CRETE PTS
* viette ‘un dossier qu'il étale méthodiquement devant lui
L, et débute avec assurance.
… [il se flatte de faire passer dans l’Âme des auditeurs la - conviction qui l’anime. Il a pesé et repesé ses arguments, jlest tout bourré de chiffres et de preuves ; il est sûr L d'avoir raison. Toute résistance, devant l'évidence qu'il » apporte, sera vaine. Il commence, confiant dans son
LE 8oN. — Psychol. des foules. 19
n’y trouve aucune explication plausible du rôle immense
suggestions opposées à leurs intérêts. C'était un sacrifice]
bon droit et aussi dans l'intention de ses collègues, q certainement ne ne nue s’incliner devant 1 vérité.
de la salle, un peu agacé par le brouhaha qui s’en 1 eve Gomment le silence ne se fait- il pas? on cette”
place à cet autre ?
Une D ‘tude passe sur son front. Il fronce les” sour-,
sant la voix. Où ne l'en écoute que moins. IL force le ton, il s'agite : le bruit redouble autour de lui. Il ne s’enten plus Ti- même, s'arrête encore ; puis, craignant que som silence ne provoque le fâcheux cri de : Clôture! il reprend de plus belle. Le vacarme devient insupportable. » %
degré d’excitation, deviennent identiques aux foules hété rogènes ordinaires, et leurs sentiments présentent par conséquent la particularité d’être toujours extrêmes. On les verra se porter à des actes d'héroïsme ou aux pire excès. L'individu cesse d’être lui-même, et votera les. mesures les plus contraires à ses intérêts personnels. À
L'histoire de la Révolution montre à quel point les. assemblées peuvent devenir inconscientes et subir les
énorme pour la noblesse de renoncer à ses privilèges, et pourtant, dans une nuit célèbre de la Constituante, ellé l'accomplit sans hésiter. C'était une menace permanenté de mort pour les conventionnels de renoncer à leur invi = labilité, et pourtant ils le firent et ne craignirent pas de se décimer réciproquement, sachant bien cependant que l’échafaud où se voyaient conduits aujourd'hui des co lègues leur était réservé demain. Mais arrivés à ce degré |
. ne D pou les ee de Li aux sug ue ‘qui les hypnotisaient. Le passage suivant des mémoires de l'un d'eux, Billaud-Varennes, est absolument typique sur ce point : « Les décisions que l'on nous reproche a tant, dit-il, nous ne les voulions pas le plus souvent deux » « Jours, un jour auparavant : la crise seule les suscitait. » Rien n’est plus juste.
: Les mêmes phénomènes d'inconscience se manifes- | tèrent pendant toutes les séances orageuses de la Convention.
« [ls approuvent et décrètent, dit Taïine, ce dont ils ont horreur, non seulement les sottises et les folies, mais les mes, le meurtre des innocents, le meurtre de leurs amis. À l’unanimitéet avec les plus vifs applaudissements a gauche, réunie à la droite, envoie à l’échafaud Danton, .son chef naturel, le grand promoteur et conducteur de la Révolution. A l’unanimité et avec les plus grands applau- “dissements, la droite, réunie à la gauche, vote les pires “décrets du gouvernement révolutionnaire. A l'unanimité, et avec des cris d’admiration et d'enthousiasme, avec des témoignages de sympathie passionnée pour Collot d'Her-
bois, pour Couthon et pour Robespierre, la Convention, Ppar des réélections spontanées et multiples, maintient -n place le gouvernement homicide que la Plaine déteste parce qu'il est homicide, et que la Montagne déteste parce u’il la décime. Plaine ‘et Montagne, la majorité et la minorité finissent par consentir à aider à leur propre uicide. Le 22 prairial, la Convention tout entière a tendu gorge; le 8 thermidor, pendant le premier quart d'heure qui a suivi le discours de Robespierre, elle l’a ten- ‘M encore. »
. Le tableau peut paraitre sombre. Il est exact pourtant. Mes assemblées parlementaires suffisamment excitées
et hypnotisées présentent les ours re Elles
les sentiments exagérés que j'ai décrits dans les foules,
instant à l’autre par Ia gamme des sentiments les plusk
deur n'avaient d’égale que sa défiance universelle. Aucun sens de la légalité, “nulle intelligence de la discipline : de
-déconcerte. Tremblants, peureux, intrépides, héroïquesy
deviennent un troupeau mobile obéissant à toutes les impulsions. La description suivante de l'assemblée de 1848, due à un parlementaire dont on ne suspectera pas la foi démocratique, M. Spuller, et que je reproduis d’après! la Revue littéraire, est bien typique. On y retrouve tous
et cette mobilité excessive permettant de passer d’un
contraires. he 00
« Les divisions, les jalousies, les soupçons, et tour 4% tour la con an aveugle et les espoirs illimités ont con< duit le parti républicain à sa perte. Sa naïveté el sa can:
terreurs et des. illusions sans bornes : le paysan et l'enfant se rencontrent en ce point. Leur calme rivalise avec leur impatience. Leur sauvagerie est pareille à leur docilité” C'est le propre d’un tempérament qui n’est point fait d’une éducation absente. Rien ne les étonne et tout 1
ils se jetteront à travers les flammes et ils reculeront des vant une ombre. '
« Ils ne connaissent point les effets et les rapports des choses. Aussi prompts aux découragements qu'aux xs Va tions, sujets à toutes les paniques, toujours trop haut où trop bas. jamais au degré qu’il faut et dans la mesure qui convient. Plus fluides que l’eau, ils reflètent toutes 14 couleurs et prennent toutes les formes. Quelle base dei gouvernement pouvait-on espérer d’asseoir en eux ? » M
Fort heureusement, tous les caractères que nous venons) de décrire dans les assemblées parlementaires ne se manifestent pas constamment. Elles ne sont foules qu'à certains mements. Les individus qui les composent arri-
vent à garder leur individualité dans un grand nombre de ‘eas, et c'est pourquoi une assemblée peut élaborer.des lois techniques excellentes. Ces lois sont, il est vrai, préparées par un spécialiste dans le silence du cabinet ; et la loi votée est en réalité l’œuvre d’un individu, et non plus celle ‘d'une assemblée. Ces lois sont naturellement les meilleures. Elles ne deviennent désastreuses que lorsqu'une
série d'amendements malheureux les rendent collectives.
L'œuvre d’une foule est partout et toujours inférieure à celle d’un individu isolé. Seuls, les spécialistes sauvent les assemblées des mesures trop désordonnées et trop inexpérimentées. Ils deviennent alors des meneurs momen- tanés. L'assemblée n’agit pas sur eux et ils agissent sur elle. Malgré toutes les difficullés de leur fonctionnement, les assemblées parlementaires représentent la meilleure méthode que les peuples aient encore trouvé pour se gouverner et surtout pour se soustraire le plus possible au joug des’tyrannies personnelles. Elles sont certainement l'idéal d'un gouvernement, au moins pour les philosophes, les penseurs, les écrivains, les artistes et les savants, en
un mot pour tout ce qui constitue le sommet d’une civi-
lisation.
Elles ne Lente d’ailleurs que deux dangers sérieux, le gaspillage forcé des finances et une restriction progressive des libertés individuelles.
Le premier de ces dangers est la conséquence forcée des exigences et de l'imprévoyance des foules électorales. Qu'un membre d'une assemblée propose quelque mesure
donnant satisfaction apparente à des idées démocra- | tiques, assurer, par exemple des retraites à tous les 4 ouvriers, augmenter le traitement des cantonniers, des \ instituteurs, etc., les autres députés, suggestionnés par de. dre 40.
174 | PSYCHOLOGIE DES. FOULES , s EU
la bte des électeurs, n “ein pas avoir l'air de dédai- :
gner les intérêts de ces derniers en repoussant la mesure
proposée. Ils savent pourtant qu’elle grèvera lourdement | |
le budget et nécessitera la création de nouveaux impôts.
Iésiter dans le vote leur est impossible. Alors que les &
conséquences de l’accroissement des dépenses sont loin-
raître clairement le jour prochain où il faudra se repré- «
senter devant l'électeur.
A cette première cause d'exagération ‘te te se. joint une autre, non moins impérative : l'obligation d’ac-
taines et sans résultats bien fâcheux pour eux, les consé- ! quences d'un vote négatif pourraient au contraire appa-
corder toutes les dépenses d'intérêt purement local. Un k
député ne saurait s’y opposer, car elles représentent encore
des exigences d’électeurs, et chaque député ne peut obte- h
nir çe dont il a besoin pour sa circonscription qu’à la
condition de céder aux demandes analogues de ses col-.
lègues (4). ,
(4) Dans son numéro du 6 avril 14895, l'Economiste faisait une revue curieuse de ce que peuvent coûter en une année
ces dépenses d'intérêt purement électoral, notamment celles , des chemins de fer. Pour relier Langayes (ville de 3.000 habi-
tants), juchée sur une montagne, au Puy, vote d’un chemin de fer qui coûtera 15 millions. Pour relier Beaumont (3.500 habitants) à Castel-Sarrazin, 7 millions. Pour relier le village de Ous (523 habitants) à celui de Seix (1.200 habitants), 7 mil-
lions. Pour relier Prades à la bourgade d'Olette (747 habi- ! tants), 6 millions, etc. Rien que pour 1895, 90 millions de . voies ferrées dépourvues de tout intérêt général ont été votés. D’autres dépenses de nécessités également électorales ne sont pas moins importantes. La loi sur les retraites ouvrières w
coûtera bientôt un minimum annuel de 165 millions d'après” le ministre des Finances, vt de 800 millions suivant l’académicien Leroy-Beaulieu. La progression continue de telles! dépenses a forcément pour issue la faillite. Beaucoup de
pays en Europe : le a 6 là Grèce, l'Espagne, la Tur:, £
En
| Le second des dangers mentionnés plus haut, la restric- | Lion forcée des libertés par les assemblées parlementaires, moins visible en apparence est cependant fort réel. Il | résulte des innombrables lois, toujours restrictives, dont les parlements, avec leur esprit simpliste, voient mal les conséquences, et qu ils se croient obligés de voter. LCe danger doit être bien inévitable, puisque l’ Angleterre ‘elle-même, où s’observe assurément le type le plus parfait du régime parlementaire, et où le représentant est le plus | indépendant de son électeur, n'a pas réussi à S'y SOUStraire. Herbert Spencer, dans un trafail déjà ancien, avait . montré que l’accroissement de la liberté apparente devait être suivi d’une diminution de la liberté réelle. Repre- | nant la même thèse dans son livre l’Individu contre l'État, il s’exprime ainsi au sujet du parlement anglais :
« Depuiscette époque, la législation a suivi le cours que } j'indiquais. Des mesures dictatoriales, se multipliant rapidement, ont continuellement tendu à restreindre les libertés individuelles, et cela de deux manières : des réglemen- ) tations ont été établies, chaque année en plus grand nombre, qui imposent une contrainte au citoyen là où ses ‘actes étaient auparavant, complètement libres, et le for-. . cent à accomplir des actes qu’il pouvait auparavant accom-
quie, y sont arrivés; d’autres vont 18 | être acculés bientôt : mais faut-il beaucoup s’en préoccuper, puisque le public a
successivement accepté sans grandes protestations Ja réduc- : tion des quatre cinquièmes dans le paiement des coupons : par divers pays. Ces ingénieuses faillites permettent alors de . rémettre instantanément les budgets avariés en équilibre. Les guerres, le socialisine, les luttes économiques nous préparent » d’ailleurs de’ bien autres catastrophes, et à l’époque de désa- » grégation universelle où nous sommes entrés, il faut se rési- L gner à vivre au jour le jour sans trop'se soucier de lende- 1 mains qui nous échappent.
à DS \ L
plir ou ne pas accomplir, à volonté. En même temps des .
Le ;
charges publiques, de plus en plus lourdes, surtout loca-
les, ont restreint davantage sa liberté en diminuant cette . portion de ses profils qu ïL peut dépenser à sa guise, et en
augmentant la portion qui lui estenlevée pour être dépen-
sée selon le bon plaisir des agents publics. »
Cette réduction progressive des libertés se manifeste
pour tous les pays sous une forme spéciale, que Herbert
Spencer n’a pas indiquée : la création d'innombrables mesures législatives, toutes généralement d'ordre res-
trictif, conduit nécessairement à augmenter le nombre,
le pouvoir et l'influence des fonctionnaires chargés de les appliquer. Ils tendent ainsi à devenir les véritables
maitres des pays civilisés. Leur puissance est d'autant.
plus grande, que, dans les incessants changements de
gouvernements, la caste administrative échappant à ces
changements, possède seule l'irresponsabilité, l’impersonnalité et la perpétuité. Or, de tous 5 despotismes, il n’en est pas de plus lourds que ceux quisse présentent sous cette triple forme.
La création incessante de lois et de règlements restrictitsl
entourant des formalités les plus byzantines les moindres |
actes de la vie, a pour résultat falal de rétrécir progressive-,
ment la sphère dans laquelle les citoyens peuvent se mou-,
voirlibrement. Victimes de cette illusion qu’en mullipliant.
les lois, l'égalité et la liberté se trouvent mieux assurées, les . peuples acceptent chaque jour de plus pesantes entraves. |
Ce n’est pas impunément qu'ils les acceptent. Habitué; | à supporter tous Îles jougs, ils finissent bientôt par le rechercher, et perdre toute spontanéité et toute énergie.
Ge ne sont plus que des ombres vaines, des automates 3
passifs, sans volonté, sans résistance et sans force.
“U LES ASSEMBLÉES PARLEMENTAIRES 177 .. Mais les ressorts qu'il ne trouve plus en lui-même £ l’homme est alors bien forcé de les chercher ailleurs.
Avec l'indifférence et l'impuissance croissantes descitoyens
le rôle des gouvernements est obligé de grandir encore. Ces derniers doivent avoir forcément l'esprit d'initiative, d'entreprise et de conduite que les particuliers ont perdu. IL leur faut tout entreprendre, tout diriger, tout protéger. L'État devient alors un dieu tout-puissant. Mais l'expérience enseigne que le pouvoir de telles divinités ne fut jamais ni bien durable, ni bien fort.
La restriction progressive de toutes Îles libertés chez certains peuples, malgré une licence qui leur donne l'il-
lusion ‘de les posséder, semble résulter de leur vieil-
lesse tout autant que d’un régime quelconque. Elle constitue un des symptômes précurseurs de cette phase de décadence à laquelle aucune civilisation n’a pu échapper jusqu'ici. | NeNe Si lon en juge par les enseignements du passé et par des symptômes éclatant de toutes parts, plusieurs de pos civilisations modernes sont arrivées à la période d'extrême vieillesse qui précède la décadence. Certaines : évolutions semblent fatales pour tous les peuples, puisque Von voit si souvent l’histoire en répéter le cours. Il est facile de marquer sommairement les phases de ces évolutions. C’est avec leur résumé que se terminera
notre ouvrage.
He
Si nous envisageons dans leurs grandes lignes la genèse
de la grandeur et de la décadence des civilisations qui ont.
précédé la nôtre, que voyons-nous ?
A l'aurore de ces civilisations, une poussière d'hommes, d'origines variées, réunie par les hasards des migrations, des invasions et des conquêtes. De sangs divers, de lan-
gues et de croyances également diverses, ces hommes n’ont de lien commun que la loi à demi reconnue d’un chef. Dans leurs agglomérations confuses se retrouvent au plus haut degré les caractères psychologiques des foules. Elles en ont la cohésion momentanée, les héroïsmes, les faiblesses, les impulsions et les violences. Rien de stable en elles. Ce sont des barbares.
Puis le temps accomplit son œuvre. L'identité de mi-
lieux, la répétition des croisements, les nécessités d’une vie commune, agissent lentement. L’agelomération d’unités dissemblables commence à se fusionner et à former “une race, c’est-à-dire un agrégat possédant des caractères et des sentiments communs, que l'hérédité fixera progressivement. La foule est devenue un peuple, et ce DOPIE va pouvoir sortir de la barbarie.
Il n’en sortira tout à fait pourtant que lorsqu’après de longs efforts, des luttes sans cesse répétées et d’innombrables recommencements, il aura acquis un idéal. Peu importe la nature de cet idéal. Que-ce soit le culte de
Rome, la puissance d'Athènes ou le triomphe d'Allah, il
suffira pour doter tous les individus de la race en voie de formation d’une parfaite unité de sentiments et de pensées. |
C'est alors que peut naître une civilisation nouvelle avec ses institutions, ses croyances et ses arts. Entraînée par son
rêve, la race acquerra successivement tout ce qui donne
l'éclat, la force et la grandeur. Elle sera foule encore sans doute à certaines heures, mais, derrière les caractères
mobiles et changeants des foules, se trouvera ce substra-
tum solide, l'âme de la race, qui limite étroitement les oscillations d’un peuple et règle le hasard.
Mais, après avoir exercé son action créatrice, le temps …