‹ Psychologie des foules (volume 3)Chapitre 38 sur 65 · PR EN A EN · texte numérisé non relu

PR EN A EN

Et

AS EM ee à Sn SSD CN

Pr

Davoust disait, parlant du dévouement de Maret et du sien : « Si l'Empereur nous disait à tous deux : il importe aux intérêts de ma politique de détruire Paris sans que personne en sorte et s’en’échappe, Maret garderait le secret, j'enisuis sûr, mais il ne pourrait s'empêcher de le compromettre cependant en faisant sortir sa famille. Eh bien, moi, de peur de le laisser deviner, j'y laisserais ma femme et mes enfants. »

Gette étonnante puissance de fascination explique ce merveilleux retour de l'ile d’Elbe; la conquête immédiate de la France par un homme isolé, luttant contre toutes les forces organisées d'un grand pays, qu'on pouvait croire lassé de sa tyrannie. Il n’eut qu’à regarder les généraux envoyés qui avaient juré de s'emparer de lui. Tous se soumirent sans discussion. |

« Napoléon, écrit le général anglais Wolseley, débarque en France presque seul, et comme un fugitif, de la petite île d'Elbe qui était son royaume, et réussit en quelques semaines à bouleverser, sans effusion de sang, toute l’organisation du pouvoir de la France sous son roi légitime : l’ascendant personnel d’un bomme s’affirma-t-il jamais plus étonnamment ? Mais d’un bout à l’autre de cette cam-

figuraient plusieurs des célèbres conventionnels tant redoutés de l’Europe. Les récits du temps sont remplis de faits significatifs sur ce point. Un jour, en plein conseil d'Etat, Napoléon rudoie grossièrement Beugnot, le traite comme un valet mal appris. L'effet produit, il s'approche et lui dit: « Eh bien, grand imbécile, avez-vous retrouvé votre tête ? » Là-dessus, Beugnot, haut comme un tambour-major, se courbe très bas, et le petit homme, levant la main, prend le grand par l'oreille, « signe de faveur enivrante, écrit Beugnot, geste familier du maître qui s’humanise ». De tels exemples donnent une notion nette . du degré de platitude que peut provoquer le prestige Ils font

. comprendre l’immense mépris du grand despote pour les hommes de son entourage.

ss ‘1 mr:

pagne, qui fut sa dernière, combien est remarquable Le

cendant qu il exerçait également sur les alliés, les obligeant à suivre son initiative, et combien peu s’en fallut qu ’il ne les écrasät? »

Son prestige lui survécut et continua à grandir. C’est lui qui fit sacrer empereur un neveu obscur. En voyant

renaître aujourd'hui sa légende, on constate à quel point

cette grande ombre est puissante encore. Malmenez les hommes, massacrez-les par millions, amenez invasions sur invasions, tout vous est permis si vous possédez un degré suffisant de prestige et le talent nécessaire pour le maintenir.

J'ai invoqué ici un exemple de prestige absolument exceptionnel, sans doute, mais il était utile pour faire comprendre la genèse des grandes religions, des grandes doctrines et des grands empires. Sans la puissance exercée sur la foule par le prestige, cette pee resterait incompréhensible.

Mais le prestige ne se fonde pas uniquement sur l’ascendant personnel, la gloire militaire et la terreur religieuse ; il peut avoir des origines plus modestes, et cependant être considérable encore. Notre siècle en

= fournit plusieurs exemples. L’un d'eux, que la postérité

rappellera d'âge en âge, fut donné par l’histoire de l’homme célèbre déjà cité qui modifia la face du globe et les relations commerciales des peuples en séparant deux continents. [Il réussit dans son entreprise grâce à son immense volonté, mais aussi par la fascination qu’il exerçait sur tout son entourage. Pour vaincre l'opposition unanime, il n’avait qu’à se montrer, à parler un instant, et, sous le charme exercé, les opposants devenaient des amis. Les Anglais surtout combattaient son projet avec

1 néon sa présence en Angleterre suffit pour ral- 1 lier tous les suffrages. Quand, plus tard, il passa par

Southampton, les cloches sonnèrent sur son passage.

À Ayant tout vaincu, hommes et choses, il ne croyait

. plus aux obstacles et voulut recommencer Suez à Panama avec les mêmes moyens; mais la foi qui soulève les mon-

. tagnes ne les soulève qu'à la condition de n’être pas | trop hautes. Les montagnes résistèrent, et la catastrophe

enveloppant le héros. Sa vie enseigne comment peut

qui s’ensuivit détruisit l’éblouissante auréole de gloire

grandir et disparaitre le prestige. Après avoir égalé en

grandeur les plus célèbres personnages historiques, il

fut abaissé par les magistrats de son pays au rang des plus vils criminels. Son cercueil passa isolé au milieu des foules indifférentes. Seuls, les souverains étrangers rendirent hommage à sa mémoire (1). h

(4) Un journal étranger, la Neue Freie Presse, de Vienne,

. s’est livré au sujet de la destinée de Lesseps à des réflexions

d'une très judicieuse psychologie, et que, pour cette raison, je reproduis ici :

« Après la condamnation de Ferdinand de Lesseps, on n’a

plus le droit de s'étonner de la triste fin de Christophe Colomb. Si Ferdinand de Lesseps est un escroc, toute noble illusion est un crime. L’antiquité aurait couronné la mémoire de

Lesseps d’une auréole de gloire, et lui aurait fait boire à la coupe du nectar, au milieu de l’Oiympe, car il a changé la fâce de la terre, et a accompli des œuvres qui perfectionnent la création. En condamnant Ferdinand de Lesseps, le président de la Cour d'appel s'est fait immortel, car toujours les peuples demanderont le nom de l’homme qui ne craignit pas d’abaisser son siècle pour habiller de la casaque du forçat un vieillard dont la vie & été la gloire de ses contemporains.

« Qu'on ne nous parle désormais de justice inflexible là où règne la haine bureaucratique contre les grandes œuvres hardies. Les nations ont besoin de ces hommes audacieux qui croient en eux-mêmes et franchissent tous les

Page 1