverte, lorsqu’aujourd’hui le même sacrifice se fait par pure galanterie, pour une femme ? Somme toute, il n’y a point à hésiter entre les écrits contemporains et les portraits du prince.

François II souffrit de son mal dès sa plus tendre jeunesse, sinon depuis sa naissance. « Son enfance fut malsaine, sa première jeunesse si chagrine qu’on ne le pouvoit ressiouyr (1). » Etson père, écrit de Montreuil, le 16 septembre 1549, à d’Humyères, gouverneur de ses enfants : « Mon cousin, j'ai receu deux lettres de vous, les dernières du onzième de ce mois, par lesquelles j’ai veu que mon fils le Dauphin se trouvoit mal d’un flux de ventre procédé, ainsy que dient les médecins, deshumeurs cuittes et accumulées dedans son corps pour ne se mouscher point la plupart du temps (2). » François avait six ans et demi à ce moment ; il souffrait donc déjà, au moins; son état fut toujours à peu près le même; Jamais on ne constata un mieux bien apparent dans l’évolution de sa maladie, Quand le roi avait six ans, Giovanni Capello, un ambassadeur italien, dit de lui: « qu’il est très convenablement élevé, mais il manque de vigueur, il n'aime guère les lettres, ce qui déplaît fort à Sa Majesté (3). » En 1555, il a douze ans ; le même ambassadeur écrit: « Leurs Majestés ont trois fils et trois filles ; le premier des trois fils est le sérénissime dauphin... il parle peu, il est peutêtre un peu bilieux. Pour les traits, il tient plus de la physionomie de sa mère que de celle de son père... il a

(1) Prerre Maruieu : Histoire de France sous le règne de François er, Henri 11, François II, Charles IX, Henri III, Henri IV, Louis XIII Lyon, 1624.

(2) In Dr Poriquer : Op. cit.

(3) In D' Poriquer : Op. cit.

plus de plaisir au jeu de la lance, de l’épée, de la balle et de la paume qu’à l’étude des lettres. Il aime beaucoup la sérénissime petite reine d’'Ecosse, Marie Stuart, qui lui est destinée pour femme. C’est une fort jolie petite fille de douze ou treize ans. Il advient, parfois, que se faisant tous les deux des caresses, ils aiment à se retirer dans un coin des salles pour qu’on ne puisse entendre leurs petits secrets (1). »

Ce roi triste, mélancolique, impuissant à se réjouir, fut marié le 24 avril 1558. Il avait quinze ans et trois mois. La jeune princesse était plus âgée que lui de quelques semaines ; elle était très avancée pour son âge, grande et belle. C’est par pure raison d'Etat qu’on mariait François: rien moins qu’une femme ne lui était nécessaire. Il n'était, en effe!, pas pubère ; il ne l'était pas, non plus, au début de son règne qui s’ouvrit plus d’un an après, s’il faut en croire Régnier de la Planche. Et cependant, certaines familiarités avec la jolie petite fille avaient été bien faites pour solliciter chez un enfant l’évolution du sexe. Mais que François fût pubère ou non, la royale fille des Stuarts entendait que son mari fit son devoir. « C’était une forte rousse et fort charnelle », dit d’elle Michelet. Charnelle ! elle l’a prouvé, dans la suite. Et son malheureux époux dut épuiser à la satisfaire le peu de vigueur qui lui restait encore. Il mourut de Marie Stuart, dit le duc d’Albe, Hélas lil mourutde quelque chose de moins plaisant. Mais, il faut avouer que les joies du mariage, prématurées pour lui, les fatigues et la chasse hâtèrent, singulièrement, sa fin.

Le 10 juillet 1559, à l’âge de seize ans et demi, il avait

(4) In Dr Poriquer : Op. cit,

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