LE PRESTIGE
Si les opinions propagées par l'affirmation, la répétitions et la contagion, possèdent une grande puissances c c'esil qu'elles finissent par acquérir ce pouvoir mystérieux nommé prestige. ee | Tout ce qui a dominé dans le monde, les idées ou les. hommes, s’est imposé principalement par la force irrésis | tible qu'exprime le ms po Nous saisissons tous le
pour qu’il soit facile de le définir. Le prestige peut coms porter AE sentiments tels que l'admiration et 14
rons pas, les divinités monstrueuses des temples sa rains de l’Inde, par exemple, nous paraissent pourtant, revétues d'un grand prestige. À
Le prestige est en réalité une sorte de fascination av exerce sur notre esprit un individu, une œuvre ou une doctrine. Cette fascination paralyse toutes nos facultés cri- \tiques et remplit notre âme d’étonneinent et de respect.
| Les sentiments alors provoqués sont inexplicables, comme | | tous les sentiments, mais probablement du même ordre que
le plus puissant ressort de toute domination. Les dieux, les rois et les femmes n'auraient jamais régné sans lui
On peut ramener à deux formes principales les diverses variétés de prestige : le prestige acquis et le prestige personnel. Le prestige, acquis est celui que confèrent le nom, la fortune, la réputation. Il peut être indépendant du prestige personnel. Le prestige personnel constitue au contraire quelque chose d’individuel coexistant parfois
elles, mais parfaitement susceptible d'exister d’une façon indépendante.
R Le prestige acquis, ou artificiel, est de beaucoup le plus répandu. Par le fait seul qu’un individu occupe une certaine position, possède une certaine fortune, est
nulle que puisse être sa valeur personnelle. Un militaire en uniforme, un magistrat en robe rouge ont toujours du prestige. Pascal avait très justement noté la nécessité, pour les juges, des robes et des perruques. Sans elles, ils perdraient une grande partie de leur autorité. Le socialiste le plus farouche est émotionné par la vue d’un prince ou d'un marquis ; et de tels titres suffisent pour escroquer à un commerçant tout ce qu’on veut (1).
. (4) Cette influence des titres, des rubans, des uniformes sur les foules se rencontre dans tous les pays, même lorsque Le sentiment de l'indépendance personnelle y est très déve
LE BON. — Psych. des foules. 7
la suggestion subie par un sujet magnétisé. Le prestige est
avec la réputation, la gloire, la fortune, ou renforcé par
baffublé de certains titres, il est auréolé de prestige, si
Le prestige dont je viens de parler est exercé par les. personnes; on peut placer à côté celui qu’exercent les opinions, les œuvres littéraires ou artistiques, etc. Ce n 1 souvent que de la répétition accumulée. L'histoire, l'his= toire littéraire et artistique surtout, étant seulement la“ répétition des mêmes jugements que RE n’essaie de contrôler, chacun finit par répéter ce qu’il apprit à l'école. Il existe certains noms et certaines choses! auxquels nul n'oserait toucher. Pour un lecteur moderne, l'œuvre d'Homère dégage un incontestable et immense ennui; mais qui oserait le dire ? Le Parthénon, dans son, état actuel, est une ruine assez dépourvue d'intérêt; mais! il possède un tel prestige qu'on ne le voit plus qu'avec tout son cortège de souvenirs historiques. Le propre du prestige est d'empêcher de voir les choses telles qu’elles: sont et de paralyser nos jugements. Les foules toujours les individus Le plus souvent, ont besoin d'opinions toutess
loppé. Je reproduis à ce propos un passage curieux du livres d’un voyageur sur le prestige de certains personnages en Angleterre. à «a En diverses rencontres, je m'étais aperçu de liébessh particulière à laquelle le contact ou la vue d’un pair d'Angles Ê terre exposent les Anglais les plus raisonnables. 4 « Pourvu que son état soutienne son rang, ils l’aiment! d'avance, et mis en présence supportent tout de lui avec enchantement. On les voit rougir de plaisir à son approche! et, s’il leur parle, la joie qu'ils contiennent augmente cette rougeur et fait briller leurs yeux d’un éclat inaccoutumé. IIs\ ont le lord dans le sang, si l’on peut dire, comme l’Espagno! la danse, l'Allemand la musique et le Français la Révolution Leur passion pour les chevaux et Shakespeare est moins vio” lente, la satisfaction et l’orgueil qu’ils en tirent moins fonda mentaux. Le Livre de la Pairie a un débit considérable, et si loin qu’ on aille, on le trouve, comme la Bible, entre toutes | les mains. » |
faites. Lé succès de ces opinions est indépendant de la part de vérité ou d'erreur qu’elles contiennent ; il réside
uniquement dans leur prestige.
J'arrive maintenant au prestige personnel. D'une nature fort différente du prestige artificiel ou acquis,il constitue une faculté indépendante de tout titre, de toute
autorité. Le petit nombre de personnes qui la possèdent
exercent une fascination véritablement magnétique sur ceux qui les entourent, y compris leurs égaux, et on leur obéit comme la bête féroce obéit au dompteur qu’elle pourrait si facilement dévorer.
Les grands conducteurs d'hommes, Bouddha, Jésus, Mahomet, Jeanne d’Arc, Napoléon, possédèrent à un haut degré cette forme de prestige. C’est surtout par elle qu'ils se sont imposés. Les dieux, les héros et les dogmes s’imposent et ne se discutent pas : ils s 'évanouissent même dès qu’on les discute. , |
Les personnages que je viens de citer possédaient leur puissance fascinatrice bien avant de devenir illustres, et ne le fussent pas devenus sans elle. Napoléon, au zénith de la gloire, exerçait, par le seul fait de sa puissance, un prestige immense ; mais ce prestige, il en était doué déjà en partie au début de sa carrière. Lorsque, général ignoré,
il futenvoyé par protection commander l’armée d'Italie, il
tomba au milieu de rudes généraux s’apprétant à faire un dur accueil au jeune intrus que le Directoire leur expédiait. Dès la première minute, dès la première entrevue, sans phrases, sans gestes, sans menaces, au premier regard du futur grand homme, ils étaient domptés.
Taine donne, d’après les mémoires des contemporains,
un curieux récit de cette entrevue.
« Les généraux de division, entre autres Augereau, sorte de soudard héroïque et grossier, fier de sa haute taille et de sa bravoure, arrivent au quartier général très mal disposés pour le petit parvenu qu’on leur expédie de Paris. Sur la description qu'on leur en a faite, Augereau est injurieux, insubordonné d'avance : un favori de Barras, un général de vendémiaire, un général de rue, regardé comme un ours, parce qu'il est toujours seul à penser, une petite mine, une réputation de mathématicien et de rêveur. On les introduit, et Bonaparte se fait attendre. Il paraît enfin, ceint son épée, se couvre, explique ses dispositions, leur donne ses ordres et les congédie. Augereau est resté muet ; c’est dehors seulement qu’il se ressaisit et retrouve ses jurons ordinaires; il convient, avec Masséna, que ce petit b... de général lui a fait peur; il ne peut pas comprendre l’ascendant dont il s’est senti écrasé au premier coup d'œil. »
Devenu grand homme, son prestige s’accrut de toute .
sa gloire et égala celui d’une divinité pour les dévots.
Le général Vandamme, soudard révolutionnaire, plus
brutal et p'us énergique encore qu'Augereau, disait de lui au maréchal d'Ornano, en 1815, un jour qu'ils montaient ensemble l'escalier des Tuileries :
« Mon cher, ce diable d'homme exerce sur moi une fascination dont je ne puis me rendre compte. C’est au point que moi, qui ne crains ni dieu ni diable, quand je l’approche, je suis prêt à trembler comme un enfant, et il me ferait passer par le trou d’une aiguille pour me jeter dans le feu. »
. Napoléon exerça la même fascination sur tous ceux qui l'approchèrent (1).
(1) Très conscient de son prestige, l'Empereur savait l’ac croître en traitant un peu moins bien que des palefreniers les grands personnages qui l’entouraient, et parmi lesquels