LA RAISON
* Dans l’énumération des facteurs capables d’impresner l'âme des foules, nous pourrions nous dispenser
n° MEN Honner Je raison, s s'il n At nécessaire d'indiquer
| Nous avons déjà montré que les foules ne sont pas D par des raisonnements, et ne comprennent Ique de grossières associations d'idées. Aussi est-ce à leurs Isentiments et jamais à leur raison que font appel les orateurs qui savent les impressionner. Les lois de la [logique rationnelle n’ont aucune action surelles (1). Pour
létant composee de pacifiques boutiquiers sans trace de discipline, et ne pouvant être prise au sérieux, tout ce qui por-
considéré par conséquent comme aussi inoffensif. L'erreur “des foules était partagée alors, ainsi que cela arrive si soulvent pour les opinions générales, par leurs meneurs. Dans un “discours prononcé le 31 décembre 1867 à la Chambre des Mdéputés, un homme d’Etat qui a bien souvent suivi l'opinion des foules, M. Thiers, répétait que la Prusse, en dehors d’une armée active à peu près égale en nombre à la nôtre, ne Ppossédait qu'une garde nationale analogue à celle que nous Mpossédions et par conséquent sans importance. Assertions aussi exactes que les célèbres prévisions du même homme l'Etat sur le peu d'avenir des. chemins de fer.
… (1) Mes premières observations sur l’art d'impressionner les oules et les faibles ressources qu'offrent à ce point de vue es règles de la logique datent du siège de Paris, le jour où e vis conduire au Louvre, où était alors le gouvernement,
Miait un nom analogue éveillait les mêmes images, et était
convaincre les pure il faut d’abord se rendre P°1
images suggestives; savoir revenir au besoin sur ses pas deviner surtout à chaque instant les sentiments qu’on fait naître. Cette nécessité de varier son langage suivant l'effet, produit au moment où l’on parle, frappe d'avance d’im* puissance tout discours étudié et préparé. L’orateur suis vant sa pensée et non celle de ses auditeurs, perd par ces seul fait toute influence.
Les esprits logiques, habitués aux chaînes de raison: nements un peu serrées, ne peuvent s ‘empêcher d’avoi F. recours à ce mode de persuasion quand ils s ’adressent aux foules, et le manque d'effet de leurs arguments lew surprend toujours. « Les conséquences mathématiquess usuelles fondées sur le syllogisme, c’est-à-dire sur des associations d’identités, écrit un logicien, sont néces=
pris levant le plan des fortifications pour le vendre aux Prussiens. Un membre du gouvernement, G. P.., orateur célèbre, sortit pour haranguer la foule qui réclamait l'exé” cution immédiate du prisonnier. Je m'attendais à ce que lorateur démontrât l’absurdité de l’accusation, en disant que le maréchal accusé était précisément un des construc teurs de ces fortifications dont le plan se vendait d'ailleurs: chez tous les libraires. À ma grande stupéfaction — j'étais fort jeune alors — le discours fut tout autre. « Justice seras faite, cria l’orateur en s’avançant vers le prisonnier, et une justice impitoyable. Laissez le gouvernement de la défense nationale terminer votre enquête. Nous allons, en attendant, enfermer l'accusé. » Calmée aussitôt par cette satisfaction apparente, la foule s’écoula, et au bout d’un quart d'heure, le maréchal put régagner son domicile. Il eût été infaillibles ment écharpé si son avocat eût tenu à la foule en fureur les" raisonnements logiques que ma grande jeunesse me faisait” trouver convaincants.
|saires.. La nécessité forcerait l’assentiment même d’ une masse inorganique si celle- -ci était capable de ‘suivre des associations d’identités. » Sans doute ; mais la foule n’est pas plus apte que la masse inorganique à les suivre, ni même à les entendre. Essayez de convaincre par un raisonnement des esprits primitifs, sauvages ou enfants, par exemple, et vous vous rendrez compte de la faible valeur que possède ce mode d’argumentation.
Il n’est même pas besoin de descendre jusqu'aux êtres primitifs pour constater la complète impuissance des |raisonnements quand ils ont à lutter contre des sentiments. Rappelons-nous simplement combien ont été -tenaces pendant de longs siècles des superstitions reli-
de deux mille ans, les plus lumineux génies ontété courbés sous leufs lois, et il fallut arriver aux temps moder- “nés pour que leur véracité ait pu seulement être con- “testée. Le moyen âge et la Renaissance possédèrent bien des hommes éclairés ; ils n’en ont pas possédé un seul “auquel le raisonnement ait montré les côtés enfantins de ces superstitions, et fait naître un faible doute sur bles méfaits du diable ou la nécessité de brüler les sorciers. - Faut-il regretter que la raison ne soit pas le guide des foules ? Nous n'oserions le dire. La raison humaine Ln’eût pas réussi sans doute à entrainer l'humanité dans les voies de la civilisation avec l’ardeur et la hardiesse | dont l'ont soulevée ses chimères. Filles de l'inconscient qui nous mène, ces chimères étaient probablement néces- | saires. Chaque race porte dans sa constitution mentale les lois de ses destinées, et peut-être obéit-elle à ces lois par, un inéluctable instinct, même dans ses impulsions en apparence les plus irr?/"onnées. Il semble
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gieuses, contraires à la plus simple logique. Durant près
96 | PSYCHOLOGIE DES FOULES parfois que les peuples soient soumis à des forces secrètes analogues à celles qui obligent le gland à se transforme en chêne ou la comète à suivre son orbite.
Le peu que nous pouvons pressentir de ces forces. doit être cherché dans la marche générale de l’évolu* tion d’un peuple et non dans les faits isolés d’où cettes évolution semble parfois surgir. Si l’on ne considérait, que ces faits isolés, l’histoire semblerait régie par d'abil surdes hasards. Il était invraisemblable qu’un ignorant, charpentier de Galilée püt devenir pendant deux mille 4 ‘ans un Dieu tout-puissant, au nom duquel furent UA dées les plus importantes civilisations : “nvroisenbll ble aussi que quelques bandes d’Arabes sortis de leurs\ déserts pussent conquérir la plus grande partie du vieux, monde gréco-romain, et fonder un empire plus grand que celui d'Alexandre ; invraisemblable encore que, dans* une Europe très vieille et très hiérarchisée, un simples lieutenant d’artillerie réussit à régner sur une foule dd peuples et de rois.
Laissons donc la raison aux philosophes, mais ne lui demandons pas trop d’intervenir dans Îe gouvernements des hommes. Ce n’est pas avec la raison, et c’est souvent, malgré elle, que se sont créés des sentiments tels que. l'honneur, l’abnégation, la foi religieuse, l'amour de la gloire et de la patrie, qui ont été jusqu'ici les grands: ressorts de toutes les civilisations. |