‹ Psychologie des foules (volume 2)Chapitre 22 sur 50 · LES ILLUSIONS · texte numérisé non relu

LES ILLUSIONS

X Depuis l’aurore des civilisations les foules ont toujours subi l’influence des illusions'!' C’est aux créateurs d’illusions qu’elles ont élevé le plus de temples, de statues et d’autels. Illusions religieuses jadis, illusions philosophiques et sociales aujourd’hui, on retrouve toujours ces formidables souveraines à la tête de toutes les civilisations qui ont successivement fleuri sur notre planète. C’est en leur nom que se sont édifiés les temples de la Chaldée et de l’Égypte, les édifices religieux du moyen âge, que l’Europe entière a été bouleversée il y a un siècle, et il n’est pas une seule de nos conceptions artistiques, politiques ou sociales qui ne porte leur puissante empreinte. L’homme les renverse parfois, au prix de bouleversements effroyables, mais il semble condamné à les relever toujours. Sans elles il n’aurait pu sortir de la barbarie primitive, et sans elles encore il y retomberait bientôt. Ce sont des ombres vaines, sans doute ; mais ces filles de nos rêves ont obligé les peuples à créer tout ce qui fait la splendeur des arts et la grandeur des civilisations.

i Si l’on détruisait, dans les musées et les bibliothèques, et que l’on fit écrouler, sur les dalles des parvis, toutes les œuvres et tous les monuments d’art qu’ont inspirés les religions, que resterait-il des grands rêves humains? écrit un auteur qui résume nos doctrines. Donner aux hommes la part d’espoir et d’illusion sans laquelle ils ne peuvent exister, telle est la raison d’être des dieux, des héros et des poètes. le bon. — Psych. des foules.

Pendant cinquante ans, la science parut assumer celte tâche. Mais ce qui l’a compromise dans les cœurs affamés d'idéal, c’est qu’elle n’ose plus assez promettre et qu’elle ne sait pas assez mentir. »

Les philosophes du dernier siècle se sont consacrés avec ferveur à détruire les illusions religieuses, politiques et sociales dont, pendant de longs siècles, avaient vécu nos pères. En les détruisant ils ont tari les sources de l’espérance et de la résignation. Derrière les chimères immolées, ils ont trouvé les forces aveugles et sourdes de la nature. Inexorables pour la faiblesse elles ne connaissent pas la pitié.

*— » Avec tous ses progrès la philosophie n’a pu encore offrir aux foules aucun idéal qui les puisse charmer; mais, comme il leur faut des illusions à tout prix, elles se. dirigent d’instinct, comme l'insecte allant à la lumière, vers les rhéteurs qui leur en présentent. Le grand facteur de l’évolution des peuples n’a jamais été la vérité, mais bien l’erreuixEt si le socialisme est si puissant aujourd’hui, c’est qu’il constitue la seule illusion qui soit vivante encore. Malgré toutes les démonstrations scientifiques, il continue à grandir. Sa principale force est d’être défendu par des esprits ignorant assez les réalités des choses pour oser promettre hardiment à l’homme le bonheur. L’illusion sociale règne aujourd’hui sur toutes les ruines amoncelées du passé, et l’avenir lui appartient. Les foules n’ont jamais eu soif de vérités. Devant les évidences qui leur déplaisent, elles se détournent, préférant déifier l’erreur, si l’erreur les séduit. Qui sait les illusionner est aisément leur maître; qui tente de les désillusionner est toujours leur victime.

§ 3. — l’expérience

L’expérience constitue à peu près le seul procédé efficace pour établir solidement une vérité dans l’âme des foules, et détruire des illusions devenues trop dangereuses. Encore est-il nécessaire que l’expérience soit réalisée sur une très large échelle et fort souvent répétée. Ees expériences faites par une génération sont généralement inutiles pour la suivante ; et c’est pourquoi les faits historiques invoqués comme éléments de démonstration ne sauraient servir. 'Leur seule utilité est de prouver à quel point les expériences doivent être répétées d’âge en âge pour exercer quelque influence, et réussir à ébranler seulement une erreur lorsqu’elle est solidement implantée dans l’âme des foules.

Notre siècle, et celui qui l’a précédé, seront cités sans doute par des historiens de l’avenir comme une ère de curieuses expériences. A aucun âge il n’en avait été autant tenté.

La plus gigantesque de ces expériences fut la Révolution française. Pour découvrir qu’on ne refait pas une société de toutes pièces sur les indications de la raison pure, il a fallu massacrer plusieurs millions d’hommes et bouleverser l’Europe entière pendant vingt ans. Pour nous prouver expérimentalement que les Césars coûtent cher aux peuples qui les acclament, il a fallu deux ruineuses expériences en cinquante ans, et, malgré leur clarté, elles ne semblent pas avoir été suffisamment convaincantes. La première a coûté pourtant trois millions d hommes et une invasion, la seconde un démembre-

ment et la nécessité des armées permanentes. Une troisième a failli être tentée il n’y a pas longtemps et le sera sûrement un jour. Pour faire admettre à tout un peuple que l’immense armée allemande n’était pas, comme on l’enseignait avant 1870, une sorte de garde nationale inoffensive1, il a fallu l’effroyable guerre qui nous a coûté si cher. Pour reconnaître que le protectionnisme ruine les peuples qui l’acceptent, il faudra au moins vingt ans de désastreuses expériences. On pourrait multiplier indéfiniment ces exemples.

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