‹ Psychologie des grands calculateurs et joiers d'échecsChapitre 48 sur 58 · REPRÉSENTATION VISUELLE DE L'ECHIQUIER · texte numérisé non relu

REPRÉSENTATION VISUELLE DE L'ECHIQUIER

J'arrive à la seconde condition du jeu sans voir : Y imagination. Par ce terme, à sens un peu vague, nos correspondants ont certainement voulu parler de la faculté de visualiser une position, c'est-à-dire de se la représenter aux yeux de l'esprit comme si on la voyait réellement. Le joueur sans voir doit être capable de voir mentalement la position des pièces sur l'échiquier à un moment donné de la partie, les relations réciproques des pièces, et les diverses actions qu'elles peuvent exercer les unes sur les autres.

M. Tarrasch nous donne une bonne description de cette visualisation.

a Pour me représenter la position, je la tiens présente à mon esprit comme un objet plastique. Je me figure l'échiquier très distinctement, et pour ne pas entraver la vue intérieure par des sensations visuelles, je ferme les yeux. Ensuite, je garnis l'échiquier de ses pièces. La première de ces opérations, c'est-à-dire lat

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représentation de Téchiquier, est ce qu*il y a de plus essentiel. Quand on est arrivé à pouvoir, Toeil fermé, voir nettement l'échiquier, il n*y a plus de difficulté à se représenter aussi les pièces, d'abord dans leur position primitive, qui est familière à tout joueur. Maintenant la partie commence. Supposons que c'est moi qui fasse le premier coup. Je le vois immédiatement s'exécuter sur réchiquier qui est distinctement présent à mon esprit. L'image que j'ai devant moi est un peu changée par ce coup ; je cherche à la retenir dans sa condition ainsi transformée. L'adversaire répond de son côté, et modifie de nouveau l'image, dont je retiens tout de suite la nouvelle forme, comme la plaque du photographe reçoit l'impression de l'objet éclairé. »

Nous avons tenu à mettre sous les yeux du lecteur cette description vivante, parce qu'elle fait bien connaître ce qui se passe dans l'esprit du joueur.

Elle exprime, du reste, l'opinion commune. Dans notre questionnaire nous avons accordé une place considérable à la mémoire visuelle, de sorte que tous nos correspondants sans exception ont eu à s'expliquer sur ce point. Tous, à part deux ou trois, ont répondu qu'ils emploient la mémoire visuelle pour jouer sans voir.

M. Sittenfeld dit qu'il s'explique le jeu sans voir par la mémoire visuelle. M. Blackburne voit la position sur l'échiquier aussi nettement que s'il avait celui-ci devant les yeux. M. Percy Howel voit l'échiquier, mais pas clairement; son image manque de netteté, et c'est à cette absence de netteté qu'il attribue ses erreurs de combinaison. M. Moriau compare sa vision à une

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photographie de Téchiquier. M. Cunnock dit : « J'ai certainement le sentiment de voir un échiquier devant moi ». M. Moore dit qu'il a Téchiquier entier dans son œil mental, de sorte que, lorsqu'on appelle un coup, il voit le mouvement de la pièce. M. Schallopp : « Je vois dans le progrès du jeu les échiquiers correspondants, présents à mon œil intérieur». M. Taubenhaus : « Il me semble qu'il n'y a pas d'autre moyen de jouer sans voir que de voir (mentalement) * l'échiquier; il m'est arrivé qu'au moment où je passais d'une partie à l'autre, je n'avais aucun souvenir de la position ; mais l'annonce du coup joué par mon adversaire me faisait l'effet d'un voile qui se soulève; je me rappelais alors le début de la partie, et la position m'apparaissait très nettement ». M. Elwel compare sa représentation à une peinture mentale. M. Sobiesky : « Tout se passe comme si je voyais l'échiquier ». M. Fritz : « J'ai le sentiment d'une vision intellectuelle ». Ces explications diverses ne diffèrent que par les mots; elles s'accordent à reconnaître que le joueur sans voir fait usage de la mémoire visuelle.

Sur ce point, les témoignages recueillis sont, en grande majorité, d'accord avec l'observation publiée par M. Taine.

Quelques joueurs (M. Schallopp, M. Tarrasch, etc.) disent que leur représentation des échiquiers se fait plus distinctement quand ils ferment les yeux que s'ils les tiennent ouverts.

Position de V échiquier. — Pour la position dans

1. Tous les mots entre parenthèses sont ajoutés par moi, et destinés à éclaircir le texte.

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laquelle on se représente Téchiquier, les réponses diffèrent peu ; nous transcrivons ici les plus importantes.

M. Tolosay Carreras, a J'imagine quej*ai en face de moi mon adversaire, dont je vois parfaitement la personnalité, et que les pièces dont je me sers vont de bas en haut de Téchiquier. 11 est bien entendu que je puis, par un effort de ma volonté, jouer des parties sans voir en imaginant que mes pièces vont de haut en bas de réchiquier, mais alors il m*est beaucoup plus difficile de faire les combinaisons. »

M, Cunnock. « Je vois Téchiquier devant moi, mais je n*ai l'idée d'aucun adversaire ; au delà de l'échiquier sur lequel je joue, il y a un vide. »

M, Moore, a Je suis obligé de me représenter mes opposants placés devant moi. Si, avant de commencer à jouer, j'avais aperçu un des échiquiers placés derrière moi, cela me donnerait un travail considérable, parce que je serais obligé de tourner mentalement ma personne de manière à être en face de l'échiquier. Ceci me semble prouver qu'il y a dans la vision mentale quelque chose de mécanique. Le camp des blancs est plus près de moi que celui des noirs. »

M, ElweL « Je me représente l'échiquier dans différentes positions par rapport à moi, parfois sur la table, parfois dans les airs. Je ne me représente pas mon adversaire, mais je tiens compte des connaissances que je puis avoir sur le style de son jeu. »

' M, David Forsyth, « Je ne personnifie pas mon adversaire; mais si, par connaissances personnelles, je sais qu'il est faible pour certains débuts, j'essaye de l'amener à adopter ces débuts-là. Quand je ne joue;

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qu'une seule partie sans voir, je me représente l'échiquier et les pièces placé», devant moi dans la position habituelle employée pour jouer. Si je joue deux parties simultanément, je me représente l'échiquier n° 1 placé à main gauche et le n° 2 placé à droite ; si je joue trois parties, le n° 1 est à gauche, le n° 3 est à droite, et le n° 2 au milieu; pareillement pour le cas d'un plus grand nombre de parties. La situation imaginée pour chaque échiquier m'aide à me rappeler la position. »

M, Schahelsky, « Je me représente le jeu comme étant posé devant moi. »

M, Tauhenhaus, « Je me représente mon adversaire en face de moi. »

M, Fritz, a Mentalement, je ne place l'échiquier dans aucun rapport d'espace relativement à ma personne et relativement à mon adversaire. »

M. Moriau, « Je regarde l'échiquier (mental) comme si j'étais assis devant la table, c'est-à-dire comme si l'échiquier était à la distance habituelle de mes yeux. Si je ne joue qu'une seule partie, je me figure mon adversaire tel que je le connais. Mais dans une séance de six parties je ne sais jamais qui joue tel ou tel échiquier, et le joueur n'est pour moi qu'un numéro. Si à la fin d'une partie il y a des coups à compter, je retourne souvent l'échiquier dans mon esprit, et je regarde la position du côté de mon adversaire. »

Ces quelques réponses effleurent, plutôt qu'elles ne traitent réellement, une question importante, la localisation des images mentales relativement à notre corps. Depuis longtemps mon attention a été attirée sur ce point, si négligé jusqu'ici par les psychologues. J'a5

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adressé beaucoup de questions aux personnes qui me paraissaient capables de s'analyser et je suis arrivé à me convaincre que le mode de projection et de localisation des images varie avec les personnes et aussi avec les circonstances *.

Grandeur de l'image. — Après la localisation de l'image visuelle de l'échiquier, disons un mot des dimensions de cette image. La question 6, qui attire l'attention des joueurs sur ce point, est ainsi conçue : « Vous représentez-vous l'échiquier et ses pièces simultanément dans leur ensemble, ou bien seulement par parties qui vous apparaissent d'une manière successive? » Cette question a provoqué des réponses peu différentes. Un seul joueur, M. Tarrasch, affirme qu'il visualise l'échiquier entier, et que cette visualisation totale est nécessaire; sans cela, dit-il, l'action d'une pièce pourrait facilement échapper à l'attention du joueur à l'aveugle. Mais comme il ajoute qu'il se représente un échiquier petit, afin que le regard mental puisse passer plus facilement d'une case à l'autre, il est bien évident que sa visualisation est successive. M. Schallopp dit simplement : « Il est des cas où je vois l'échiquier en entier, mais il en est aussi d'autres où je ne vois principalement que la partie de l'échiquier sur laquelle le combat est actuellement engagé ». Cette dernière partie de la réponse résume assez bien l'opinion de la majorité des joueurs. Il est de règle,

1. Un élève de noire laboratoire, M. E. Milhaud, à qui j'ai confié l'étude régulière de cette question, a résumé ses recherches dans une courte note de la Revue philosophique (1894, l*' juillet). J'y renvoie.

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peut-on dire, que les joueurs ne se représentent qu'une partie de l'échiquier. M. Moriau, qui exprime Topinion moyenne, écrit : « Par suite de la façon dont les chaises et les tables sont placées, il est impossible à Tœil d'embrasser tout l'échiquier et toutes les cases d'un seul coup ; il faut pratiquement promener le regard sur l'échiquier. De même, mentalement, je parcours les différentes parties de l'échiquier, et j'y vois les pièces et leurs positions respectives ». M. Preti m'envoie l'observation suivante : « J'ai voulu me rendre compte si je verrais toutes les pièces et l'échiquier entier; j'ai pris une petite partie dont le mat est au septième coup, et je l'ai lue mentalement en suivant le mouvement des pièces. Au début, je vois très distinctement la double rangée des pièces blanches et noires et l'échiquier tout entier.

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