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CHAPITRE III

Les opérations que M. Inaudi exécute sont des additions, des soustractions, des multiplications, des divisions, des extractions de racines; il résout par Tarithmétique des problèmes correspondant à des équations du premier degré, et, en outre, un de ses exercices favoris est de dire le jour correspondant à une date quelconque qu'on lui indique. Ce sont là pour lui des exercices de calcul mental. Nous entendons par ce mot calcul mental un calcul qui est fait de tête, sans que la personne emploie la lecture des chiffres, ou récriture, ou un moyen matériel quelconque ayant pour but de soulager la mémoire. Le calcul mental est donc un calcul fait de mémoire.

Pour bien se rendre compte des facultés d'une personne, il faut examiner comment elle exécute les actes dont elle a l'habitude et l'étudier autant que possible dans son milieu. Nous commencerons par décrire les

exercices qui sont habituels à M. Inaudi, et qu*il montre régulièrement chaque soir sur un théâtre.

A chaque représentation, il fait simultanément et de mémoire les opérations suivantes : 1® une soustraction entre deux nombres de vingt et un chiffres; 2® une addition de cinq nombres de six chiffres chacun; 3® le carré d'un nombre de quatre chiffres; 4® la division de deux nombres de quatre chiffres ; 5° la racine cubique d*un nombre de neuf chiffres; 6° la racine cinquième d*un nombre de douze chiffres *.

Voici comment M. Inaudi fait ces opérations, quand il est en représentation. Des personnes de l'assistance disent les chiffres. M. Inaudi les répète à mesure, pour s'assurer qu'il est d'accord avec toutes ces personnes, et l'imprésario écrit sur de grands tableaux noirs les chiffres dits, sous la dictée de M. Inaudi. M. Inaudi ne se tourne pas une seule fois vers les tableaux noirs; il reçoit les chiffres et les nombres par l'audition, et, comme nous le verrons tout à l'heure, il se sert de la mémoire auditive. Pendant toute la durée des calculs, M. Inaudi reste bien en face de l'assistance, bras croisés. Quand la série de chiffres nécessaire à une des opérations est écrite à la craie sur le tableau noir, M. Inaudi la fait énoncer par son imprésario, qui a soin de prononcer les chiffres lentement, en les articulant avec force. M. Inaudi répète ensuite les chiffres. Quelquefois il fait la répétition avant celle de l'imprésario, qui se contente dans ce cas de rectifier ses

1. Le nombre et la valeur des racines varient suivant les jours, puisque les opérations sont proposées par les spectateurs. M. Inaudi n'accepte pas de problèmes en scène.

erreurs. Puis on passe à la seconde opération; dès que les chiffres en sont écrits, M. Inaudi les fait répéter, puis les répète lui-même comme les précédents. Ce travail est assez long, et M. Inaudi Texécute avec autant de précision que possible, car il cherche avant tout à donner des résultats exacts. Quand la série des opérations a été ainsi, par ces répétitions successives, bien gravée dans son esprit, il commence son travail mental en faisant une récapitulation générale de tous les chiffres inscrits sur le tableau noir, auquel il tourne le dos.

Comptons le nombre de répétitions que fait M. Inaudi : 1° répétition après le spectateur; 2° répétition au moment de l'inscription des chiffres sur le tableau noir ; 3® répétition totale de tous les chiffres avant de procéder aux opérations. Ces répétitions nombreuses sont un grand secours pour la mémoire. Pendant les calculs, il fait différents gestes, tics sans importance et du reste très variables; il chuchote des chiffres; il n*est point troublé par le bruit qu'on fait autour de lui, par les réclamations des assistants, etc.; il conserve son sang-froid, et il a même pris l'habitude, pour calmer l'impatience du public, d'émettre, pendant ses calculs, quelques réflexions piquantes; il lui arrive parfois de répondre avec esprit à une question, et nous l'avons vu, à la Salpêtrière, soutenir une conversation avec M. Charcot pendant qu'il résolvait de tête un problème compliqué; cette conversation ne l'embrouillait pas dans ses calculs, elle en a simplement prolongé la durée.

D'ordinaire, il demande qu'on lui dise des dates, se

faisant fort d'indiquer le jour correspondant. Les demandes de dates pleuvent de toutes parts, et il y répond avec une rapidité surprenante — et une parfaite exactitude, comme j'ai pu le constater moi-même.

Pour trouver la solution de ses six calculs, M. Inaudi met un temps relativement très court, dix à douze minutes; au théâtre, il ne reste pas plus longtemps en scène ; et dans ces dix minutes il faut comprendre non seulement le calcul, mais la répétition des données des problèmes.

Pour conduire au résultat final de telles opérations, il faut que M. Inaudi ait une mémoire des chiffres extrêmement développée; car pendant ces dix minutes il a été obligé d'apprendre et de retenir sans erreur tous les chiffres écrits sur le tableau ; il a dû en outre retenir les chiffres des résultats qu'il énonce, et enfin les chiffres des solutions partielles qu'il a dû nécessairement trouver afin d'arriver aux solutions définitives. Ces chiffres dépassent certainement le nombre de deux cents ^

1. Le nombre des cbi£Pres inscrits sur le tableau noir pendant les représentations donne lieu ù une curieuse illusion; certains spectateurs prétendent qu'il y en a au moins 400 ; or M. Thorcey, rimpresario, m'affirme qu'on n'atteint presque jamais le nombre de 300. Puisque nous avons l'occasion de parler des illusions du public, disons aussi un mot sur l'art de provoquer ces illusions : c'est ce qu'on appelle Vart de la présentation. L'imprésario qui fait les calculs sur le tableau noir pendant que M. Inaudi les fait mentalement, se trompe quelquefois réellement, et plus souvent il feint de se tromper, pour amener une discussion, qui tourne toujours à l'avantage de M. Inaudi et soulève les rires. De plus, afin de mettre bien en lumière la rapidité de calcul de M. Inaudi, l'imprésario a soin de faire lui-même l'opération très lentement; et, par un raffinement d'art, il donne l'illusion qu'il se presse en exagérant le mouvement de sa main quand il écrit

A la Salpêtrière, à la fin d^une séance qui avait duré environ deux heures, et où on lui avait posé différents problèmes, on lui fit répéter tous les chiffres; il le fit sans erreurs; le nombre total était de 230. Nous avons pu vérifier l'exactitude parfaite de la répétition, car les chiffres avaient été conservés par écrit. On rapporte que, dans une représentation donnée à la Sorbonne devant les élèves des lycées, M. Inaudi a répété 400 chiffres. Ne connaissant ce résultat que de seconde main, nous ne pouvons en garantir l'exactitude.

Ce qui ajoute au caractère vraiment extraordinaire de cette mémoire, c'est que M. Inaudi répète ses tours de force tous les soirs, régulièrement, dans des représentations théâtrales, et deux fois par jour le dimanche. Il donne en outre de nombreuses séances en ville, à la presse, dans des lycées, chez des particuliers; et on peut évaluer, en moyenne, et en restant bien au-dessous de la vérité, à 300 le nombre de chiffres qu'il grave dans sa mémoire tous les jours.

un chiffre ou trace une barre. Tout cela est intéressant à noter, et montre, comme nous le dirons plus loin à propos des échecs, combien il est difficile d'échapper aux illusions dans les représentations publiques.

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