‹ Psychologie des grands calculateurs et joiers d'échecsChapitre 4 sur 58 · Voir H. Grégoire, Delà littérature des Nègres · texte numérisé non relu

Voir H. Grégoire, Delà littérature des Nègres

2. Scripture, op. cit.; Didot, op,cit.; Michaud, Biographie univcrsellCf art. Buxton.

6 PSYCHOLOGIE DBS GRANDS GALCULATEUrS.

qu'il parvint à faire vivre sa nombreuse famille. Il faisait pendant Thiver le métier de batteur en grange, et il était pêcheur pendant Tété.

On a souvent raconté jusqu'à quel point il poussait la manie du calcul, ne voyant partout que des chiffres et des prétextes à opérations mentales, Fesprit complètement fermé pour le reste. Lorsqu'il vint à Londres se soumettre à l'examen de la Société royale, on le mena au théâtre de Drury-Lane, pour lui montrer Richard HT joué par Garrick. On lui demanda ensuite si la représentation lui avait fait plaisir : il n'y avait trouvé qu'une occasion de faire des calculs; pendant les danses, il'avaît fixé son attention sur le nombre de pas exécutés : il y en avait 5 202; il avait également compté le nombre de mots que les acteurs avaient prononcés : ce nombre était de 12445; il avait compté à part le nombre de mots prononcés par Garrick, et tout cela fut reconnu exact.

Parlons maintenant de sa puissance de calculateur. H avait appris la table de multiplication; c'était la seule instruction qu'il eût reçue : il conservait en outre dans sa mémoire un certain nombre de produits qui facilitaient ses calculs, comme le nombre de secondes contenues dans une année. Il ramenait toutes les Ion-' gueurs à un étalon bizarre, l'épaisseur d'un cheveu, et savait d'avance combien il y avait de ces épaisseurs dans un mille (1600 mètres). Sa table de mesure, qui était fondée sur des expériences, était la suivante :

sont contenus dans

200 grains d'orge

300 grains de froment

512 grains de seigle

180 grains d'avoine

40 pois > L j.

rt- r . . /un cube d un pouce.

80 vesces 100 lentilles 2 304 cheveux longs d*un pou

On cite l'exemple suivant d'un de ses calculs :

Quelqu'un lui ayant demandé combien dans un corps qui aurait 23 145 789 verges de long, 5 642 732 de large, et 54 965 de haut, il y a de huitièmes de pouce cubique, cinq heures lui suffirent pour donner la réponse exacte, bien qu'il fit ce calcul au milieu du bruit, entouré par plus de cent de ses compagnons de travail. Son attention, quand il calculait, était si bien fixée sur les chiffres, que rien ne l'en pouvait distraire.

Ce n'était pas seulement un calculateur mental de grande puissance; il avait en outre le coup d'œil très juste, ce qui lui donne une place à part dans la grande famille un peu monotone des calculateurs. On dit de lui qu'il parcourait à grands pas un pays, ou un simple morceau de terrain, et pouvait ensuite en donner la contenance avec autant d'exactitude (?) que s'il l'avait mesuré avec la chaîne. Il mesura de cette manière toute l'étendue de la seigneurie d'Elmeton, de quelques milliers d'acres (l'acre est de 4 046 mq.), et donna le résultat, pour sa satisfaction personnelle, en pouces carrés, et même en carrés ayant l'épaisseur de cheveux.

Buxton mourut pauvre et ignoré dans son village; il mourut, comme Thomas FuUer, à un âge avancé;

s PSYCHOLOGIE DBS GRANDS CALCULATEURS.

ces prodiges ne sont pas nécessairement condamnés, comme on Ta dit parfois, à disparaître jeunes.

Ampère. — Pour un moment, nous quittons la famille des calculateurs professionnels, pour dire quelques mots des mathématiciens qui ont été des calculateurs remarquables. J'ai le sentiment que ce sont là deux groupes bien distincts d'individus. Le calculateur, tels que Fuller, Buxton et bien d'autres que nous citons plus loin, reste calculateur toute sa vie, tournant dans un cercle étroit; son esprit n'est point ouvert aux mathématiques, et alors même qu'il trouve un maître habile pour lui enseigner les éléments des sciences, il profite peu des leçons. Les mathématiciens présentent parfois, dans les premières années de leur enfance, la même aptitude pour les opérations de calcul mental; mais ce n'est qu'un accident dans leur existence : ils sont destinés à s'élever bien plus haut.

La vie d'Ampère (André-Marie) n'appartient donc que par les premières années à notre sujet d'étude; pour le reste, cet esprit si largement encyclopédique ressemble bien peu, avouons-le, à Fesprit fermé des calculateurs de profession. On rapporte d* Ampère qu'il manifesta son précoce génie dans sa passion pour l'arithmétique. Agé de quatre ans, ne connaissant ni ses lettres ni ses chiffres, il menait à bien de longues opérations de calcul mental au moyen de petits cailloux *.

Gauss. — Ce mathématicien, que l'on a considéré

1. Arago, dans Biographie universelle de Michaud, nouv. ôd., art. Ampehe. — Voir également Didot, op. cit., et Sainte-Beuve, Jteffue des Deux Mondes^ 1837, t. IX, p. 3b9.

comme le plus grand géomètre de ce siècle, était également un calculateur prodige; seulement le mathématicien a fait oublier le calculateur. On rapporte une anecdote qui, si elle est exacte, prouve chez lui une précocité vraiment extraordinaire. Son père avait rhabitude de payer ses ouvriers à la fin de la semaine, et il ajoutait le prix des heures supplémentaires calculé sur le prix du salaire de chaque jour. Au moment où son père venait de finir un de ses calculs et tirait l'argent, l'enfant, qui avait alors trois ans à peine, et qui avait suivi les opérations de son père sans qu'on prît garde à lui, s'écria : « Père, père! le calcul est faux; voici la somme ». On refit l'opération avec une grande attention, et on s'aperçut à l'étonnement général que la somme était bien celle indiquée par le petit enfant.

Zerah Colburn, — L'histoire de Zerah Colburn serait extrêmement intéressante si elle reposait sur des documents dignes de confiance; il n'en est malheureusement pas ainsi. Le principal document qui reste de lui est son autobiographie, et comme il s'est exhibé dans des représentations publiques, et qu'il parle de lui-même avec une vanité insupportable, on peut supposer à bon droit que cette biographie est une réclame.

Zerah Colburn naquit le 1®'" septembre 1804 dans l'Etat de Vermont (Etats-Unis). Son père s'aperçut un jour par hasard de ses aptitudes singulières pour le calcul mental. L'enfant répétait tout haut les produits de la table de multiplication : « six fois huit font quarante-huit, etc. ». Le père, voyant que ses réponses étaient correctes, lui demanda combien font 13 X ^^^7?

et l'enfant répondit aussitôt : 1261. Il avait alors six ans : c'est Zerah Colbum lui-même qui rapporte l'anecdote. Le père vit dans ce don pour le calcul un moyen de gagner de l'argent, et il eut l'idée d'exhiber son fils. Colburn est le premier calculateur qu'on ait fait voir dans des représentations publiques. Il inaugure la série des professionnels. Il fut montré à Montpelier (Amérique], puis à Boston, puis fut amené à Londres, et vint à Paris en 1814. Là ses représentations n'eurent pas grand succès, ce qu'il attribue à la frivolité du peuple français. Grâce à l'appui et aux recommandations de Washington Irving, il fut admis comme élève au lycée Napoléon. Son père, se trouvant sans ressources, eut l'idée de le pousser vers le théâtre ; il se fit acteur, mais sans succès; en 1821, abandonnant cette nouvelle carrière, il fonda une école privée, qui ne dura qu'un an. Il retourna en Amérique et ses idées se tournèrent vers la religion; il s'engagea parmi les Méthodistes, fit des sermons, fut ordonné diacre. Le dernier de ses avatars nous le montre professeur de latin, de grec, de français, d'espagnol et d'anglais dans un séminaire portant le nom de « Norwich Universily ». Il mourut à trente-cinq ans, laissant une femme et trois enfants *. ^

Cette existence mouvementée est l'indice d'un esprit un peu bizarre; Colburn a passé pour un individu d'une intelligence médiocre, et crevant d'orgueil; sa biographie en donne mille preuves naïves, et il affirme à plusieurs reprises qu'on doit le considérer

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