‹ Psychologie des foules (volume 2)Chapitre 19 sur 50 · LES INSTITUTIONS POLITIQUES ET SOCIALES · texte numérisé non relu

LES INSTITUTIONS POLITIQUES ET SOCIALES

L’idée que les institutions peuvent remédier aux défauts des sociétés ; que le progrès des peuples est la conséquence ati perfectionnement des constitutions et des gouvernements et que les changements sociaux peuvent se faire à coups de décrets ; cette idée, dis-je, est très généralement répandue encore. La Révolution française 1 eut pour point de départ et les théories sociales actuelles y prennent leur point d’appui.

Les expériences les plus continues n’ont pas réussi encore à ébranler sérieusement cette redoutable chimèie. G est en vain que philosophes et historiens ont essayé d’en prouver l’absurdité. Il ne leur a pas été difficile pourtant de montrer que les institutions sont filles des idées, des sentiments et des mœurs; et qu’on ne refait pas les idées, les sentiments et les mœurs en refaisant les codes. Un peuple ne choisit pas ses institutions à son gré, pas plus qu’il ne choisit la couleur de ses yeux ou de ses cheveux. Les institutions et les gouvernements sont le produit de la race. Loin d’être les créateurs d’une époque, ils sont ses créations. Les peuples ne sont pas gouvernés comme le voudraient leurs caprices d’un moment, mais comme 1 exige leur caractère. Il faut des siècles pour former un régime politique, et des siècles pour le changer. Les institutions n’ont aucune vertu intrinsèque ; elles ne sont ni bonnes ni mauvaises en elles-mêmes. Celles qui sont bonnes à un moment donné pour un peuple donné, peuvent être détestables pour un autre.

Aussi n’est-il pas du tout dans le pouvoir d’un peuple de changer réellement ses institutions. Il peut assurément, au prix de révolutions violentes, changer le nom de ces institutions, mais le fond ne se modifie pas. Les noms ne sont que de vaines étiquettes dont l’historien qui va un peu au fond des choses n’a pas à se préoccuper. C’est ainsi par exemple que le plus démocratique des pays du monde est l’Angleterre *, qui vit cependant sous un régime monarchique, alors que les pays où sévit le plus lourd despotisme sont les républiques hispano-américaines, malgré les constitutions républicaines qui les régissent. Le caractère des peuples et non les gouvernements conduit leurs destinées. C’est un point de vue que j’ai essayé d’établir dans un précédent volume, en m’appuyant sur de catégoriques exemples.

C’est donc une tâche très puérile, un inutile exercice de rhéteur ignorant que de perdre son temps à fabriquer de toutes pièces des constitutions. La nécessité et le temps se chargent de les élaborer, quand nous avons la sagesse de laisser agir ces deux facteurs. C’est ainsi que les Anglo-Saxons s’y sont pris, et c’est ce que nous dit leur grand historien Macaulay dans un

(1) C’est ce que reconnaissent, même aux États-Unis, les répu bl icai n s les plus avancés. Le journal américain Forum exprimait récemment cette opinion catégorique dans les termes que je reproduis ici, d’après la Iteview of Reoiews de décembre 1 89 i :

« On ne doit jamais oublier, même chez les plus ferve ts ennemis de l’aristocratie, que l’Angleterre est aujourd'hui la pays le plus démocratique de l’univers, celui où les droits de l’individu sort le plus respectés, et celui où les individus possèdent le plus de liberté. »

FACTEURS LOINTAINS DES CROYANCES

passage que devraient apprendre par cœur les politiciens de tous les pays latins. Après avoir montré tout le bien qu’ont pu faire des lois qui semblent, au point de vue de la raison pure, un chaos d’absurdités et de contradictions, il compare les douzaines de conslilulions, mortes dans les convulsions, des peuples latins de l'Europe et de l’Amérique avec celle de l’Angleterre, et fait voir que cette dernière n’a été changée que très lentement, par parties, sous l’influence de nécessités immédiates et jamais de raisonnements spéculatifs. « Ne point s’inquiéter de la symétrie, et s’inquiéter beaucoup de l’utilité ; n’ôter jamais une anomalie uniquement parce qu elle est une anomalie ; ne jamais innover si ce n est lorsque quelque malaise se fait sentir, et alors innover juste assez pour se débarrasser du malaise ; n établir jamais une proposition plus large que le cas particulier auquel on remédie ; telles sont les règles qui, depuis 1 âge de Jean jusqu’à l’âge de Victoria, ont généralement guidé les délibérations de nos 2u0 parlements. i

Il faudrait prendre une à une les lois, les institutions de chaque peuple, pour montrer à quel point elles sont 1 expression des besoins de leur race, et ne sauraient pour cette raison être violemment transformées. On peut disserter philosophiquement, par exemple, sur les avantages et les inconvénients de la centralisation ; mais quand nous voyons un peuple, composé de races très diverses, consacrer mille ans d'efforts pour arriver progressivement à celle centralisation ; quand nous constatons qu’une grande révolution ayant pour but de briser toutes les institutions du passé, a été forcée non seulement de respecter celte centralisation, mais

d’en exagérer encore, nous pouvons dire qu’elle est fille de nécessités impérieuses, une condition même d’existence, et plaindre la faible portée mentale des hommes politiques qui parlent de la détruire. S’ils pouvaient par hasard y réussir, l’heure de la réussite serait aussitôt le signal d’une effroyable guerre civile1 qui ramènerait immédiatement d’ailleurs une nouvelle centralisation beaucoup plus lourde que l’ancienne.

Concluons de ce qui précède que ce n’est pas dans les institutions qu’il faut chercher le moyen d’agir profondément sur l’âme des foules ; et quand nous voyons certains pays, comme les États-Unis, arriver à un haut degré de prospérité avec des institutions démocratiques, alors que nous en voyons d’autres, tels que les républiques hispano-américaines, vivre dans la plus triste anarchie malgré des institutions absolument semblables, disons-nous bien que ces institutions sont aussi étrangères à la grandeur des uns qu’à la décadence des autres. Les peuples sont gouvernés par leur caractère, et toutes les institutions qui ne sont pas intimement moulées sur ce caractère ne représentent qu’un vête-

(t) Si l’on rapproche les profondes dissensions religieuses et politiques qui séparent les diverses parties de la France, et sont surtout une question de races, des tendances séparatistes qui se sont manifestées à l’époque de la Révolution, et qui commençaient à se dessiner de nouveau vers la On de la guerre franco-allemande, on voit que les races diverses qui subsistent sur notre sol sont bien loin d’être fusionnées encore. La centralisation énergique de la Révolution et la création de départements artificiels destinés à mêler les anciennes provinces fut certainement son œuvre la plus utile. Si la décentralisation, dont parlent tant aujourd’hui des esprits imprévoyants, pouvait être créée, elle aboutirait promplement aux plus sanglantes discordes.il faut pour le méconnaître oublier entièrement notre histoire.

FACTEURS LOINTAINS DES CROYANCES

ment d’emprunt, un déguisement transitoire. Certes, des guerres sanglantes, des révolutions violentes ont été faites, et se feront encore, pour imposer des institutions auxquelles est attribué, comme aux reliques des saints, le pouvoir surnaturel de créer le bonheur. On pourrait donc dire en un sens que les institutions agissent sur l’âme des foules puisqu’elles engendrent de pareils soulèvements. Mais, en réalité, ce ne sont pas les institutions qui agissent alors, puisque nous savons que, triomphantes ou vaincues, elles ne possèdent par elles-mêmes aucune vertu. Ce qui a agi sur l’âme des foules, ce sont des illusions et des mots. Des mots surtout, ces mots chimériques et puissants dont nous montrerons bientôt l’étonnant empire.

§ S. — l’instruction et l’éducation

Au premier rang de ces idées dominantes d’une époque, dont nous avons marqué ailleurs le petit nombre et la force, bien qu’elles soient parfois des illusions pures, se trouve aujourd’hui celle-ci : que l’instruction est capable de changer considérablement les hommes, et a pour résultat certain de les améliorer, et même de les rendre égaux. Par le fait seul de la répétition, cette assertion a fini par devenir un des dogmes les plus inébranlables de la démocratie. Il serait aussi difficile d’y toucher maintenant qu’il l’eut été jadis de toucher à ceux de l’Église.

Mais sur ce point, comme sur bien d’autres, les idées démocratiques se sont trouvées en profond désaccord avec les données de la psychologie et de l’expé-

rience. Plusieurs philosophes éminents, Herbert Spencer entre autres, n’ont pas eu de peine à montrer que l'instruction ne rend l’homme ni plus moral ni plus heureux, qu’elle ne change pas ses instincts et ses passions héréditaires; qu’elle est parfois — pour peu qu’elle soit mal dirigée — beaucoup plus pernicieuse qu’utile. Les statisticiens sont venus confirmer ces vues en nous disant que la criminalité augmente avec la généralisation de l’instruction, ou tout au moins d’une certaine instruction ; que les pires ennemis de la société, les anarchistes, se recrutent souvent parmi les lauréats des écoles; et, dans un travail récent, un magistrat distingué, M. Adolphe Guillot, faisait remarquer qu’on compte maintenant 3.000 criminels lettrés contre 1.000 illettrés, et que, en cinquante ans, la criminalité est passée de 227 pour 100.000 habitants, à 352, soit une augmentation de 133 p. 100. Il a noté également avec tous ses collègues que la criminalité augmente surtout chez les jeunes gens pour lesquels l’école gratuite et obligatoire a, comme on sait, remplacé le patronat.

Ce n’est pas certes, et personne ne l’a jamais soutenu, que l’instruction bien dirigée ne puisse donner des résultats pratiques fort utiles, sinon pour élever Th moralité, au moins pour développer les capacités professionnelles. Malheureusement les peuples latins, surtout depuis vingt-cinq ans, ont basé leurs systèmes d’instruction sur des principes très erronés, et, malgré les observations des esprits les plus éminents, ils persistent dans leurs lamentables erreurs. J’ai moi-même, dans divers ouvrages1, montré que notre éducation actuelle transforme en ennemis de la société la plupart

(I) Voir Psychologie du socialisme, 3« édit. Psychologie de l'éducalion (a» édit.).

FA CT EU l!S LOINTAINS DES CROYANCES

de ceux qui l'onl reçue, et recrute de nombreux disci- 1 pies pour les pires formes du socialisme.

Ce qui constitue le premier danger de cette éducation — très justement qualifiée de latine — c'est qu’elle repose sur celle erreur psychologique fondamentale, que c’est en apprenant par cœur des manuels qu’on développe l’intelligence. Dès lors on a tâché d’en apprendre le plus possible ; et, de l’école primaire au doctorat ou à l’agrégation, le jeune homme ne fait qu’apprendre par cœur des livres, sans que son jugement et son initiative soient jamais exercés. L’instruction, pour lui, c’est réciter et obéir. « Apprendre des leçons, savoir par cœur une grammaire ou un abrégé, bien répéter, bien imiter, voilà, écrit un ancien ministre de l’instruction publique, M. Jules Simon, une plaisante éducation où tout effort est un acte de foi devant l’infaillibilité du maître, et n’aboutit qu’à nous diminuer et nous rendre impuissants, i

Si cette éducation n’était qu’inutile, on pourrait se borner à plaindre les malheureux enfants auxquels, au lieu de tant de choses nécessaires à apprendre à l’école primaire, on préfère enseigner la généalogie des fils de Clotaire, les luttes de la Neustrie et de l’Auslrasie, ou des classifications zoologiques; mais elle présente un danger beaucoup plus sérieux. Elle donne à celui qui l’a reçue un dégoût violent de la condition où il est né, et l’intense désir d’en sortir. L’ouvrier ne veut plus rester ouvrier, le paysan ne veut plus être paysan, et le dernier des bourgeois ne voit pour ses fils d’autre carrière possible que les fonctions salariées par l’État. Au lieu de préparer des hommes pour la vie, l’école ne les prépare qu’à des fonctions publiques où l’on peut réussir

sans avoir à se diriger ni à manifester aucune lueur d initiative. Au bas de l’échelle, elle crée ces armées de prolétaires mécontents de leur sort et toujours prêts à la révolte ; en haut, notre bourgeoisie frivole, à la fois sceptique et crédule, ayant une confiance superstitieuse dans l’État-providence, que cependant elle fronde sans cesse, s’en prenant toujours au gouvernement de ses propres fautes et incapable de rien entreprendre sans l’intervention de l’autorité.

L’État qui fabrique à coups de manuels tous ces diplômés, ne peut en utiliser qu’un petit nombre et laisse forcément sans emploi les autres. Il lui faut donc se résigner à nourrir les premiers et à avoir pour ennemis les seconds. Du haut en bas de la pyramide sociale, du simple commis au professeur et au préfet, la masse immense des diplômés assiège aujourd’hui les carrières. Alors qu’un négociant ne peut que très difficilement trouver un agent pour aller le représenter dans les colonies, c’est par des milliers de candidats que les plus modestes places officielles sont sollicitées. Le département de la Seine compte à lui seul 20.000 instituteurs et institutrices sans emploi, et qui, méprisant les champs et l’atelier, s’adressent à l’État pour vivre. Le nombre des élus étant restreint, celui des mécontents est forcément immense. Ces derniers sont prêts pour toutes les révolutions, quels qu’en soient les chefs et quelque but qu’elles poursuivent. L’acquisition de connaissances dont ôn ne peut trouver l’emploi est un moyen sûr de faire de l’homme un révolté \

(l)Ce n’est pas là d’ailleurs un phénomène spécial aux peuples latins; on l’observe aussi en Chine, pays conduit également par une solide hiérarchie de mandarins, et où le mandarinat

facteurs lointains des croyances

Il est évidemment trop tard pour remonter un tel courant. Seulel’expérience, dernière éducatrice despeuples, se chargera de nous montrer notre erreur. Elle seule sera assez puissante pour prouver la nécessité de remplacer nos odieux manuels, nos pitoyables concours par une instruction professionnelle capable de ramener la jeunesse vers les champs, les ateliers, les entreprises coloniales, qu’aujourd’hui elle cherche à tout prix à fuir.

Cette instruction professionnelle que tous les esprits éclairés réclament maintenant fut celle qu’ont jadis reçue nos pères, et que les peuples qui dominent aujourd’hui le monde par leur volonté, leur initiative, leur esprit d’entreprise ont su conserver. Dans des pages remarquables, dont je reproduirai plus loin les parties les plus essentielles, un grand penseur, M. Taine, a montré nettement que notre éducation d’autrefois était à peu près ce qu’estl’éducation anglaise ou américaine d’aujourd’hui, et, dans un remarquable parallèle entre le système latin et le système anglo -saxon, il a fait voir clairement les conséquences des deux méthodes.

est, comme chez nous, obtenu par des concours dont ta seule épreuve est la récitation imperturbable d’épais manuels. L’armée des lettrés sans emploi est considérée aujourd’hui en Chine comme une véritable calamité nationale. Il en est de même dans l’Inde, où, depuis que les Anglais ont ouvert des écoles, non pour éduquer, comme cela se fait en Angleterre, mais simplement pour instruire les indigènes, il s’est formé une classe spéciale de lettrés, les Dabous, qui, lorsqu’ils ne peuvent recevoir un emploi, deviennent d’irréconciliables ennemis de la puissance anglaise. Chez tous les Babous, munis ou non d’emplois, le premier elTet de 1 instruction a été d’abaisser immensément le niveau de leur moralité. C’est un fait sur lequel j’ai longuement insisté dans mon livre Les Civilisations de l'Inde, et qu’ont également constaté tous les auteurs qui ont visité la grande péninsule.

On consentirait peut-être, à l’extrême rigueur, à accepter encore tous les inconvénients de notre éducation classique, alors même qu’elle ne ferait que des déclassés et des mécontents, si l’acquisition superficielle de tant de connaissances, la récitation parfaite de tant de manuels élevait le niveau de l’intelligence. Mais l’élève-t-elle réellement? Non, hélas! C’est le jugement, l’expérience, l’initiative, le caractère qui sont les conditions de succès dans la vie, et ce n’est pas là ce que donnent les livres. Les livres sont des dictionnaires utiles à consulter, mais dont il est parfaitement inutile d’avoir de longs fragments dans la tête.

Comment l’instruction professionnelle peut-elle développer l’intelligence dans une mesure qui échappe tout à fait à l’instruction classique : c’est ce que M. Taine montre fort bien.

t Les idées ne se forment que dans leur milieu naturel et normal; ce qui fait végéter leur germe, ce sont les innombrables impressions sensibles que le jeune homme reçoit tous les jours à l’atelier, dans la mine, au tribunal, à l’étude, sur le chantier, à l’hôpital, au spectacle des outils, des matériaux et des opérations, en présence des clients, des ouvriers, du travail, de l’ouvrage bien ou mal fait, dispendieux ou lucratif : voilà les peliles perceptions particulières des yeux, de l’oreille, des mains et même de l’odorat, qui, involontairement recueillies et sourdement élaborées, s’organisent en lui pour lui suggérer tôt ou tard telle combinaison nouvelle, simplification, économie, perfectionnement ou invention. De tous ces contacts précieux, de tous ces éléments assimilables et indispensables, le jeune Français est privé, et justement pendant l'âge fécond ; sept ou huit années durant, il est séquestré dans une école, loin de l’expérience directe et personnelle qui lui aurait donné la notion exacte et vive des choses, des hommes et des diverses laçons de les manier.

FACTEURS LOINTAINS DES CROYANCES

r, ... Au moins neuf sur dix ont perdu leur temps et leur peine, plusieurs années de leur vie, et des années efficaces, importantes ou même décisives : comptez d’abord la moitié ou les deux tiers de ceux qui se présentent à l’examen, je veux dire les refusés ; ensuite, parmi les admis, gradués, brevetés et diplômés, encore la moitié ou les deux tiers, je veux dire les surmenés. On leur a demandé trop en exigeant que tel jour, sur une chaise ou devant un tableau, ils fussent, deux heures durant et pour un groupe de sciences, des répertoires vivants de toute la connaissance humaine ; en effet, ils ont été cela, ou à peu près, ce jour-là, pendant deux heures; mais, un mois plus tard, ils ne le sont plus; ils ne pourraient pas subir de nouveau l’examen; leurs acquisitions, trop nombreuses et trop lourdes, glissent incessamment hors de leur esprit, et ils n’en font pas de nouvelles. Leur vigueur mentale a fléchi ; la sève féconde est tarie ; l’homme fait apparaît, et, souvent c’est l’homme fini. Celui-ci, rangé, marié, résigné à tourner en cercle et indéfiniment dans le même cercle, se cantonne dans son office restreint ; il le remplit correctement, rien au delà. Tel est le rendement moyen ; certainement la recette n’équilibre pas la dépense. En Angleterre et en Amérique, où, comme jadis avant 1789, en France, on emploie le procédé inverse, le rendement obtenu est égal ou supérieur. »

L’illustre historien nous montre ensuite la différence de notre système avec celui des Anglo-Saxons. Ces derniers ne possèdent pas nos innombrables écoles spéciales; chez eux l’enseignement n’est pas donné par le livre, mais par la chose elle-même. L’ingénieur, par exemple, se forme dans un atelier et jamais dans une école; ce qui permet à chacun d'arriver exactement au degré que comporte son intelligence, ouvrier ou contremaître s il ne peut aller plus loin, ingénieur si ses aptitudes 1 y conduisent. C’est là un procédé au-

l’SYCUOLUGIE DES FOULES

Lrement démocratique et autrement utile pour la société que de faire dépendre toute la carrière d’un individu d’un concours de quelques heures subi à dixhuit ou vingt ans.

« A l’hôpital, dans la mine, dans la manufacture, chez l’architecte, chez l’homme de loi, l’élève, admis très jeune, fait son apprentissage et son stage, à peu près comme chez nous un clerc dans son étude ou un rapin dans son atelier. Au préalable et avant d’entrer, il a pu suivre quelque cours général et sommaire, afin d’avoir un cadre tout prêt pour y loger les observations que tout à l’heure il va faire. Cependant, à sa portée, il y a, le plus souvent, quelques cours techniques qu’il pourra suivre à ses heures libres, afin de coordonner au fur et à mesure les expéi’iences quotidiennes qu’il fait. Sous un pareil régime, la capacité pratique croît et se développe d’ellemême, juste au degré que comportent les facultés de l’élève, et dans la direction requise par sa besogne future, par l’œuvre spéciale à laquelle dès à présent il veut s’adapter. De cette façon, en Angleterre et aux États- Unis, le jeune homme parvient vite à tirer de lui-même tout ce qu’il contient. Dès vingt-cinq ans, et bien plus tôt, si la substance et le fonds ne lui manquent pas, il est, non seulement un exécutant utile, mais encore un entrepreneur spontané, non seulement un rouage, mais de plus un moteur, — En France, où le procédé inverse a prévalu et, à chaque génération, devient plus chinois, le total des forces perdues est énorme. »

Et le grand philosophe arrive à la conclusion suivante sur la disconvenance croissante de notre éducation latine et de la vie.

« Aux trois étages de l’instruction, pour l’enfance, l’adolescence et la jeunesse, la préparation théorique et scolaire sur des bancs, par des livres, s’est prolongée et surchargée, en vue de l'examen, du grade, du diplôme et

FACTEURS LOINTAINS DES CROYANCES

du brevet, en vue de cela seulement, et par les pires moyens, par l’application d’un régime antinaturel et antisocial, par le retard excessif de l’apprentissage pratique, par l’internat, par l’entrainement artificiel et le remplissage mécanique, par le surmenage, sans considération du temps qui suivra, de l’âge adulte et des offices virils que l’homme fait exercera, abstractionfaitedu monde réel où tout à l’heure le jeune homme va tomber, de la société ambiante à laquelle il faut l’adapter ou le résigner d’avance, du conflit humain où, pour se défendre et se tenir debout, il doit être, au préalable, équipé, armé, exercé, endurci. Cet équipement indispensable, cette acquisition plus importante que toutes les autres, cette solidité du bon sens, de la volonté et des nerfs, nos écoles ne la lui procurent pas ; tout au rebours ; bien loin de le qualifier, elles le disqualifient pour sa condition prochaine et définitive. Partant, son entrée dans le monde et ses premiers pas dans le champ de l’action pratique ne sont, le plus souvent, qu’une suite de chutes douloureuses; il en reste meurtri, et, pour longtemps, froissé, parfois estropié à demeure. C’est une rude et dangereuse épreuve ; l’équilibre moral et mental s’y altère, et court risque de ne passe rétablir ; la désillusion est venue, trop brusque et trop complète ; les déceptions ont été trop grandes et les déboires trop forts '. »

Nous sommes-nous éloignés, dans ce qui précède, de

(1) Taine. Le Régime moaerne, t. il, 1894. — Ces pages sont à peu près les dernières qu'écrivit Taine. Elles résument admirablement les résultats de la longue expérience du grand philosophe. Je les crois malheureusement totalement incompréhensibles pour les professeurs de notre université n’ayant pas séjourné à l’étranger. L’éducation est le seul moyen que nous possédions pour agir un peu sur l’âme d’un peuple et il est profondément triste d’avoir à songer qu'il n’est à peu près personne en France qui puisse arriver à comprendre que notre enseignement actuel est un redoutable élément de rapide décadence et qu’au lieu d’élever la jeunesse il l’abaisse et la pervertit.

la psychologie des foules? Non certes. Si nous voulons comprendre les idées, les croyances qui y germent aujourd’hui, et qui écloront demain, il faut savoir comment le terrain a clé préparé. L'enseignement donné à la jeunesse d’un pays permet de savoir ce que sera et pays un jour. L’éducation donnée à la génération actuelle justifie les prévisions les plus sombres C’est en partie avec l’instruction et l’éducation que s’améliore ou s’altère l’âme des foules. Il était donc nécessaire de montrer comment le système actuel l’a façonnée, et comment la masse des indifférents et des neutres est devenue progressivement une immense armée de mécontents, prête à obéir à toutes les suggestions des utopistes et des rhéteurs. C’est à l’école que se forment aujourd’hui les mécontents et les anarchistes et que se préparent pour les peuples latins les heures prochaines de décadence.

Page 1