ÉRUDITION ET PRATIQUE DE L*ÉGHIQUIER
les curieux exercices. J'ai montré comment ce jeune calculateur a été amené à adopter cette singulière profession qui consiste à retenir chaque jour plus de deux cents chiffres; c'est la ration quotidienne de sa mémoire, et voilà plus de dix ans que cette mémoire subit sans défaillances un pareil entraînement. Combien de chiffres M. Inaudi a-t-il retenus, jour par jour, depuis sa naissance ? Certainement, plus d'un million. Et combien lui en est-il resté? Je lui ai posé la question, un jour, à rimproviste, en vue d'une conférence que M. Charcot m'a demandé de faire à la Salpêtrière sur la physiologie de la mémoire. M. Inaudi, ce jour-là, n'a guère pu citer que trois cents chiffres provenant de la veille eTïïê^l'avant-veille ; tout le reste avait disparu. Je ne doute pas que M. Inaudi, averti d'avance et faisant un effort de volonté, aurait pu en rassembler un plus grand nombre. Toujours est-il que sa mémoire présente un caractère transitoire; c'est celle de l'écolier qui apprend très vite, pour un examen, et l'examen passé, oublie tout; c'est aussi celle de l'avocat, qui s'assimile avec rapidité, pour une affaire, des détails techniques, et ne se souvient de rien après les plaidoiries. Le caractère éphémère de ces souvenirs paraît tenir à ce qu'ils portent sur de simples sensations. 11 en est bien ainsi pour M. Inaudi : les chiffres qu'il cherche à retenir sont sans signification et sans intérêt ; ce sont des sensations pour son oreille, rien de plus; ils. sont assemblés sans raison; ils représentent le hasard, le chaos, l'incompréhensible : c'est pour ce motif qu'ils ne se fixent pas profondément dans la mémoire; de même, l'écolier qui apprend vite oublie
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vite, parce qu*il apprend sans comprendre et ne cherché à emmagasiner que le bruit des mots et non leur sens; de même encore, l'avocat, avec son habileté spéciale à s'assimiler à demi, apprend des formules techniques qu'il ne comprend guère et qu'il confie simplement à sa mémoire verbale; tout cela disparaît vite.
On pourrait donner, comme je l'ai déjà dit, à cette forme spéciale, non encore décrite, de la mémoire, le nom de mémoire des sensations»
Par opposition, on pourrait appeler mémoire des idées celle qui repose sur l'enchaînement logique des idées, sur le raisonnement et la classification des souvenirs.
A ce point de vue, on doit considérer la mnémotechnie comme une forme de passage entre ces deux espèces de mémoire; ou plutôt la mnémotechnie représente un effort imaginé par des esprits ingénieux pour faire bénéficier les souvenirs qu'on retient ordinairement par la mémoire des sensations, des ressources fournies par la mémoire des idées. La mnémotechnie consiste à donner un sens à des choses qui n'en ont pas ; son secret est d'attacher des idées à des sensations : idées artificielles, dont la bizarrerie et le ridicule, non compris par les adeptes toujours aveugles d'une méthode nouvelle, ont compromis la mnémotechnie. Mais je crois que la mnémotechnie est tombée de nos jours dans un discrédit immérité.
Par opposition à la mémoire des calculateurs prodiges, la mémoire des joueurs d'échecs est une mémoire d'idées; elle repose sur des raisonnements, des liai- Bons d'idées, des rapports; ou, pour parler plus exac*
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tement, elle consiste à se rappeler des sensations associées à des idées, à des raisonnements, à des émotions, à des désirs, à des phénomènes psychologiques de toutes sortes; le rappel de cet ensemble peut se faire soit par le rappel direct de la sensation, comme pour la mémoire du chiffre, soit par le rappel des états intellectuels et moraux qui ont la première fois accompagné cette sensation. Cette mémoire a plus de solidité, plus d'attaches, et par conséquent plus de chances de durée que Tautre; et en même temps, comme elle fait partie de faits plus connus et plus accessibles à tout le monde, elle tient moins du prodige.