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CHAPITRE III

Les meneurs des foules et leurs moyens de persuasion.

$ 1. Les meneurs des foules. — Besoin instinctif de tous les êtres en foule d’obéir à un meneur. — Psychologie des meneurs. — Eux seuls peuvent créer la foi et donner une organisation aux foules. — Despotisme forcé des meneurs. — Classification des meneurs. — Rôle de la volonté. — $ 2. Les moyens d'action des meneurs. — L’affirmation, la répétition, la contagion. — Rôle respectif de ces divers facteurs. — Comment la contagion peut remonter des couches inférieures aux couches supérieures d’une société. — Une “ opinion populaire devient bientôt une opinion générale. — $ 3. Le prestige. — Définition et classification du prestige. — Le prestige acquis et le prestige personnel. — Exemples divers. — Comment meurt le prestige.

\ | La constitution mentale des foules nous est maintenant connue, et nous savons aussi quels mobiles impression-

® nent leur âme. Il nous reste à rechercher comment doi- » vent être appliqués ces mobiles, et par qui ils peuvent être utilement mis en œuvre.

L Dès qu'un certain nombre d'êtres vivants sont réunis, “qu'il s'agisse d'un troupeau d'animaux ou d’une foule * d'hommes, ils se placent d’instinct sous l'autorité d’un . chef, c’est-à-dire d’un meneur.

Dans les foules humaïnes, le meneur joue un rôle con-

LE BON. — Psych. des foules. 6

sidérable. Sa volonté est le noyau autour ERA se forment et s’identifient les opinions. La foule est un troupeau qui ne saurait se passer de maître. : |

Elle l’a envahi au point que tout disparait en * dehoil d’elle, et que toute opinion contraire lui paraît erreur et superstition. Tel Robespierre, hypnotisé par ses chimé= riques idées, et employant les PI SECUES de l'Inquisition pour les propager. %

au doute et à anti Ils se recrutent surtout a ces névrosés, ces excités, ces demi-aliénés qui côtoient, les bords de la folie. Si absurde que soit l’idée qu'ils défendent ou le but qu’ils poursuivent, tout SR s'émousse contre leur conviction. Le mépris et les perséa! cutions ne font que les exciter davantage: Intérêt pe sonnel, famille, tout est sacrifié. L'instinct de la conseil vation lui-même s’annule chez eux, au point que la seule) récompense qu'ils sollicitent souvent est le martyre) L’intensité de la foi confère à leurs paroles une grande; puissance suggestive. La multitude écoute toujours! l’homme doué de volonté forte. Les individus réunis en foule perdant toute volonté se tournent d’instinct vers qui en possède une. 1

De meneurs, les peuples n’ont jamais manqué : dl tous ne possèdent pas, il s’en faut, les convictions fortes! qui font les apôtres. Ce sont souvent des rhéteurs subtils, ne poursuivant que leurs intérêts personnels et chers chant à persuader en flattant de bas instincts. L’ influence

onvaincus qui soulevèrent l’âme des foules, les Pierre tErmite, les Luther, les Savonarole, les hommes de la Doctor n'ont exercé de fascination qu'après avoir été d’abord subjugués eux-mêmes par une croyance. Ils Brent alors créer dans les âmes cette puissance formi- Idable nommée la foi, qui rend l’homme esclave absolu de on rêve.

. Créer la foi, qu'il s'agisse de foi religieuse, politique ou sociale, de foi en une œuvre, en une personne, en une lidée, tel est surtout le rôle des grands meneurs. De toutes les forces dont l'humanité dispose, la foi a toujours été | ne des plus considérables, et c’est avec raison que l’Évanile lui attribue le pouvoir de soulever les montagnes. Doter l’hbmme d’une foi, c’est décupler sa force. Les grands événements de l’histoire furent souvent réalisés par d'obscurs croÿants n'ayant que leur foi pour eux. Ce n'est pas avec des lettrés et des philosophes, ni surtout avec des sceptiques, qu'ont été édifiées les religions qui nt gouverné le monde, et les vastes Ce étendus d un émisphère à l’autre.

Mais, de tels exemples s ‘appliquent aux grands meneurs, et ces derniers sont assez rares pour que l’histoire en puisse aisément marquer le nombre. Ils forment le som- |met d’une série continue, ‘descendant du puissan, ma- Inieur d'hommes à l’ouvrier qui, dans une auberge fumeuse, fascine lentement ses camarades en remâchant /sans cesse quelques formules qu’il ne comprend guère, |mais dont, selon lui, l'application doit amener la sûre | de tous les rêves et de toutes les espérances.

… Dans chaque sphère sociale, de la plus haute à la plus basse, dès que l'homme n'est its isolé, il toribe

bientôt sous la loi d'un meneur. La plupart des individus, dans les masses populaires surtout, ne possédant, ‘en dehors de leur spécialité, aucune idée nette et raison“ née, sont incapables de se conduire. Le meneur eur! sert de guide. Il peut être remplacé à la rigueur, mais très insuffisamment, par ces publications périodiques qui fabriquent des opinions pour leurs lecteurs et leur pro: curent des phrases toutes faites les dispensant de réfléchir. L'autorité des meneurs est très despotique, et n’arrive même à s'imposer qu’en raison de ce despotisme. On a remarqué combien facilement ils se font obéir, sans posséder cependant aucun moyen d'appuyer leur autorité, dans les couches ouvrières les plus turbulentes Ils fixent les heures de travail, le taux des salaires, décident les grèves, les font commencer et cesser à heurè fixe. | | ; Les meneurs tendent aujourd’hui à remplacer progres-\ sivement les pouvoirs publics à mesure que ces derniersu se laissent discuter et affaiblir. Grâce à leur tyrannie, ces nouveaux maîtres obtiennent des foules une docilité. beaucoup plus complète que n’en obtint aucun gouver« nement. Si, par suite d’un accident quelconque, le meneur disparaît et n’est pas immédiatement remplacé, la foule redevient une collectivité sans cohésion ni résis tance. Pendant une grève des employés d'omnibus à Paris, il a suffi d'arrêter les deux meneurs qui la! dirigeaient pour la faire aussitôt cesser. Ce n’est pas le! besoin de la liberté, mais celui de la servitude qui domine toujours l’âme des foules. Leur soif d’obéissance… les fait se soumettre d’instinét à qui se déclare leur. maître.

On peut établir une division assez tranchée dans la“

classe des meneurs. Les uns sont des hommes énergiques, à volonté forte, mais momentanée ; ; les autres, beaucoup plus rares, possèdent une volonté à la fois forte et durable. Les premiers se montrent violents, braves, bhardis. Ils sont utiles surtout pour diriger un coup de main, entrainer les masses malgré le danger, et transformer en héros les recrues de la veille. Tels, par exemple, Ney et Murat, sous le premier Empire. Tel encore de nos jours, Garibaldi, aventurier sans talent, mais énergique, réussissant avec une poignée d'hommes à s'emparer de l'ancien royaume de Naples défendu pourtant par une armée disciplinée.

Mais si l'énergie de pareils meneurs est puissante, elle lest momentanée et ne survit guère à l’excitant qui l'a Mfait naître. Rentrés dans le courant de la vie ordinaire, les héros qui en étaient animés font souvent preuve, comme ceux que je citais à l'instant, d'une étonnante faiblesse. Ils semblent incapables de réfléchir et de se ‘conduire dans les circonstances les plus simples, après avoir si bien su conduire les autres. Ces meneurs ne peuvent exercer leur fonction qu’à la condition d'être menés eux-mêmes et excités sans cesse, de sentir toujours audessus d’eux un homme ou une idée, de suivre une ligne de conduite bien tracée.

La seconde catégorie des meneurs, celle de hommes à volonté durable, exerce, malgré des formes moins bril- Jantes, une influence beaucoup plus considérable. En elle, on trouve les vrais fondateurs de religions ou de grandes œuvres : saint Paul, Mahomet, Christophe Golomb, Lesseps. Intelligents ou bornés, peu importe, le monde sera toujours à eux. La volonté persistante qu'ils possèdent, est une faculté infiniment rare et infi-

à ‘+ pe

niment puissante qui fait tout plier. On ne se rend pa: toujours suffisamment compte de ce que peut une volonté forte et continue. Rien ne lui résiste, ni la nature, ni less dieux, ni les hommes. 1

Le plus récent exemple nous en est donné par l'ingé nieur illustre qui sépara deux mondes et réalisa la tâches inutilement tentée depuis trois mille ans par tant de grands souverains. Il échoua plus tard dans une entreprises identique : mais la vieillesse était venue, et tout s 'éteint) devant elle, même la volonté. À

Pour démontrer le pouvoir de la volonté, il suffirait! de présenter dans ses détails l’histoire des difficultéss surmontées au moment de la création du canal de Suez. . Un témoin oculaire, le D' Cazalis, a résumé en quel ques lignes saisissantes la synthèse de cette grande œuvre narrée par son immortel auteur. « Et il contait, de jour en jour, par énisodes, l'épopée du canal. Il contait! tout ce qu’il avait dû vaincre, tout l'impossible qu'il avait! fait possible, toutes les résistances, les coalitions contre} lui, et les déboires, les revers, les défaites, mais qui n'a vaient pu jamais le décourager, ni l’abattre ; il rappelait l’Angleterre le combattant, l'attaquant sans relâche, et l'Égypte, et la France hésitantes, et le consul de France” s’opposant plus que tout autreaux premiers travaux, et comme on lui résistait, prenant les ouvriers par la soif, leur refusant l’eau douce; et le ministère de la Marine! et les ingénieurs, tous les hommes sérieux, d’ expérience; et de science, tous naturellement hostiles, et tous scien:. tifiquement assurés du désastre, le calculant et le pro mettant comme pour tel jour ou telle heure on promet, l’éclipse. »

Le livre qui raconterait la vie de tous ces grands

meneurs contiendrait peu de noms; mais ces noms ont rété à la tête des événements les plus importants“de la civilisation et de l’histoire. |

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