LE TEMPS
Dans les problèmes sociaux, comme dans les problèmes biologiques, un des plus énergiques facteurs est le temps . Il est le seul vrai créateur et le seul grand destructeur. C’est lui qui a fait les montagnes avec les grains de sable, et élevé jusqu’à la dignité humaine l’obscure cellule des temps géologiques. 11 suffit pour transformer un phénomène quelconque de faire intervenir les siècles. On a dit avec raison qu’une foûrmi qui aurait le temps devant elle pourrait niveler le mont Blanc. Un être qui aurait le pouvoir magique de faire varier le temps à son gré aurait la puissance que les croyants attribuent à Dieu.
Mais nous n’avons à nous occuper ici que de l’inüuence du temps dans la genèse des opinions des foules. A ce point de vue son action est encore immense. 11 tient sous sa dépendance les grandes forces, telles que la race, qui ne peuvent se former sans lui. Il fait naitre, grandir, mourir toutes les croyances : «c’est par lui le bon. — Psych. des foules.
qu’elles acquièrent leur puissance et par lui aussi qu’elles la perdent.
C’est le temps surtout qui prépare les opinions et les croyances des foules, c’est-à-dire le terrain sur lequel elles germeront. Et c’est pourquoi certaines idées sont réalisables à une époque et ne le sont plus à une autre. C’est le temps qui accumule cet immense détritus de croyances, de pensées, sur lequel naissent les idées d’une époque. Elles ne germent pas au hasard et à l’aventure ; les racines de chacune d’elles plongent dans un long passé. Quand elles fleurissent, le temps avait préparé leur éclosion ; et c’est toujours en arrière qu’il faut remonter pour en concevoir la genèse. Elles sont filles du passé et mères de l’avenir, esclaves du temps toujours.
Le temps est donc notre véritable maître, et il suffit de le laisser agir pour voir toutes choses se transformer. Aujourd’hui, nous nous inquiétons fort des aspirations menaçantes des foules, des destructions et des bouleversements qu’elles présagent. Le temps se chargera à lui seul de rétablir l’équilibre, * Aucun régime, écrit très justement M. Lavisse, ne se fonda en un jour. Les organisations politiques et sociales sont des œuvres qui demandent des siècles ; la féodalité exista informe et chaotique pendant des siècles, avant de trouver ses règles ; la monarchie absolue vécut pendant des siècles aussi, avant de trouver des moyens réguliers de gouvernement, et il y eut de grands troubles dans ces périodes d'attente. »
FACTEURS LOINTAINS DES CROYANCES