‹ Psychologie des foules (volume 2)Chapitre 23 sur 50 · LA RAISON · texte numérisé non relu

LA RAISON

Dans l’énumération des facteurs capables d’impressionner l’âme des foules, on pourrait se dispenser entièrement de mentionner la raison , s’il n’était nécessaire d’indiquer la valeur négative de son influence.

(1) L’opinion des foules était formée, dans ce cas, par ces associations grossières de choses dissemblables dont j’ai précédemment exposé le mécanisme. Notre garde nationale d’alors, étant composée de pacifiques boutiquiers sans trace de discipline, et ne pouvant être prise au sérieux, tout ce qui portait un nom analogue éveillait les mêmes images, et était considéré par conséquent comme aussi inolîensif. L’erreur des foules était partagée alors, ainsi que cela arrive si souvent pour les opinions générales, par leurs meneurs. Dans un discours prononcé le 31 décembre 1867 à la Chambre des députés, et reproduit par M. E. Ollivier dans un livre récent, un homme d’État qui a bien souvent suivi l’opinion des foules, mais ne l’a jamais précédée, M. Thiers, répétait que la Prusse, en dehors d’une armée active à peu près égale en nombre à la nôtre, ne possédait qu’une garde nationale analogue à celle que nous possédions et par conséquent sans importance ; assertions aussi exactes que les prévisions du même homme d’État sur le peu d'avenir des chemins de fer.

Nous avons déjà montré que les foules ne sont pas influençables par des raisonnements, et ne comprennent que de grossières associations d’idées. Aussi estce à leurs sentiments et jamais à leur raison que font appel les orateurs qui savent les impressionner. Les lois delà logique n’ont aucune action sur elles1. Pour convaincre les foules, il faut d’abord se rendre bien compte des sentiments dont elles sont animées, feindre de les partager, puis tenter de les modifier, en provoquant, au moyen d’associations rudimentaires, certaines images bien suggestives ; savoir revenir au besoin sur ses pas, deviner surtout à chaque instant les sentiment qu’on fait naître. Celte nécessité de varier sans cesse son langage suivant l’effet produit à l’instant où l’on

(1) Mes premières observations sur l’art d’impressionner les foules et sur les faibles ressources qu’offrent sur ce point les règles de la logique remontent à l’époque du siège de Paris, le jour où je vis conduire au Louvre, où siégeait alors le gouvernement, le maréchal V..., qu’une foule furieuse prétendait avoir surpris levant le plan des fortifications pour le vendre aux Prussiens. Un membre du gouvernement, G. P..., orateur fort célèbre, sortit pour haranguer la foule qui réclamait l’exécution immédiate du prisonnier. Je m’attendais à ce que l'orateur démontrât l’absurdité de l’accusation, en disant que le maréchal accusé était précisément un des constructeurs de ces fortifications dont le plan se vendait d’ailleurs chez tous les libraires. A ma grande stupéfaction — j’étais fort jeune alors — le discours fut tout autre. • Justice sera faite, cria l’orateur en s’avançant vers le prisonnier, et une justice impitoyable. Laissez le gouvernement de la défense nationale terminer votre enquête. Nous allons, en attendant, enfermer l’accusé. » Calmée aussitôt par celte satisfaction apparente, la foule s’écoula, et au bout d’un quart d’heure le maréchal put regagner son domicile. Il eût été infailliblement écharpé si l’orateur eût tenu à la foule en fureur les raisonnements logiques que ma grande jeunesse me faisaient trouver très convaincants.

parle frappe d’avance d’impaissance tout discours étudié et préparé : l’orateur y suit sa pensée et non celle de ses auditeurs, et, par ce seul fait, son influence devient parfaitement nulle.

Les esprits logiques, habitués à être convaincus par des chaînes de raisonnements un peu serrées, ne peuvent s’empêcher d’avoir recours à ce mode de persuasion quand ils s’adressent aux foules, et le manque d’effet de leurs arguments les surprend toujours. « Les conséquences mathématiques usuelles fondées sur le syllogisme, c’est-à-dire sur des associations d’identités, écrit un logicien, sont nécessaires... La nécessité forcerait l’assentiment même d’une masse inorganique, si celleci était capable de suivre des associations d’identités. » Sans doute ; mais la foule n’est pas plus capable que la masse inorganique de les suivre, ni même de les entendre. Qu’on essaie de convaincre par un raisonnement des esprits primitifs, des sauvages ou des enfants, par exemple, et l’on se rendra compte de la faible valeur que possède ce mode d’argumentation.

Il n’estmême pas besoin de descendre jusqu’aux êtres primitifs pour voir la complète impuissance des raisonnements quand ils ont à lutter contre des sentiments. Rappelons-nous simplement combien ont été tenaces pendant de longs siècles des superstitions religieuses, contraires à la plus simple logique. Pendant près de deux mille ans les plus lumineux génies ont été courbés sous leurs lois, et il a fallu arriver aux temps modernes pour que leur véracité ait pu seulement être contestée. Le moyen âge et la Renaissance ont possédé bien des hommes éclairés ; ils n’en ont pas possédé un seul auquel le raisonnement ait montré les côtés enfantins

de ses superstitions, et fait naître un faible doute sur les méfaits du diable ou sur la nécessité de brûler les sorciers.

Faut-il regretter que ce ne soit jamais la raison qui guide les foules? Nous n’oserions le dire. La raison humaine n’eût pas réussi sans doute à entraîner l’humanité dans les voies de la civilisation avec l’ardeur et la hardiesse dont l’ont soulevée ses chimères. Filles de l’inconscient qui nous mène, ces chimères étaient sans doute nécessaires. Chaque race porte dans sa constitution mentale les lois de ses destinées, et c’est peutêtre à ces lois quelle obéit par un inéluctable instinct, même dans ses impulsions en apparence les plus irraisonnées. Il semble parfois que les peuples soient soumis à des forces secrètes analogues à celles qui obligent le gland à se transformer en chêne ou la comète à suivre son orbite.

Le peu que nous pouvons pressentir de ces forces doit être cherché dans la marche générale de l’évolution d’un peuple et non dans les faits isolés d’où cette évolution semble parfois surgir. Si l’on ne considérait que ces faits isolés l’histoire semblerait régie par d’invraisemblables hasards. Il était invraisemblable qu’un ignorant charpentier de Galilée pût devenir pendant deux mille ans un dieu tout-puissant, au nom duquel fussent fondées les plus importantes civilisations ; invraisemblable aussi que quelques bandes d’Arabes sortis de leurs déserts pussent conquérir la plus grande partie du vieux monde gréco-romain, et fonder un empire plus grand que celui d’Alexandre ; invraisemblable encore que, dans une Europe très vieille et très hiérarchisée, un obscur lieutenant d’artillerie pût réussir à régner sur une foule de peuples et de rois.

PSYCUOLOGIE DES FOULES

Laissons donc la raison aux philosophes, mais ne lui demandons pas trop d’intervenir dans le gouvernement des hommes. Ce n’est pas avec la raison et c’est le plus souvent malgré elle, que se sont créés des sentiments tels que l’honneur, l’abnégation, la foi religieuse, l’amour de la gloire et de la patrie, qui ont été jusqu'ici les grands ressorts de toutes les civilisations.

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