LES JU1IÉS DE LOUK D’ASSISES
« Il observait attentivement le jury tout en plaidant. C’est le moment favorable. Avec du flair et de l'habitude, l’avocat lit sur les physionomies l’effet de chaque phrase! de chaque mot, et il en tire ses conclusions. Il s’agit tout d’abord de distinguer les membres acquis d’avance à la cause. Le défenseur achève en un tour de main de se les assurer, après quoi il passe aux membres qui semblent au contraire mal disposés, et il s’efforce de deviner pourquoi ils sont contraires à l’accusé. C’est la partie délicate du travail, car il peut y avoir une infinité de raisons d’avoir envie de condamner un homme, en dehors du sentiment de la justice. »
Ces quelques lignes résument très bien le but de l’art oratoire, et nous montrent aussi pourquoi le discours fait d’avance est inutile puisqu’il faut pouvoir à chaque instant modifier les termes employés suivant l’impression produite.
L orateur n’a pas besoin de convertir tous les membres d’un jury, mais seulement les meneurs qui détermineront l’opinion générale. Comme dans toutes les foules, il y a toujours un petit nombre d’individus qui conduisent les autres. « J’ai fait l’expérience, dit l’avocat que je citais plus haut, qu’au moment de rendre le verdict, il
suffisait d’un ou deux hommes énergiques pour entraîner
le reste du jury. » Ce sont ces deux ou trois-là qu’il faut convaincre par d’habiles suggestions. Il faut d’abord et avant tout leur plaire. L’homme en foule à quion a plu est près d’être convaincu, et tout disposé à trouver excellentes les raisons quelconques qu’on lui présente. Je trouve, dans un travail intéressant sur Me Lachaud 1 anecdote suivante :
« On sait que pendant toute la durée des plaidoiries qu il prononçait aux assises, Lachaud ne perdait pas de
PSYCHOLOGUE DES FOULÆS
vue deux ou trois jurés qu’il savait, ou sentait, influents, mais revêches. Généralement, il parvenait à réduire ces récalcitrants. Pourtant, une fois, en province, il en trouva un qu’il dardait vainement de son argumentation la plus tenace depuis trois quarts d’heure : le premier du deuxième banc, le septième juré. C’était désespérant I Tout a coup, au milieu d’une démonstration passionnante, Lachaud s’arrête, et s’adressant au président de la cour d’assises : « Monsieur le président, dit-il, ne pourriez-vous pas faire tirer le rideau, là, en face. Monsieur le septième juré est aveuglé parle soleil. * Le septième juré rougit, sourit, remercia. Il était acquis à la défense. »
Plusieurs écrivains, et parmi eux de très distingués, ont fortement combattu dans ces derniers temps l’institution du jury, seule protection que nous ayons pourtant contre les erreurs vraiment bien fréquentes d’une caste sans contrôle1. Les uns voudraient un jury recruté seulement parmi les classes éclairées ; mais nous avons
(1) La magistrature représente, en effet, la seule administration dont les actes ne soient soumis à aucun contrôle. Malgré toutes ses révolutions, la France démocratique ne possède pas ce droit d ’habeas corpus dont l’Angleterre est si Gère. Nous avons banni tous les tyrans; mais dans chaque cité nous avons établi un magistrat qui dispose à son gré de l'honneur et de la liberté des citoyens. Un petit juge d’instruction, à peine sorti de l’école de droit, possède le pouvoir révoltant d’envoyer à son gré en prison, sur une simple supposition de culpabilité de sa part, et dont il ne doit la j usti fixation à personne, les citoyens les plus considérables. Il peut les y garder six mois ou même un an sous prétexte d’instruclion, et les relâcher ensuite sans leur devoir ni indemnité, ni excuses. Le mandat d'amener est absolument l’équivalent de la lettre de cachet, avec cette différence que cette dernière, si justement reprochée à l’ancienne monarchie, n’était à la portée que de très grands personnages, alors qu’elle est aujourd'hui entre les mains de toute une classe de citoyens, qui est loin de passer pour la plus éclairée et la plus indépendante.