Nous le publions ci-après en appendice
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voir Téchiquier, la couleur de ses cases et la forme de ses pièces ; il ne procède pas comme le joueur américain dont parle M. Taine.
C'est là un second fait, qui ne manque pas d^mpor- ' tance; et quoique ce fait ne nous soit connu que d'une manière indirecte, par le témoignage de M. Gœtz, il semble difficile de le révoquer en doute. Du moment qu'un joueur nous dit que, pendant le jeu sans voir, il ne voit mentalement ni l'échiquier, ni les pièces, il est clair qu'il ne se sert pas de la mémoire visuelle.
La complexité de la question m'intrigua. Je compris que, pour l'éclaircir, il n'y avait qu'un moyen : faire une enquête aussi générale que possible, et recueillir les observations de la plupart des personnes capables de jouer sans voir.
Depuis longtemps, j'ai insisté sur l'importance des enquêtes méthodiques en psychologie ; elles fournissent le meilleur moyen d'éclaircir les questions obscures, et de faire le triage entre la vérité et l'erreur. Quand, pour une question, on reçoit cent réponses qui émanent de sources différentes, et que dans ces réponses le même fait se trouve affirmé vingt fois, trente fois, cinquante fois, et affirmé presque dans les mêmes termes 9 on peut avoir confiance ; le fait est important, et il contient une part de vérité; ce qu'il faut considérer comme suspect et mettre à part, ce sont les faits rares, exceptionnels , qui ne se trouvent consignés que dans une seule réponse.
Je me décidai donc à publier dans le journal la Stratégie un questionnaire adressé aux joueurs sans yolr; Voici ce questionnaire :
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Procédés des joueurs d'échecs qui jouent sans voir.
a Le très intéressant article que M. Gœtz vient de publier sur ce problème dans le dernier numéro de la Stratégie (août 1892) nous a donné Tidée de faire une enquête parmi les lecteurs de ce journal, les professionnels et les amateurs d'échecs ; nous leur adressons ici un questionnaire auquel nous les prions de bien vouloir répondre. Ce questionnaire résume aussi brièvement que possible les travaux récents sur la mémoire, c'est-à-dire sur la faculté qui est nécessaire à celui qui joue a sans voir ». On remarquera qu'il est possible de se représenter sous des formes nombreuses et bien distinctes une partie d'échecs. Un tel se servira de la mémoire visuelle des couleurs ; un autre de la mémoire visuelle des formes ; un troisième, de la mémoire visuelle des mouvements. D'autres feront appel à la mémoire des mots; d'autres encore à la mémoire du toucher. Il serait très utile de connaître les procédés de chacun ; et nous espérons que les personnes compétentes voudront bien méditer un moment sur les questions suivantes -î
« 1° Etes-vous capable de jouer des parties d'échecs sans voir ? Combien ? Pouvez-vous citer quelques parties que vous avez jouées en public dans ces conditions?
« 2" Etes-vous un joueur de première force ou de force moyenne ? (Prière de répondre sans vanité et sans fausse modestie.)
^^^ Avez-vous, d'une manière générale, une bonne
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mémoire? (Exemples à Tappui.) Avez-vous des dispositions pour les mathématiques? Etes-vous un bon calculateur de tête ?
a 4° Comment vous représentez-vous les positions dans une partie jouée sans voir? Pour bien connaître la manière dont vous vous les représentez, il est bon de penser à la manière dont vous les retrouvez quand vous revenez à une partie que vous avez abandonnée pour jouer une partie différente ?
« 5® Vous représentez-vous l'échiquier individuel dont vous vous servez, avec ses détails particuliers, ou la forme des pièces et leurs accidents (forme Régence, Staunton, etc.), ou bien est-ce un échiquier sans caractères individuels ? Vous représentez-vous la position de réchiquier par rapport à vous (à droite ou à gauche, devant ou derrière) et la personnalité de votre adversaire ?
a 6® Vous représentez-vous l'échiquier et ses pièces simultanément dans leur ensemble, ou bien seulement par parties qui vous apparaissent d'une manière successive ?
« 7° Avez-vous le sentiment de voir, dans votre esprit, l'échiquier, ou bien de ne pas le voir du tout?
« 8° Si vous le voyez, dans votre esprit, est-ce que votre représentation est comparable à une photographie de l'échiquier et de ses pièces? Voyez-vous nettement la couleur des pièces et des cases? Distinguezvous, par leur couleur, les blancs et les noirs des deux camps ? Distinguez-vous la couleur du buis ou du palissandre ou de la peau qui font la matière de l'échiquier? En résumé, votre image de l'échiquier est-elle colorée ?
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« 9® Vous représentez-vous aussi bien ou mieux que la couleur la forme des pièces? Voyez-vous, mentalement, la figure du Fou et celle du Roi? Est-ce par leur figure que vous les reconnaissez dans votre mémoire ?
a 10° N'avez-vous nulle conscience de la forme et de la couleur, et vous représentez-vous, quand vous pensez à une position, la place des pièces et leurs relations réciproques? Vous représentez-vous aussi, dans ce dernier cas , le mouvement possible , le trajet des pièces, tel qu'il est déterminé par les règles du jeu ? En d'autres termes, au lieu d*une image des couleurs et des formes, avez-vous une image des positions dans Tespace et des mouvements ?
« 11® Il est possible que vous vous représentiez la position à Taide de mots que vous prononcez à voix basse (langage intérieur). Vous arrive-t-il, quand vous vous représentez, par exemple, le Fou, de penser vaguement à son nom, et de vous dire mentalement, d'une manière indistincte » a le Fou » ? Quand vous pensez au coup qui vient d'être fait, le formulez-vous comme on le formule dans les descriptions, et vous répétez-vous, ou bien vous représentez-vous une formule analogue à celle-ci : TD- ICD? Vous rappelezvous la voix de celui qui vous annonce que tel coup vient d'être joué ? Vous rappelez-vous votre propre voix commandant un coup? Quand vous pensez à la position, vous la définissez-vous par une suite de mots, que vous vous rappellerez ensuite, de sorte que c'est votre description verbale dont le souvenir vous permet de retrouver la position ?
a i2o Supposez un aveugle qui aurait appris les échecs.
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La forme des pièces et leur position ne lui seraient connues que par le toucher. Sa main lui donnerait les renseignements que nous devons à notre œil. Vous semble-t-il que, lorsque vous jouez les yeux fermés, vous vous représentez une pièce par le contact des doigts, et le mouvement de cette pièce par le geste de la main que vous faites pour la déplacer?
« 13° Il est possible que vous ayez d'autres procédés que ceux que nous indiquons, et qu'il existe même des trucs et des ficelles. Prière d'indiquer ce que vous connaissez à cet égard.
a 14** Tous les renseignements sur des questions analogues aux précédentes seront les bienvenus. »
Ce questionnaire, publié d'abord dans la Stratégie^ a été reproduit dans la plupart des journaux échiquéens de l'étranger, et traduit en plusieurs langues, en russe, en anglais, en allemand, en espagnol, etc.; il a donc fait le tour du monde des échecs. Chose curieuse, malgré l'invitation qui leur en était faite, les joueurs n'ont guère répondu; le questionnaire n'a pas provoqué plus de dix réponses. Pour avoir l'opinion des maîtres de l'échiquier, j'ai dû leur écrire des lettres personnelles. Je me fais un plaisir de citer les noms de ceux qui ont le plus contribué à m'éclairer.
C'est d'abord M. Moriau, un de nos compatriotes fixé à Londres depuis plusieurs années. M. Moriau, qui joue jusqu'à six parties sans voir, et qui est le champion du plus important cercle des échecs de Londres, a bien voulu m'écrire de nombreuses lettres sur son cas; c'est à lui que je dois les observations de
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plusieurs forts joueurs anglais, MM. Percy Howel, Gunnock, Moore, Bowles.
M. Gunnock, à son tour, a interviewé pour moi M. Blackburne, que Ton considère aujourd'hui comme le plus fort joueur sans voir. M. Blackburne, malgré de nombreuses demandes, s'est toujours renfermé dans un mutisme absolu. Il prétend qu'il ignore complètement les procédés qu'il emploie pour jouer sans voir, et que quand même il les connaîtrait, il serait incapable de les expliquer. Sans se laisser décourager par celte réponse de sphinx, M. Gunnock a eu l'esprit d'entreprendre des discussions avec M. Blackburne sur la question, et de l'exciter par des paradoxes. Dans le feu de la discussion, M. Blackburne s'est laissé aller à faire des aveux intéressants, que M. Gunnock m'a envoyés et dont j'ai pu tirer parti.
En Allemagne, je dois beaucoup à l'obligeance de M. Heydebrand von der Lasa, qui a bien voulu traduire lui-même mon questionnaire, et le faire parvenir aux plus grands joueurs de son pays ; c'est grâce à son intervention que j'ai pu avoir les observations de MM. Fritz, Schallopp et Tarrasch; ce dernier auteur a rédigé une observation si intéressante, que je la publierai in extenso dans l'Appendice, à coté de celle de M. Gœtz. M. von der Lasa s'est même donné la peine de traduire pour moi et d'annoter les observations qu'il m'a communiquées.
D'Espagne, j'ai reçu de nombreuses lettres de la part de M. Tolosa y Garreras, à qui je dois de bien curieux renseignements; et enfin, à la Havane, qui possède un cercle d'échecs renommé, M. Vazquez a fait une enquête
sur place; il a publié lui-même les observations qu'il a recueillies *.
A Paris, les professionnels les plus connus ont consenti non seulement à répondre à mon questionnaire, mais à se rendre au laboratoire de psychologie de la Sorbonne pour se soumettre à quelques expériences directes. Je citerai M. Rosenthal, M. Gœtz, M. Arnous de Rivière, et plusieurs professionnels du cercle de la Régence, MM. Sittenfeld, Taubenhaus, Janowski, ainsi que quelques amateurs éclairés, MM. Formstecher, Lochard et Place. Plusieurs professionnels ont joué devant nous au laboratoire des parties sans voir, ou récité de mémoire des parties anciennes.
Parmi les personnes qui ont répondu spontanément à mon questionnaire, faisant preuve d'un zèle bien rare, je signalerai MM. Anosoff, Courel, Forsyth, Néron, Elwell, le général Schabelsky, Ëlsenti. Enfin, je n'aurai garde d'oublier M. Preti, le sympathique directeur du journal d'échecs la Stratégie ^ qui a tenu dans mon enquête le rôle de celui que les Anglais appellent en politique le whip. Je connais peu d'hommes aussi aimables, aussi modestes et aussi obligeants.
En somme, je puis considérer cette enquête comme ayant pleinement réussi, puisqu'elle a permis de recueillir les opinions de tous les maîtres de l'échiquier, à de rares exceptions près.
La valeur des réponses m'a toujours paru très satisfaisante, comme on pouvait du reste s'y attendre, étant donné que les correspondants sont tous des hommes