‹ Psychologie des foules (volume 3)Chapitre 29 sur 65 · D. — L’INSTRUCTION ET L'ÉDUCATION · texte numérisé non relu

D. — L’INSTRUCTION ET L'ÉDUCATION

Aù premier rang des idées dominantes de notre époque se trouve aujourd’hui celle-ci : l'instruction a pour résul#

égaux. Par le fait seul de la répétition, cette assertion & fini par devenir un des dogmes les plus inébranlables dé la démocratie. Il serait aussi difficile d’y toucher maintes” nant qu'il l’eût été jadis de toucher à ceux de l'Église.

Mais sur ce point, comme sur bien d’autres, les idées démocratiques se trouvent en profond désaccord avec les données de la psychologie et de l'expérience. Plusieurs! philosophes éminents, Herbert Spencer notamment, eure it peu de peine à montrer que l’instruction ne rend l’homme ni plus moral ni plus heureux, qu’elle ne change pas ses instincts et ses passions héréditaires et peut, mal dirigé devenir beaucoup plus pernicieuse qu'utile. Les statisti ciens sont venus confirmer ces vues en nous disant que la

M. Adolphe Guillot, faisait remarquer qu’on compte actuel! lement 3.000 criminels leltrés contre 1.000 illettrés, el que, en cinquante ans, la criminalité est passée de 22% pour 100.000 habilants, à 552, soit une augmentation de 133 p. 100. Il a noté aussi avec ses collègues que la cril

minalilé progresse principalement chez les jeunes gel \

patronat.

Personne, certes, n’a jamais soutenu que l'instruction - bien dirigée ne puisse donner des résultats Preuques fort utiles, sinon pour élever la moralité, au moins pour développer les capacités professionnelles. Malheureusement les peuples latins, surtout depuis une trentaine

d'années, ont basé leur système d'instruction sur des . principes très défectueux, et, malgré les observations d’esprits éminents, ils persistent dans leurs lamentables erreurs. J'ai moi-même, en divers ouvrages (4), montré que notre éducation actuelle transforme en ennemis de la société un grand nombre de ceux qui l'ont reçue, et recrute beaucoup de disciples pour les pires formes du socialisme.

Le premier danger de cette éducation - — très justement qualifiée de latine — est de reposer sur une erreur psycho- Jogique fondamentale : s’imaginer que la récitation des manuels développe l'intelligence. Dés lors on tâche d'en apprendre le plus possible; et, de l’école primaire au doctorat ou à l'agrégation, le jeune homme ne fait qu'in- “gurgiter le contenu des livres, sans exercer jamais son “jugement et son initiative. L’instruction, pour lui, con- \siste à réciter et à obéir. « Apprendre des leçons, savoir

.par cœur une grammaire ou un abrégé, bien répéter, bien imiter, voilà, écrivait un ancien ministre dé l'Instruc- » tion publique, M. Jules Simon, une plaisante éducation où

| tout effort est un acte de foi devant l'infaillibilité du 2 . maître, et n aboutit qu'à nous diminuer et nous rendre Dophrants, »

À pour lesquels l'école gratuite et obligatoire a remplacé le’

M nt +

… (1) Voir PH doute du He 78 édit., et Paichôooe \de l'éducalion (14e édit.).

Si cette éducation n’était qu bte: on pourrait se borner à plaindre les malheureux enfants auxquels, à la place de tant de choses nécessaires on préfère enseigner. la généalogie des fils de Clotaire, les luttes de la Neustrie et de l’Austrasie, ou des classifications zoologiques; mais elle présente le danger beaucoup plus sérieux d’inspirers à celui qui l’a reçue un dégoût violent de la-condition où: il est né, -et l’intense désir d’en sortir. L’ouvrier ne veut: plus rester ouvrier, le paysan ne veut plus être paysan, et. le dernier des bourgeois ne voit pour ses fils d'autre carrière possible que les fonctions salariées par l’État. Au! lieu de préparer des hommes pour la vie, l’école ne les* prépare qu’à des fonctions publiques où la réussite n’exige‘ É aucune lueur d'initiative. En bas de l'échelle sociale, : elle crée ces armées de prolétaires mécontents de leur! sort et toujours prêts à la révolte; en haut, notre bour. À geoisie frivole, à la fois sceptique et crédule, imprégnée® d’une confiance superstitieuse dans l’État providence, que ) cependant elle fronde sans cesse, inculpant toujours le: gouvernement de ses propres fautes et incapable de rien} entreprendre sans l'intervention de l'autorité.

L'État, qui fabrique à coups de manuels tous ces diplôs més, ne peut en utiliser qu’un petit nombre et laisse for“ cément les autres sans emploi. Il lui faut donc sé résignem à nourrir les premiers et à avoir pour ennemis les SeCON SM Du haut en bas de la pyramide sociale, la masse formi= dable des diplômés assiège aujourd'hui les carrières. Un négociant peut très difficilement trouver un agent pou“ aller le représenter dans les colonies, mais c’est par des” milliers de candidats que les plus modestes places officielle s sont sollicitées. Le département de la Seine compte à lui seul 20.000 instituteurs et institutrices sans emploi, et qui

| méprisant les champs et l'atelier, s'adressent à l'État

» pour vivre. Le nombre des élus étant restreint, celui des

. mécontents est forcément immense. Ces derniers sont prêts pour toutes les révolutions, quels qu’en soient les ‘chefs et le but poursuivi. L’acquisition de connaissances

inutilisables est un moyen sûr de transformer l'homme en révolté (4).

| Ilest évidemment trop tard pour remonter un tel courant. Seule l'expérience, dernière éducatrice des peupless

. se chargera de nous dévoiler notre erreur. Seule elle saura

prouver la nécessité de remplacer nos odieux manuels, nos pitoyables concours par une instruction professionnelle . capable de ramener la jeunesse vers les champs, les ateliers, les entreprises coloniales, aujourd’hui délaissés.

Cette instruction professionnelle réclamée maintenant

par tous les esprits éclairés fut celle que reçurent jadis » nos pères, et que les peuples actuellement domin\teurs

du monde par leur volonté, leur initiative, leur esprit

(1) Ce n’est pas là d’ailleurs un phénomène spécial aux peuples latins; on l’observe aussi en Chine, pays conduit également par une solide hiérarchie de mandarins, et où le mandarinat

. s'obtient aussi par des concours dont la seule épreuve est la

récitation imperturbable d’épais manuels. L'armée des lettrés

.- sans emploi est considérée aujourd'hui en Chine comme une

véritable calamité nationale. De même dans l’Inde, où, depuis

que les Anglais ont ouvert des écoles, non pour éduquer, comme en Angleterre, mais simplement pour instruire les

. indigènes, il s’est formé une classe spéciale de lettrés, 1*

- Babous, qui, lorsqu'ils ne peuvent acquérir une position,

deviennent d’irréconciliables ennemis de la puissance anglaise.

“ Chez tous les Babous, munis ou non d’emplois, le premier … effet de l'instruction a été d’abaisser immensément le niveau

- de leur moralité. J'ai longuement insisté sur ce point dans

- mon livre Les Civilisations del’Inde. Tous les auteurs qui ont

visité la grande péninsule l’ont également constaté.

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d’entr eprise ont su conserver. Dans des pages remarquables, dont je reproduirai plus loin les passages essentiels, Taine a montré nettement que notre éducation. d'autrefois était à peu près ce qu'est aujourd’hui l’éducation anglaise ou américaine, et, dans un remarquable parallèle entre le système latin et le système anglo-saxon, il a fait voir clairement les conséquences des deux méthodes.

Peut-être pourrait-on’ accepter tous les inconvénients de notre éducation classique, alors même qu’elle ne ferait que des déclassés et des mécontents, si l'acquisition superficielle de tant de connaissances, la récitation parfaite de tant de manuels élevaient le niveau de l'intelligence. Mais atteint-elle réellement ce résultat? Non, hélas! Le jugement, l'expérience, l'initiative, le caractère sont les con-. ditions de succès dans la vie, et ce n’est pas dans les livres qu'on les apprend. Les livres sont des dictionnaires utiles: à consulter, mais dont il est parfaitement superflu d’emmagasiner dans la tête de longs fragments.

Comment l'instruction professicarelle peut-elle développer l'intelligence dans une mesure qui échappe tout à! fait à l'instruction classique. Taine l’a fort bien montré | dans les lignes suivantes :

« Les idées ne se forment que dans leur milieu naturel“ et normal; ce qui fait végéter leur germe, ce sont les. innombrables impressions sensibles que le jeune homme, reçoit tous les jours à l'atelier, dans la mine, au tribunal, . à l'étude, sur le chantier, à l’hôpital, au spectacle des outils, des matériaux et des opérations, en présence des» clients, des ouvriers, du travail, de l'ouvrage bien ou mal fait, dispendieux ou lucratif : voilà les petites perceptions” particulières des yeux, de l’oreille, des mains et même de l’odorat, qui, involontairement recueillies et sourdement. élaborées, s’organisent en lui pour lui suggérer tôt ou tard”

telle combinaison nouvelle, simplification, économie, per- “fectionnement ou invention. De tous ces contacts précieux, de tous ces éléments assimilables et indispensables, le jeune Français est privé, et justement pendant l'âge fécond : sept ou huit années durant, il est séquestré dans rune école, loin de l’expérience directe et personnelle qui lui aurait donné la notion exacte et vive des choses, des se et des diverses façons de les manier.

- «... Au moins neuf sur dix ont perdu leur temps et Eur peine, plusieurs années de leur vie, et des années effieaces, i 1portantes ou même décisives : comptez d’abord la moitié ou les deux tiers de ceux qui se présentent à l'examen, je veux dire les refusés; ensuite, parmi les ladmis, gradés, brevetés et diplômés, encore la moitié ou |les deux tiers, je veux dire les surmenés. On leur a de- -mandé trop en exigeant que tel jour, sur une chaise ou bdevant un tableau, ils fussent, deux heures durant et pour un groupe de sciences, des répertoires vivants de toute la connaissance humaine ; en effet, ils ont été cela, ou à peu près, ce jour-là, pendant deux heures ; mais, un mois plus tard, ils ne le sont plus; ils ne pourraient pas subir de mouveau l'examen ; leurs acquisitions, trop nombreuses et trop lourdes, glissent incessamment hors de leur esprit, et ils n’en font pas de nouvelles. Leur vigueur mentale a fléchi ; la sève féconde est tarie ; l’homme fait apparait, Let, souvent c’est l'homme fini. Celui- -ci, rangé, marié, rési- gné à tourner en cercle et indéfiniment dans le même cerele, se cañtonne dans son office restreint ; il leremplit correctement, rien au delà. Tel est le rendement moyen; certtainement la recette n équilibre pas la dépense. En Anglehterre et en Amérique, où, comme jadis avant 1789, en France, on emploie le procédé inverse, le rendement obtenu est égal ou supérieur. »

L’illustre Éisorien nous montre ensuite la différence de notre système avec celui des Anglo-Saxons. Chez eux N'enseignement ne provient pas du livre, mais de la chose Lelle-même. L’ingénieur, par exemple, se formant dans un

procédé autrement démocratique et utile pour La sociétés que de faire dépendre toute la carrière d’un individu d'un concours de quelques heures subi à dix-huit ou vingt, ans.

« A l'hôpital, dans la mine, dans la manufacture, chez l'architecte, chez l’homme de loi, l'élève, admis très jeune ï fait son apprentissage et son stage, à peu près comme chez nous un clerc dans son étude ou un rapin dans son atelier. Au préalable et avant d'entrer, il a pu suivr quelque cours général et sommaire, afin d’avoir un cadr tout prêt pour y loger les observations que tout à l’heureil va faire. Cependant, à sa portée, il y a, le plus el quelques cours techniques qu’il pourra suivre à ses heur libres, afin de coordonner au fur et à mesure les expé: riences quotidiennes qu'il fait. Sous un pareil régime, la capacité pratique croit. et se développe d'elle-même, juste, au degré que comporte les facultés de l'élève, et dans la direction requise par sa besogne future par l’œuvre spé« ciale à laquelle dès à présent il veut s adapter. De-cette” façon, en Angleterre et aux Etats-Unis, le jeune homme. parvient vite à tirer de lui-même tout ce qu'il contient Dès vingt-cinq ans, et bien plus tôt, si la substance et le fonds ne lui manquent pas, il est, non seulement un exécutant utile, mais encore un entrepreneur spontané, no seulement un rouage, mais de plus un moteur. — Fa France, où lé procédé inverse a prévalu et, à chaque géné-

ration, devient plus chinois, le total des forces perdues e énorme. »:

Pomet Rs 2e

Et le grand philosophe arrive à la conclusion suivantes sur la disconvenance croissante de notre éducation latine et de la vie : | À

« Aux trois étages de l'instruction, pour l'enfance, l’ de: lescence et la jeunesse, la préparation théorique et scolaire sur des bancs, par des livres, s’est prolongée et surchar- * gée, en vue de l'examen, du grade, du diplôme et du bre-

vet, en vue de cela seulement, et par les pires moyens, par l’application d’un régime antinaturel et antisocial, par le retard excessif de l'apprentissage pratique, par . l’internat, par l'entrainement artificiel et le remplissage mécanique, par le surmenage, sans considération du temps qui suivra, de l’âge adulte et des offices virils que l’homme fait exercera, abstraction faite du monde réel où tout à l'heure le jeuné homme va tomber, de la société ambiante à laquelle il faut l'adapter ou le résigner d’avance, du conflit humain où pour se défendre et se tenir debout, il doit être, au préalable, équipé, armé, exercé, endurci. - Cet équipement indispensable, cette acquisition plus importante que toutes les autres, cette solidité du bon sens de la volonté et des nerfs, nos écoles ne la lui procurent pas; tout au rebours; bien loin de lequalifier, elles le disqualifient pour sa condition prochaine et définitive. Partant, son entrée dans le monde et ses premiers pas dans . le champ de l’action pratique ne sont, le plus souvent, . qu'une suite de chutes douloureuses ; il en reste meurtri, et, pour longtemps, froissé, parfois estropié à demeure. C’est une rude et dangereuse épreuve ; l’équilibre moral et mental s’y altère, et court risque de ne pas se rétablir ; Ja désillusion est venue. trop brusque et trop complète ; les Dos ont été trop grandes et les déboires trop

forts (1). »

(1) TAINE. Le Régime moderne, t. IT, 1894. — Ces pages

sont à peu près les dernières qu'écrivit Taine. Elles résument admirablement les résultats de sa longue expérience. L’éducation est notre seul moyen d'agir un peu sur l’âme d’un » peuple: Il est profondément triste que presque personne en France ne puisse arriver à comprendre quel redoutable élément de décadence constitue notre enseignement actuel. Au . lieu d'élever la jeunesse il l’abaisse et la pervertit.

Nous sommes-nous éloignés, dans ce qui précède, de

la psychologie des foules? Non certes. Pour comprendre

les idées, les croyances qui y germent aujourd'hui et

écloront demain, il faut savoir comment le terrain a été préparé. L'enseignement donné à la jeunesse d’un pays permet de prévoir un peu les destinées de ce pays. L’édu:

cation de la génération actuelle justifie les prévisions

les plus sombres. C’est en partie avec l'instruction et l'éducation que s'améliore ou s’altère l’âme des foules.

‘1 était donc nécessaire de montrer comment le système .

actuel l’a façonnée, et comment la masse des indiffé-

rents et des neutres est devenue progressivement une immense armée de mécontents, prête à suivre toutes les

suggestions des utopistes et des rhéteurs. L'école forme » aujourd’hui des mécontents et des anarchistes et pré-,

pare pour les peuples latins les heures de décadence.

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