De VlnteUigence, t. I, p
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peu détaillée, est assez courte pour que je puisse la reproduire ici in extenso ; elle est ainsi conçue :
a On rencontre des joueurs d'échecs qui, les yeux fermés, la tête tournée contre le mur, conduisent une partie d'échecs. On a numéroté les pions et les cases * ; à chaque coup de l'adversaire, on leur nomme la pièce déplacée et la nouvelle case qu'elle occupe; ils commandent eux-mêmes les mouvements de leurs propres pièces, et continuent ainsi pendant plusieurs heures; souvent ils gagnent, et contre de très habiles joueurs. Il est clair qu'à chaque coup lar figure de l'échiquier tout entier, avec l'ordonnance des diverses pièces, leur est présente, comme dans un miroir intérieur, sans quoi ils ne pourraient prévoir les suites probables du coup qu'ils viennent de subir et du coup qu'ils vont commander.
a Un de mes amis, Américain, qui possède cette faculté, me la décrit en ces termes : « Quand je suis « dans mon coin, les yeux contre le mur, je vois simula a tanément tout l'échiquier et toutes les pièces telles a qu'elles étaient en réalité au dernier coup joué. Et a au fur et à mesure qu'on déplace une pièce, l'échia quier m'apparaît en entier avec ce nouveau changea ment. Et lorsque j'ai quelque doute dans mon esprit « sur la position exacte d'une pièce, je rejoue menta- « lement tout ce qui a été joué de la partie, en m'ap- « puyant particulièrement sur les mouvements succes-
1. 11 ne faudrait pas croire que ce numérotage dont parle M. Taine soit une convention faite à propos du jeu sans voir; de tout temps, il y a eu dans le jeu d'échecs une nomenclature permettant de se rendre un compte exact de la position des pièces.
ENQUETE SUR LE JEU d'ÉCHEGS A l'aVEUGLE. 209
« sifs de cette pièce. Il est bien plus facile de me trom- « per lorsque je regarde Téchiquier qu^autrement. Au « contraire (quand je suis dans mon coin), je défie qu'on c( m'annonce à faux la marche d'une pièce sans qu'à un a certain moment je m'en aperçoive.... Je vois la pièce, « la case et la couleur exactement telles que le tource neur les a faites, c'est-à-dire que je vois l'échiquier « qui est devant mon adversaire, ou tout au moins j'en a ai une représentation exacte, et non pas celle d'un « autre échiquier. C'est au point que moi, qui n'ai plus « depuis longtemps l'habitude de jouer, je commence a toujours, avant d'aller dans mon coin, par bien « regarder l'échiquier tel qu'il est au début, et c'est à « cette première impression que je me rattache et que « je reviens mentalement. » D'ordinaire, il ne voit ni le tapis vert, ni l'ombre des pièces, ni les très petits détails de leur structure; mais, s'il veut les voir, il le peut. Il a souvent fait des parties d'échecs mentales avec un de ses amis qui avait la même faculté que lui, en se promenant sur les quais ou dans les rues. Gomme on s'y attend, une représentation si exacte et si intense se répète ou dure involontairement. « Je n'ai jamais « joué une partie d'échecs, dit-il, sans l'avoir rejouée « seul quatre ou cinq fois la nuit, dans mon lit, la têtç « sur l'oreiller.... Dans l'insomnie, lorsque j'ai des <i chagrins, je me mets à jouer ainsi aux échecs en « inventant une partie de toutes pièces, et cela m'oc- « cupe : je chasse ainsi quelquefois les pensées qui a m'obsèdent. »
L'ami de M. Taine voyait donc pendant le jeu l'échiquier et ses pièces comme dans un miroir intérieur*
210 PSYCHOLOGIE DES JOUEURS d'ÉCHECS.
Cette description servait à M. Taine à illustrer et à démontrer la règle qu^il cherchait à établir, à savoir qu'une image est une sensation spontanément renaissante, ordinairement moins énergique et moins précise que la sensation proprement dite, mais pouvant devenir plus ou moins énergique et précise selon les individus et selon les espèces. Nous allons voir bientôt quelle correction il faut apporter aux idées de M. Taine.
L'observation citée fait partie d'un admirable chapitre où M. Taine a traité pour la première fois avec un éclat incomparable la question fondamentale du rapport de la sensation et de l'image; il a mis en pleine lumière beaucoup de faits exacts et nouveaux; on ne saurait lui faire un reproche d'avoir commis quelques erreurs ou quelques oublis.
Je supposais, il y a trois ans, en me fondant sur l'observation de M. Taine, qu'un joueur ne peut pas jouer à l'aveugle sans recourir à la mémoire visuelle, et que la mémoire visuelle, en représentant l'échiquier devant l'esprit du joueur , est véritablement la base de ce tour de force. C'est dans ce sens que j'interrogeai M. Gœtz.
M. Gœtz, consulté sur cette question, me répondit qu'il avait à cœur de me démontrer que la mémoire visuelle ne joue aucun rôle dans le jeu sans voir. Nous prîmes un rendez-vous, et il m'exposa ses impressions personnelles. Je dois avouer que je ne le compris pas bien. C'était le premier joueur d'échecs que je voyais, et ses explications, pour être bien comprises, auraient eu besoin d'être éclaircies par les explications d'autres joueurs. Je m'empressai cependant de conseiller à
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M. Gœtz de rédiger son auto-observation. Il me le promit. La difficulté du sujet Tarrêta longtemps. Il se décida enfin, en 1892, à publier un court article sur le jeu sans voir, dans un journal spécial des échecs, la Stratégie^ qui est dirigé par M. Numa Preti.
L'article de M. Gœtz est intéressant, très bien écrit, mais fort obscur ^ M. Gœtz y soutient cette idée que le joueur sans voir ne procède pas par la mémoire visuelle ; il ne se représente pas l'échiquier comme s*il le voyait; mais il calcule. A plusieurs reprises, M. Gœtz revient sur son affirmation; le jeu sans voir, à son avis, et d'après son expérience personnelle, serait fondé uniquement sur le raisonnement et le calcul.
Il me sembla difficile d'accepter une pareille h3rpo* thèse, et plusieurs joueurs de première force, consultés sur ce point, n'ont point partagé Topinion de M. Gœtz. Il est clair que le raisonnement et le calcul interviennent dans le jeu sans voir, ainsi du reste que dans le jeu sur l'échiquier; mais ce raisonnement et ce calcul ont un objet, ils portent sur quelque chose, sur la position des pièces et leurs mouvements ; dès lors le joueur sans voir est obligé de connaître et de se représenter, sous quelque forme que ce soit, les positions successives des parties . Cela est évident et sans réplique.
Mais, d'autre part, l'article de M. Gœtz prouve que ce distingué joueur d'échecs ne se sert pas d'un* mémoire visuelle concrète; il n'a pas le sentiment ùj