CHAPITRE IV
L'observation de M. Inaudi apporte un nouveau document à la théorie, aujourd'hui bien connue, des .mémoires partielles. Disons d'abord quelques, mots de cette théorie et rappelons rapidement en quoi elle consiste.
Il est d'usage d'employer le terme mémoire dans un sens général pour exprimer la faculté que présentent tous les êtres pensants de conserver et de reproduire les impressions reçues; mais l'analyse psychologique et un grand nombre de faits de pathologie mentale ont montré qu'on ne doit pas considérer la mémoire comme une faculté unique, ayant un siège distinct; en dernière analyse, la mémoire est un ensemble d'opérations. 11 n'existe, comme dit très bien le rapport de la commission académique, que des mémoires partielles, spéciales, locales, dont chacune a son domaine propre, et qui possèdent une indépendance telle, que l'une de ces mémoires peut s'affaiblir,
disparaître, ou au contraire se développer à l'excès, sans que les autres présentent nécessairement une modification correspondante.
Les anciens psychologues ont méconnu cette vérité d'observation, qui cependant n'avait pas échappé au vulgaire. Ainsi, Dugald Stewart, parlant des inégalités de la mémoire, dit que ces différences sont dues au choix de l'esprit ou à l'effet de l'habitude. Gall, le premier peut-être, eut l'idée d'assigner à chaque faculté sa mémoire propre, et il fonda la théorie des mémoires partielles. De nos jours les faits qui servent d'appui à cette théorie se sont multipliés. On en doit un grand nombre à M. Taine, qui a étudié avec tant de profondeur la question des images. Il faut relire à ce propos tout le premier chapitre de V Intelligence^ ce livre si abondant en détails instructifs. M. Taine a cité, entre autres, le cas de « ces peintres, dessinateurs, statuaires, qui, après avoir considéré attentivement un modèle, peuvent faire son portrait de mémoire. Gustave Doré et Horace Vernet avaient cette faculté. » Ce sont là de beaux exemples du développement d'une seule mémoire, la visuelle. Pour la mémoire musicale, on invoque d'ordinaire l'observation de Mozart notant de souvenir le Miserere de la Chapelle Sixtine après l'avoir entendu deux fois *.
Dans ces dernières années, l'étude des maladies du langage a renouvelé cette question. Rappelons seulement que chez certains malades une seule mémoire du langage, très limitée et très spéciale, est abolie, les
1. Pour l'historique de la question et le résumé de son étal actuel, voir Ribot, Maladies de la Mémoire ^ p. 106.
autres mémoires restant intactes; il y a des malades qui, sans être paralysés, ne peuvent plus écrire, mais continuent à parler; d'autres perdent la faculté de lire, tout en conservant celle d'écrire, de sorte qu'ils sont incapables de relire la lettre qu'ils viennent de tracer. M. Ribot et M. Gharcot ont été les premiers à montrer tout l'intérêt psychologique de ces curieuses dissections mentales que la maladie arrive parfois à opérer. La littérature de l'aphasie est très abondante. Nous renvoyons aux ouvrages de Kussmaul, les Troubles de la parole; Bernard, r Aphasie; Ballet, le Langage inté" rieur ^ etc.
L'étude des calculateurs prodiges nous présente la même question sous un autre aspect : chez eux, aucune mémoire n'est détruite; mais une des mémoires, celle des chiffres, acquiert une extension anormale, qui excite l'étonnement et l'admiration, tandis que les autres mémoires, considérées dans leur ensemble, ne présentent rien de particulier; elles restent parfois même au-dessous de la mesure commune.
On a pu faire des observations analogues sur M. Inaudi, qui présente un développement exceptionnel d'une seule espèce de mémoire, la mémoire des chiffres. C'est ce dont on s'aperçoit facilement lorsqu'on compare chez lui deux choses presque identiques, la mémoire des chiffres et la mémoire des lettres. Voici comment nous avons fait l'expérience. On prononce devant lui, une seule fois, une série de lettres ne formant aucun mot, comme a, r, g, f, s, m, t, u, etc. ; les lettres doivent être prononcées du même ton, sans inflexion de voix, et avec une rapidité moyenne de
M. INAtJDI. — MÉMOIRE OBS CHIFFRES. 43
deux lettres par seconde; par des tâtonnements successifs, on arrive à savoir quel est le nombre maximum de lettres que M. Inaudi peut retenir après une seule audition. Puis on refait la même expérience, exactement dans les mêmes conditions, en remplaçant les lettres par les chiffres. A première vue, il semble que le son articulé d'une lettre qu'on prononce est aussi facile à retenir dans Toreille que celui d'un chiffre; en fait, il est bien constaté que les personnes ordinaires retiennent, après une audition, un nombre un peu inférieur de lettres; soit, en moyenne, G lettres et 8 chiffres. Chez M. Inaudi, ce rapport se trouve détruit. Sa mémoire des chiffres — que nous allons examiner tout à l'heure méthodiquement — est près de cent fois supérieure à la moyenne ; sa mémoire des lettres est faible : il est incapable de répéter plus de cinq à six lettres ; même impuissance pour répéter deux lignes de prose ou de vers; il hésite, perd de son assurance, déclare qu'il ne peut pas répéter, et en somme se dérobe à l'expérience, par crainte de ne pas donner de résultats brillants. Les autres mémoires de M. Inaudi ne présentent rien de remarquable; on l'a longuement interrogé; il parait ne pas se souvenir d'une manière fidèle des figures, des lieux, des événements, des airs de musique. On a essayé dans ces derniers temps de lui faire utiliser les procédés connus de la mnémotechnie * ;
1. La mnémotechnie, dont nous aurons l'occasion de parler un peu plus loin, a comme but principal de secourir la mémoire des chiffres, en remplaçant le chiffre, qui en lui-même n'a souvent aucun sens, par un mot intelligible. On comprend que ce procédé devait échouer dans le cas de M. Inaudi, puisqu'il allait en sens contraire de ses aptitudes naturelles.
il a fallu y renoncer; le mot ne se grave point dans sa mémoire; il ne peut pas apprendre, paraît-il, de dates d'histoire; la date reste, comme chiffre, mais sans signification. Il n'y a qu'un seul cas où il se rappelle exactement une suite de mots : c'est quand ces mots font partie de l'énoncé d'un problème. Ceci est intéressant et montre combien l'attention et l'exercice sont des facteurs importants dans la formation des mémoires partielles ; cette formation ne repose probablement pas, selon nous, sur un fait anatomique, mais bien sur un fait psychologique; nous entendons par là que ce qui produit le développement d'une mémoire, c'est — outre une condition physiologique inconnue — un ensemble de facultés mentales, l'attention, la volonté, la persévérance et par-dessus tout un goût passionné pour le genre d'études qui est en connexion avec cette mémoire.
Parlons maintenant de la mémoire des chiffres. On sait que c'est la faculté maîtresse de M. Inaudi, celle qui se prête le mieux au contrôle et à la mesure; les calculs qu'il exécute intéressent surtout les mathématiciens de profession; sa mémoire des chiffres est tout spécialement un sujet d'étude pour les psychologues. Lorsqu'on parcourt les études biographiques qui ont été publiées jusqu'à ce jour sur les calculateurs prodiges, on s'aperçoit que les auteurs n'ont point fait cette distinction importante entre la mémoire et le calcul; surtout ils n'ont pas cherché à prendre une mesure de la mémoire. Cette distinction apparaît pour la première fois, si je ne m'abuse, dans le rapport académique de M. Gharcot.
Nous avons été amenés par Tétude de M. Inaudi à distinguer deux choses dans la mémoire des chiffres : 1^ le nombre maximum de chiffres qu'un sujet peut répéter après une seule audition : c'est ce que nous appellerons le pouvoir d'acquisition de la mémoire; 7p le nombre de chiffres qu'un sujet peut conserver dans sa mémoire; en les apprenant par plusieurs fois : c'est y étendue de la mémoire. Examinons séparément ces deux points, qu'on a généralement le tort de confondre.
Pouvoir d' acquisition de la mémoire des chifJYes,
Nous venons de rappeler comment on mesure dans les laboratoires de psychologie la mémoire des chiffres par une récitation ininterrompue d'une série de chiffres, prononcés avec une vitesse de 2 chiffres par seconde. Toutes les conditions de cette épreuve sont importantes; si on met des intervalles de repos dans la récitation des nombres, si on distribue ceux-ci dans des opérations distinctes, qui en augmentent l'intérêt, on soulage le poids de la mémoire, et on modifie les conditions de l'expérience. En général, un individu normal peut répéter de 6 à 12 chiffres après une première audition. Ce nombre varie avec un grand nombre de facteurs, le degré d'attention volontaire, l'âge, etc. Nous avons engagé un élève du laboratoire, M. Gaultier, à faire des recherches sur la mémoire des chiffres et des lettres; de ces recherches, nous extrayons les résultats suivants, qui serviront de point de comparaison pour apprécier les aptitudes de M. Inaudi.
Le nombre moyen de chiffres retenus est :
1° Quand les chiffres sont prononcés avec une voix monotone : 7;
2** Quand les chiffres sont prononcés avec une voix rythmée : 9;
3^ Quand les chiffres sont groupés par deux : 10;
4° Quand les chiffres sont groupés par deux et en outre rythmés : 12.
Le nombre de chiffres qu'une personne retient en une seule fois, sans être absolument fixe et immuable, présente cependant une certaine constance, comme le prouve ce fait curieux que, si l'on prie une personne d'apprendre un nombre de chiffres supérieur à la moyenne qu'elle peut retenir après une seule audition, on voit le temps nécessaire pour apprendre la série de chiffres s'élever brusquement ; ainsi une des personnes examinées met 2 secondes pour apprendre de 4 à 7 chiffres; elle met 3 secondes pour apprendre de 8 à 10 chiffres; 4 secondes pour 11 chiffres; 38 secondes pour 13 chiffres; 75 secondes pour 14 chiffres.
M. Ebbinghaus, qui a fait des recherches analogues sur les syllabes dépourvues de sens, dit qu'après une seule lecture il pouvait se rappeler 7 syllabes; pour se rappeler 12 syllabes, il fallait 16 lectures; pour 24, 44 lectures; pour 26, 55 lectures. [Ueber das Ged'àchtnissy 1885, p. 64.)
Ceci nous montre une curieuse loi de progression, non encore formulée nettement, mais entrevue. Entre une personne qui apprend 6 chiffres ou syllabes à une seule audition et une autre personne qui en apprend 12, il n'y a pas la différence du simple au double; le
temps nécessaire à Tacquisition des chiffres croît, non proportionnellement au nombre des chiffres, mais beaucoup plus vite : disons, pour faire image, qu'il croit comme le carré ou le cube du nombre *.
J*ai fait, il y a un an, — avec Tautorisation de M. Buisson, — ^des recherches sur la mémoire des chiffres dans les écoles primaires élémentaires de Paris; j'ai fait répéter des chiffres à environ 400 garçons de huit à treize ans; j'ai vu, comme on Tavait déjà noté, que le nombre de chiffres retenus crott avec l'âge. J'ai rencontré très peu d'enfants dont la mémoire dépassât la moyenne' de l'adulte, et qu'on pouiTait considérer à ce point de vue comme des petits prodiges. Je donnerai cette simple indication : sur 100 enfants au-dessous de treize ans, je n'en ai vu que quatre qui pouvaient répéter, dans les conditions que j'ai dites, 12 à 15 chiffres; ce sont peut-être des calculateurs prodiges en herbe '.
Examinons maintenant ce que peut faire M. Inaudi.
M. Inaudi a l'habitude dans ses exercices de répéter
1. Il n'y a pas de loi précise à poser; le résultat dépend d'une foule de circonstances, aptitudes individuelles, bonnes dispositions de santé, etc.
2. Plusieurs auteurs ont étudié la mémoire des chiffres dans les écoles, notamment M. Jacobs, qui a cru trouver une relation entre la position d'un élève dans sa classe et le nombre de chiffres qu'il peut retenir. Je n'ai pas réussi à confirmer cette expérience, et je m'explique l'erreur de M. Jacobs de la manière suivante : il confiait l'expérience au professeur de la classe, et ce dernier, connaissant les élèves, poussait et chauffait davantage, sans en avoir conscience, les bons élèves. C'est ce que j'ai constaté en confiant la recherche à un professeur; toutes les fois que j'ai opéré moi-même, sur des élèves dont j'ignorais le classement, j'ai obtenu des résultats bien différents. (Voir Jacobs, Mind^ XII, p. 45. — Bolton, Amer, Journ, of Paych,^ IV, p. 362.)
24 chiffres; on les divise par tranches de trois et on en dit la valeur; M. Inaudi répète, à la suite de celui qui énonce, chaque tranche, avec l'indication de la valeur; puis il répète la série entière. Dans cet acte de rappel, il est guidé par le son de sa propre voix qu'il entend retentir en lui (audition mentale). Le fait d'articuler lui-même des nombres facilite sa mémoire, comme l'indication de la valeur; quand la série entière vient d'être énoncée, M. Inaudi a le sentiment qu'il l'a apprise et peut la répéter; il ignore à quel signe il reconnaît que la série est apprise.
Il a pu répéter une fois, nous dit-il, une série de 27 chiffres. Nous proposons de lui en lire 36, en les groupant à sa manière; il y consent. Nous lisons simplement les chiffres par tranches de trois; lui-même, en répétant chaque tranche immédiatement après nous, ajoute l'indication de la valeur. La répétition de la série entière se fait sans aucune erreur * ; mais le sujet, pendant l'expérience, a fait des efforts visibles d'attention; il a cligné des yeux et de temps en temps fermé énergiquement les poings, comme pour forcer un souvenir à revivre; il s'est repris une ou deux fois. Il remarque alors qu'il lui est plus facile de répéter 400 chiffres résultant de problèmes divers qu'on lui a posés pendant une soirée, que de répéter d'une façon continue une série de 36 chiffres. Voici la raison qu'il en donne : quand il répète les 400 chiffres, il est aidé par le sou-
1. Dans cette expérience, j'ai mis une minute à énoncer les 36 chiffres, M. Inaudi les répétant à mesure, après moi. Après un intervalle de 3 secondes, M. Inaudi a répété la série entière ; il Ta fait en 30 secondes.
M. INAUOI. — MEMOIRE DES CniFFnF.S. 49
venir des problèmes posés, qui ont contribué à bien jfixer son attention sur les cbifFres et ont donné à ces chiffres un caractère intéressant; la série monotone de 36 chiffres sans signification éveille moins son attention. Nous pouvons ajouter comme seconde raison que les intervalles de repos doivent être utiles pour s'assimiler les chiffres ; la série de 36 doit être apprise d'une manière continue, et c'est là un- effort pénible.
Nous demandons ensuite, quelques minutes après, u M. Inaudi de répéter 51 chiffres. Il y consent, non sans appréhension. Quand le vingt-sixième chiffre vient d'être prononcé par l'expérimentateur, M. Inaudi s'arrête, très troublé. « C'est curieux, dit-il, je n'ai jamais éprouvé cela, je sens que je vais oublier les chiffres que vous venez de réciter. »
A quel signe reconnaît-il ce trouble de la mémoire? Il n'a pu le dire. Toujours est-il que, revenant en arrière, il répète la série des 26 chiffres qu'on vient de dire, puis demande à l'expérimentateur de continuer l'expérience. U n'a pas pu répéter les 51 chiffres. Il en a omis, transposé, il a commis des erreurs sur environ 10 chiffres; 42 ont été répétés exactement. Dans ces diverses épreuves, M. Inaudi a demandé que les chiffres fussent prononcés très lentement. II attribue son insuccès partiel à ce que la disposition de l'expérience n'éveillait pas suffisamment son attention sur la série des chiffres.
Ce nombre de 42 doit donc être conservé comme exprimant le pouvoir d'acquisition de M. Inaudi. Nous ne possédons malheureusement pas de documents analogues sur les anciens calculateut*s prodiges, nous per-*
mettant de faire une comparaison entre leur mémoire et celle de M. Inaudi. Nous avons souvent dit que Thistoire scientifique des anciens calculateurs prodiges manque en général de précision, et que l'hyperbole enthousiaste y remplace trop souvent la psychométrie. Exception doit être faite uniquement pour Henri Mondeux, sur lequel nous possédons une observation instructive de Cauchy, le rédacteur du rapport académique; encore cette observation est-elle assez vague. L'expérience de Cauchy a consisté à faire apprendre à Mondeux un nombre de 24 chiffres, partagé en quatre tranches, de manière à pouvoir énoncer à volonté les 6 chiffres enfermés dans chacune des tranches. Pour arriver à ce résultat, Mondeux mit 5 minutes. M. Inaudi n'a eu besoin que d'entendre l'énoncé des 24 chiffres, et de les répéter une fois, ce qui prend 30 secondes; il conserve donc l'avantage sur son devancier.
Un autre point de comparaison est à citer, mais celui-là appelle les plus expresses réserves. Dans un article de M. Laurent (article Calcul mental de la Grande Encyclopédie) il est parlé d'un calculateur prodige nommé Vinckler, qui aurait fait une expérience remarquable à l'université d'Oxford; il répéta 5 000 chiffres qu'on lui lut dans le courant d'un après-midi. M. Laurent, qui n'assistait pas à l'expérience, ne songe évidemment pas à s'en porter garant; pour ma part, je ne puis l'accepter comme véritable *. Du reste, M. Laurent considère comme un tour de force plus extraordinaire encore l'expérience suivante, qui
1. Les témoins de rcxpériencc sont, me dit-on, morts aujourd'hui» Vinckler aussi. Ce n'est plus qu'une légende.
aurait été faite, lui témoin, par Vinckler. Cette expérience a consisté à décomposer un nombre de 5 chiffres en 4 carrés; il est prouvé que tout nombre peut être décomposé en 4 carrés, mais on ne possède pas en mathématiques de méthode pour cette décomposition, que Ton fait uniquement par tâtonnement. Je crois que la difficulté de cette décomposition doit varier beaucoup avec le nombre choisi, et pas seulement avec la grandeur de ce nombre. Quoi qu'il en soit, Vinckler aurait mis 5 minutes pour cette décomposition. M. Inaudi a l'avantage sur lui; je lui ai fait faire cette expérience de calcul, qu'il ne connaissait pas, et il n'a pas mis plus d'une minute à trouver les 4 chiffres de la solution. J'en conclus donc que, puisque M. Inaudi — qui est supérieur à Vinckler sur les points où on peut les comparer — ne répète pas plus de 42 chiffres après une seule audition, il serait invraisemblable que dans les mêmes conditions Vinckler en répétât 4 000 » .
A propos de ce nombre de 42, qui est, comme disent les auteurs anglais, le mental span d' Inaudi, je dois présenter une remarque importante. M. Inaudi a peine à admettre que ce chiffre soit la limite de sa mémoire, et il insiste sur la faculté qu'il a de répéter, à l'issue d'une séance, tous les chiffres avec lesquels il a travaillé; ces chiffres dépassent souvent le nombre de 300. Il n'y a point de contradiction entre les deux expé-
1. S'il fallait à tout prix une explication pour un fait dont la réalité matérielle n'est pas démontrée, nous dirions qu'on pourrait yraisemblablement faire un tour de force analogue à celui qui est attribué à Vinckler en employant les ressources de la mncmotechnie.
riences. Les 300 chiffres qu'il répète à la fin d'une séance, il ne les a pas appris les uns à la suite des autres sans interruption ; ces chiffres proviennent d'expériences distinctes, où le calculateur n'a confié chaque fois à sa mémoire que des séries de 24 chiffres au plus, et ces chiffres appartenaient à des problèmes distincts. Il y a donc eu des intervalles de repos, si courts qu'on les suppose, et des diversions d'attention qui ont facilité l'assimilation de la masse totale, vraiment énorme.
Pour bien faire comprendre ma pensée, j'aurai recours à une image empruntée à la physiologie de l'effort musculaire. Quand on cherche à connaître la force de contraction musculaire et volontaire d'une personne, on lui fait serrer avec autant de force que possible un instrument approprié, et on la prie de soutenir son effort de contraction jusqu'à ce qu'elle soit vaincue par la fatigue. La durée de l'effort ne possède une signification que si la contraction a été continue; le moindre intervalle de repos permettrait de faire une contraction beaucoup plus longue. On peut supposer, à bon droit, qu'il en est de même pour l'effort qui consiste à se rappeler des nombres; il doit être relativement plus facile de retenir 400 chiffres, quand on les a appris par séries de 24, avec des intervalles de repos, que si on était obligé de les apprendre d'une manière continue, les uns à la suite des autres.
Tout récemment (novembre 1893), ayant eu l'occasion de revoir M. Inaudi au laboratoire, nous avons cherché à nous rendre compte du temps qui lui était nécessaire pour apprendre et réciter sans erreur 100 chiffres.
Cette recherche, comme on voit, diffère sensiblement de celle qui a été précédemment indiquée et qui portait sur la mémoire de 52 chiffres; dans cette dernière expérience, on ne permettait à M. Inaudi que d'entendre une seule fois renonciation des chiffres à retenir. Au contraire, dans Texpérience des 100 chiffres, la feuille sur laquelle ils étaient inscrits a été confiée à rimpresario qui les a lus et répétés aussi souvent que M. Inaudi les lui a demandés, et on a mesuré le temps.
Voici comment on a procédé. I/impresario a d'abord lu 18 chiffres (groupes en nombres de 3 chiffres] que M. Inaudi a ensuite répétés lentement, avec effort, comme s'il avait eu de la peine à les entendre. La repétition s'étant faite exactement, Timpresario a lu les 15 chiffres suivants, et M. Inaudi Ta alors arrêté, pour répéter les 36 chiffres. Tout cela a été fait en une minute et demie. Puis l'imprésario a lu 21 chiffres de plus, et M. Inaudi les a répétés exactement en même temps que les précédents, total 57 chiffres, qui se trouvaient appris en 4 minutes. Puis, lecture de 18 nouveaux chiffres, et répétition totale; on arrive à ce moment à cinq minutes et demie; puis 33 nouveaux chiffres sont lus, appris, et ajoutés aux autres; cela fait environ neuf minutes. Après une nouvelle lecture générale pour consolider les résultats, M. Inaudi a pu réciter les 100 chiffres (en réalité il y en avait 105), et l'expérience totale a duré douze minutes.
Cet essai a été fait vers la fin d'une séance assez fatigante, et M. Inaudi pense que s'il s'était livré à cet exercice au début de la séance, il aurait pu apprendre les 100 chiffres en moins de temps, en dix minutes
environ. Son sentiment est aussi que ce sont les chiffres du milieu de là série, par exemple de 40 à 70, qui lui ont donné le plus de peine.
En tenant compte de la marche de l'expérience, on voit qu'elle peut se décomposer de la manière suivante :
M. Inaudi a appris en : In^SO' 36 chiffres.
Si nous faisons la part des variations de Tattention et de la fatigue au cours de l'expérience, nous constatons ici, pour celte magnifique mémoire, la même règle de progression du temps qu'Ebbinghaus a si bien mise en lumière par des expériences faites sur lui-même. Les 36 premiers chiffres ont été appris en une minute et demie; si cette vitesse d'acquisition avait pu êlre conservée, la série des 100 chiffres aurait été retenue en quatre minutes et demie; or il a fallu près du triple de ce temps-là, ce qui montre bien que le temps n'est pas proportionnel au nombre des chiffres, mais augmente beaucoup plus rapidement.
Terminons sur ce point par une remarque accessoire. M. Inaudi nous a dit que la série de 100 chiffres qu'on lui avait proposée présentait des difficultés particulières, parce que les chiffres se suivaient au hasard et n'avaient aucune liaison. Il nous a expliqué ce qu'il faut entendre par cette liaison, et comment elle facilite le travail de la mémoire. Quand deux nombres comme 324, 825 se suivent, ils ont une liaison entre eux : au 24 du premier nombre succède le 25 du second ; ils sont
plus faciles à retenir. Fréquemment, quand une per* sonne cherche à écrire rapidement, pour les nécessités d'un problème ou d'un exercice de mémoire, 50 à 100 chiffres, elle fait des liaisons de ce genre, sans s'en douter, parce que les chiffres ont quelque tendance — une tendance très faible, bien entendu — à s'évoquer dans l'ordre où ils ont été appris; et M. Inaudi profite de ces liaisons inconscientes *.
Étendue de la mémoire.
Il faut entendre par étendue de la mémoire sa capacité, soit le nombre maximum d'objets qu'elle peut retenir. L'étendue de la mémoire des chiffres est exprimée par le nombre de chiffres qu'une personne peut, à un moment donné, réciter de mémoire.
En général, les chiffres qu'un individu normal apprend par séries de 8 ou 9 dans une expérience, et au prix d'un grand effort, ne restent pas dans la mémoire plus de quatre ou cinq secondes ; ils font dans la mémoire comme un léger bruit qui bientôt disparaît. Des chiffres assemblés au hasard et qu'aucun lien logique ne rattache les uns aux autres ne se fixent point facilement dans l'esprit ; ils ne présentent pour nous rien d'intéressant, ils n'ont, peut-on dire.
1. Nous avons remarqué que certaines personnes éprouyent une grande difficulté à rompre la liaison naturelle et à écrire en série des chiffres qui ne se suivent pas. M. Charcot, il nous en sonyient, était très sensible à la difficulté, et à son insu il a donné devant la commission de l'Académie^ pour les expériences de l'échiquier, que nous décrirons plus loin, beaucoup de chiffres qui se suivaient.
aucun caractère intelligent qui éveille notre attention. Chacun peut s'en assurer sur lui-même avec la plus grande facilité.
La disparition du souvenir de 9 chiffres est presque infaillible quand nous cherchons, après les avoir répétés, à en retenir une nouvelle série de 9. A moins d'employer quelque artifice du genre de ceux qu'enseigne la mnémotecbnie, nous constatons, dès que nous faisons effort pour apprendre la seconde série, que la première s'est complètement évanouie.
M. Inaudi n'est point sujet à ces faiblesses de mémoire; après lui avoir donné une première série de 24 chiffres, on peut lui en donner une seconde, une troisième; il les répète toutes, et les dernières ne font aucun tort aux premières. C'est ainsi qu'il peut arriver, à la fin d'une séance, à répéter 300 chiffres provenant des différents problèmes qu'on lui a posés.
Nous allons citer un curieux exemple de la persistance de sa mémoire des chiffres. M. Darboux, à une séance de la commission académique, donne à M. Inaudi 24 chiffres à répéter. M. Inaudi s'en souvient quatre ou cinq jours après, dans une séance à la Salpêtrière. Nous n'avons pas pu nous assurer de l'exactitude de la répétition, n'ayant pas assisté à la séance de la commission. Mais nous écrivons les chiffres dits par M. Inaudi à la Salpêtrière; quarante jours après, nous le revoyons; dans cet intervalle, il a chaque jour, dans les séances qu'il donne en ville et sur les théâtres, opéré sur 300 chiffres au minimum; de plus, il n'était nullement averti que nous lui demanderions la série de chiffres donnée par M. Darboux; cependant
M. INâUDI. — MEMOIRE DES CHIFFRES. 57
il a pu en retrouver un peu plus de la moitié, en faisant un grand effort d'esprit.
Nous avons en outre interrogé M. Inaudi sur ce point, et voici ce qu'il nous a appris : il oublie en quelque sorte volontairement les chiffres des séances publiques, quand ces chiffres ne présentent aucun intérêt; il retient au contraire les chiffres qu'il a reçus dans des conditions particulières, qui ont fait Tobjet d'un pari, ou qui se rattachent à un problème nouveau. J'ai alors prié M. Inaudi de bien vouloir réciter tous les chiffres qui^ à ce moment-là, étaient contenus dans sa mémoire; inutile de dire que le jeune calculateur était ainsi interrogé à l'improviste et n'avait pas pu se préparer à l'expérience. J'avoue que j'avais cru que la mémoire de M. Inaudi devait contenir au moins un millier de chiffres, et je m'apprêtais à faire l'inventaire de cette mémoire. En fait, M. Inaudi n'a pu se rappeler que les 230 chiffres provenant de la représentation publique de la veille au soir (c'est-à-dire seize à dix-huit heures auparavant) et quelques chiffres un peu plus anciens, remontant à cinq ou six jours. Le reste était çublié. Pour nous assurer de l'exactitude de la répétition, nous avons prié M. Inaudi de nous redire deux fois ces 230 chiffres, et les deux répétitions ont été conformes. Le résultat négatif de cette expérience ne manque pas d'intérêt; elle montre que M. Inaudi est comparable, dans une certaine mesure, à l'écolier au travail facile, qui apprend très vite de mémoire ce qui est nécessaire à un examen, et, l'examen passé, oublie tout ^ Chez
1. Cette faculté de se rappeler seulement pour un temps, faculté fréquente non seulement chez l'écolier, mais chez Tayocat,
M. Inaudi, il y a un balayage périodique de la mémoire des chiffres, qui permet aux chiffres nouveaux de prendre la place des anciens.
La vérité de cette interprétation est encore attestée par une seconde expérience, à résultat négatif comme la première; chez M. Inaudi, les résultats négatifs ont toujours de la valeur, à cause de l'intérêt et de Tattention qu'il apporte à toutes les expériences. Voici ce qui s'est passé. Ayant constaté que M. Inaudi pouvait répéter facilement les 230 chiffres de la représentation publique de la veille, je lui demandai s'il serait capable de refaire ce tour de force à ma conférence de la Salpêtrière sur les calculateurs prodiges, conférence où
l'homme politique, a été étudiée par M. Verdon (cité par 'W. James, Psychology^ p. 685, t. I). Je ne suis pas en mesure d'expliquer complètement cette faculté de mémoire temporaire, qui est développée À quelque degré chez tous les hommes ; je remarquerai seulement que, si pour quelques-uns elle est une preuve de faiblesse de la mémoire, elle constitue chez d'autres une mémoire perfectionnée ; il y a intérêt en effet, dans certaines circonstances, à ne se rappeler que pour un espace de temps déterminé, et la faculté d'expulser de sa mémoire un fait dont la connai^ance devient inutile peut être considérée comme un sérieux avantage pour l'individu qui la possède. Il me semble qu'on doit arriver, par un effort volontaire, à développer en soi celte modalité de la mémoire. Si on veut conserver un souvenir pour une très longue durée, il est bon de le rappeler de temps en temps ù la conscience, et de le fortifier par une répétition mentale ; si on néglige ou même qu'on évite de penser a ce souvenir, on le laisse s'affaiblir et disparaître. — En second lieu, il y a dans la manière dont on acquiert le souvenir, un procédé pour en faire un souvenir durable ou éphémère : si on apprend vite, si on apprend mécaniquement, sans classer le souvenir, sans en approfondir le sens, il y a beaucoup de chances pour que ce souvenir disparaisse; il sera plus tenace si on se l'assimile lentement, si on cherche à nouer un grand nombre de relations entre le fait nouveau et les faits anciens qui sont dans la possession de notre mémoire.
il aurait à apprendre 230 chiffres nouveaux ; il s*y engagea, par excès d^amabilité ; or, à la conférence, quand il eut confié à sa mémoire les 230 chiflres nouveaux, et que le moment fut venu de répéter les anciens, il eut un moment d*hésitation ; il eut le sentiment qu*il avait oublié en partie celte série ancienne, et en effet il ne put pas répéter tous les chiffres. Evidemment, la charge nouvelle qu*il venait de confier à sa mémoire avait eu pour efiPet d^éliminer en partie ces souvenirs de date antérieure; et quoique je ne doute pas que M. Inaudi puisse, dans de meilleures conditions, rassembler 500 chiffres et plus dans sa mémoire, il est certain que le déblayage de ses souvenirs anciens facilite l'acquisition des souvenirs nouveaux.