‹ Psychologie des foules (volume 3)Chapitre 31 sur 65 · LES IMAGES, LES MOTS ET LES FORMULES · texte numérisé non relu

LES IMAGES, LES MOTS ET LES FORMULES

En étudiant l'imagination des foules, nous avons vu, qu elles sont impressionnées surtout par des images. Si | on ne dispose pas toujours de ces images, il est possible de.

mules. Maniés avec art, ils possèdent vraiment la puis-\ sance mystérieuse que leur attribuaient jadis les adeptes! de la magie. Ils provoquent dans l'âme des multitudes les plus formidables tempêtes, et savent aussi les calmer. On: élèverait une pyramide plus haute que celle du vieux} Khéops avec les seuls ossements des victimes de la puis sance des mots et des formules. | #

La puissance des motsest liée aux images qu’ils évoquent! et tont. À fait indépendante de leur signification réelles

Bcexr dont ke: sens est Je plus mal défini possèdent parfois ] le plus d'action. Tels par exemple, les termes : démo- cratie, socialisme, égalité, liberté, etc., dont le sens est | si vague que de gros volumes ne suffisent pas à le préciser.

Et pourtant une puissance vraiment magique s'attache à

| leurs brèves syllabes, comme si elles contenaient la solu- . tion de tous les problèmes. Ils synthétisent des aspirations * inconscientes variées et l’espoir de leur réalisation.

La raison et les arguments ne sauraient luttér contre

» certains mots et certaines formules. On les prononce avec recueillement devant les foules; et, tout aussitôt, les visages . deviennent respectueux et les fronts s’inclinent. Beaucoup

les considèrent comme des forces de la nature, des puis- { [1 sances surnaturelles. Ils évoquent dans les âmes des images

. grandioses et vagues, mais le vague même qui les'estompe augmente leur mystérieuse puissance. On peut les com-

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parer à ces divinités redoutables cachées derrière le taber-

nacle et dont le dévot n’approche qu’en tremblant.

Les images évoquées par les mots étant indépendantes

- de leur sens, varient d'âge en âge, de peuple à peuple, sous

l'identité des formules. A certains mots s’attachent tran-

| sitoirement certaines images : le mot n ‘est que le bouton d'appel qui les fait apparaître.

Tous les mots et toutes les formules ne possèdent pas

: la puissance d'évoquer des images ; et il en est qui, après

en avoir évoqué, s’usent et ne réveillent plus rien dans

Ë l'esprit. Ils deviennent alors de vains sons, dont l'utilité | principale est de dispenser celui qui les emploie de l’obli- - gation de penser. Avec un petit stock de formules et de … lieux communs appris dans la jeunesse, nous possédons . tout ce qu'il faut pour traverser la vie sans la fatigante - nécessité d’avoir à réfléchir.

si l'on considère une langue déterminée, on voit que les mots dont elle se compose se modifient assez lentement dans le cours des ages ; mais sans cesse, changent. les images qu’ils évoquent ou le sens qu'on y attache. Et. c’est pourquoi je suis arrivé, dans un autre ouvrage, N cette conclusion que la traduction exacte d’une langue, à surtout quand il s’agit de peuples morts, est totalement à impossible. Que faisons-nous, en réalité, en substituant uns 1 terme français à un terme latin, grec ou sanserit, ou même « quand nous cherchons à comprendre un livre écrit dans. notre propre langue il y a quelques siècles ? Nous substituons simplement les images et les idées que la, vie moderne a suscitées dans notre intelligence, aux« notions et aux images absolument différentes que la. vie ancienne avait fait naître dans l’âme de races sou-! mises à des conditions d'existence sans analogie avec les. nôtres. Les hommes de la Révolution s’imaginant copier les Grecs et les Romains, ne faisaient que donner à des. mots anciens un sens qu'ils n’eurent jamais. Quelle ressemblance pouvait exister entre les institutions des Grecs » et celles que désignent de nos jours les mots correspon- « dants ? Qu’était alors une république, sinon une institution essentiellement aristocratique formée d’une réunion de petits despotes dominant une foule d'esclaves main- À tenus dans la plus absolue sujétion. Ces aristocraties communales, basées sur l'esclavage, n’auraient pu exister un. instant sans lui.

Et le mot liberté, que pouvait-il signifier de semblable à ce que nous comprenons aujourd’hui, à une époque où la ! liberté de penser n’était même pas soupçonnée, et où iln’y : avait pas de forfait plus grand et d’ailleurs plus rare que de : discuter les dieux, les lois et les coutumes de la cité ? Le mot patrie, dans l’äme d’un Athénien ou d’un Spartiate,

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| signifiait le culte d'Athènes ou de Sparte, et nullement celui de.la Grèce, composée de cités rivales et toujours en guerre. Le même mot de patrie, quel sens avait-il chez les anciens Gaulois divisés en tribus rivales, de races, de langues et de religions différentes, que vainquit si facile- - ment César parce qu’il eut toujours parmi elles des alliées. Rome seule dota la Gaule d’une patrie en lui donnant l'unité politique et religieuse. Sans même remonter si loin, et en reculant de deux siècles à peine, croit-on que le même mot de patrie était conçu comme aujourd’hui par des princes français, tel que le grand Condé, s’alliant à l’étranger contre leur souverain ? Et le même mot encore n’avait-il | pas un sens bien différent.du sens moderne pour les émi- Lgrés, s’imaginant obéir aux lois de l'honneur en combattant la France, et y obéissant en effet à leur point de vue, puisque la loi féodale liait le vassal aû seigneur et k non à la terre, et que là où commandait le souverain, là était la vraie patrie. : 4 |

Nombreux sont les mots dont le sens a ainsi profondément changé d'âge en âge. Nous ne pouvons arriver à les . comprendre comme ils l’étaient jadis qu’ après un long effort. Beaucoup de lecture est nécessaire, on l'a dit avec raison, pour arriver seulement à concevoir ce qui signi- ‘fiaient aux yeux de nos arrière-grands-pères des mots tels ‘que le roi et la famille royale. Qu'est-ce alors pour des termes plus complexes ?

Les mots n’ont donc que des significations mobiles et transitoires, changeantes d'âge en âge et de peuple à peuple. Quand nous voulons agir par eux sur la foule, il faut savoir le sens qu’ils ont pour elle à un moment * donné, et non celui qu’ils eurent jadis ou peuvent avoir pour des individus de constitution mentale différente. Les

mots vivent comme les idées.

Aussi, quand les foules, à la suite de bouleversements politiques, de changements de croyances, finissent par

d’État est de changer ces mots sans, bien entendu, tous cher aux choses en elles-mêmes. Ces dernières sont trop. liées à une constitution héréditaire pour pouvoir être trans formées. Le judicieux Tocqueville fait remarquer que le. travail du Consulat et de l’Empire consista surtout à

nouveauté empêchait de pareilles évocations. La taille este devenue contribution foncière ; la gabelle, l'impôt du sels les aides, contributions indirectes et droit réunis; la taxe, des maîtrises et jurandes s’est appelée patente, etc. |

Une des fonctions les plus essentielles des hommes d’État. consiste donc à baptiser de mots populaires, ou au moins” neutres, les choses détestées des foules sous leurs anciens noms. La puissance des mots est si grande-qu’il suffit de termes bien choisis pour faire accepter les choses les plus odieuses. Taine remarque justement que c'est en invoquant À la liberté et la fraternité, mots très populaires alors, que, les Jacobins ont pu « installer un despotisme digne du Dahomey, un tribunal pareil à celui de l’Inquisition, des, hécatombes humaines semblables à celles de l’ancien Mexique ». L'art des gouvernants, comme celui des avon cats, consiste principalement à savoir manier les mots Art difficile, car, dans une même société, les mêmes mots" ont le plus souvent des sens différents pour les diverses” couches sociales. Ælles emploient en apparence les mêmes mots; mais ne parlent pas la même langue.

PA f X ; É A 4 FACTEURS IMMÉDIATS DES OPINIONS 89

# Dans les exemples qui précèdent nous avons fait inter-

venir le temps comme principal facteur du changement de sens des mots. Si nous faisions intervenir aussi la race, nous verrions alors qu’à une même époque, chez des peuples également civilisés mais de races diverses, les mots identiques correspondent fort souvent à des idées “extrémement dissemblables. Ces différences ne peuvent se comprendre sans de nombreux voyages, je ne saurais donc insister sur elle, me bornant à faire remarquer que ce sont précisément les mots les plus em- . ployés qui, d’un peuple à l’autre, possèdent les sens les | plus différents. Tels, par exemple, les mots démocratie et socialisme, d’un usage si fréquent aujourd’hui. Ils correspondent, en réalité, à des idées et des images complètement opposées dans les âmes latines et dans les âmes anglo-saxonnes. Chez les Latins, le mot démocratie signifie surtout effacement de la volonté et de l'initiative de l'individu devant celles de l'État. Ce dernier est chargé de plus en plus de diriger, de centraliser, de monopoliser et de fabriquer. C’est à lui que tous les partis sans exception, radicaux, socialistes ou monarchistes, font - constamment appel. Chez l’Anglo-saxon, celui d'Amérique notamment, le même mot démocratie signifie au contraire développement intense de-la volonté et de l’individu, effacement de l'Etat, auquel en dehors de la police, de l'armée et des reletions diplomatiques, on ne laisse rien - diriger, pas même l'instruction. Le même mot possède donc - chez ces deux peuples des sens absolument contraires (1)

(1) Dans Les Lois psychologiques de l’évolution des peuples, j'ai longuement insisté sur la différence qui sépare l'idéal démocratique latin de l'idéal démecratique anglo-saxon.

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