‹ Psychologie des grands calculateurs et joiers d'échecsChapitre 51 sur 58 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Deux paragraphes de notre questionnaire, les paragraphes 11 et 12, ont été rédigés avec Tidée que les joueurs d'échecs peuvent employer, pour se représenter l'échiquier, d'autres mémoires que celle des yeux. Nous allons résumer les réponses que ces questions ont provoquées.

A prendre la question en termes généraux, on peut dire que nous sommes capables de faire revivre dans notre pensée un objet absent en nous le représentant sous toutes les formes où nous sommes capables de le percevoir. Nous avons autant de mémoires difiërentes que nous avons de sens différents. Si nous cherchons à nous représenter un échiquier et ses pièces en bataille, nous avons trois moyens de le faire :

La mémoire des yeux;

La mémoire du toucher;

La mémoire verbale *.

1. Pour être complet, il faudrait ajouter : la mémoire abstraite, formée par la quintessence des sensations.

La mémoire des yeux n*a plus besoin d*explication ; . nous en avons parlé si longuement qu'il est inutile d*y revenir; c'est une vision intérieure ou, comme on dit, une vision mentale qui reproduit, en la modifiant, une vision extérieure réelle.

La mémoire du toucher est un souvenir de sensations éprouvées par la peau, les articulations et les muscles; c'est, si l'on veut, la mémoire de la main. On peut supposer, comme nous l'avons fait dans notre questionnaire, qu'un joueur sans voir se rappellera quelquefois les pièces par les sensations de contact qu'il éprouve en les maniant : sensations qui seraient exclusivement perçues par un aveugle de naissance sachant jouer aux échecs. Nos correspondants ont tous répondu négativement à la question. Ils né connaissent pas cette mémoire du toucher, et ils prétendent ne pas l'employer. Le sentiment est unanime. Quelques-uns même ont ajouté à ce propos un détail fort curieux : il leur semble, disent-ils, que, pendant le jeu sans voir, les pièces, dociles aux commandements des joueurs, se meuvent spontanément, sans contact des mains.

Parlons maintenant de la mémoire verbale.

La psychologie moderne s'est beaucoup occupée de la mémoire verbale, et elle a bien montré l'importance du mot dans notre vie intellectuelle. On sait que nous possédons tous un langage intérieur, qui accompagne fidèlement la plupart des actes de notre pensée, les précise et les achève. Chaque fois que nous faisons avec conscience et avec attention un raisonnement, une voix s'élève en nous qui formule ce raisonnement

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en mots, en phrases; de même, chaque fois que notre attention se fixe sur un objet intéressant, pour nous rendre compte de sa couleur, de son contour ou de ses usages, notre langage intérieur s'éveille, et cherche à définir par des mots la sensation éprouvée. En présence d'une belle étoffe de soie rouge, qui ravit notre œil, nous nous surprenons parfois à penser au nom de la nuance, et à nous la décrire, comme si nous avions un entretien avec nous-même. Il y a des personnes chez lesquelles l'entretien se fait à haute voix, et tout le monde a entendu dans la rue ces passants solitaires qui gesticulent, et s'arrêtent parfois sur le trottoir pour dire avec un geste violent : « Jamais je n'y consentirai ! » Leur langage intérieur devient externe : ils crient ce que nous pensons à voix basse. Toutes nos opérations psychiques, de quelque nature qu'elles soient, sont accompagnées de langage; et par conséquent, lorsqu'on cherche à se rappeler un souvenir quelconque, un tableau qu'on a vu, une émotion qu'on a éprouvée, ou une décision qu'on a prise, ce souvenir peut nous revenir sous deux formes distinctes, en sensation ou en mot. Cela est vrai pour les échecs comme pour tous les objets susceptibles d'être analysés par le langage. Chaque pièce du jeu ayant un nom, et chaque case de l'échiquier ayant également un nom, on peut, pour se représenter une pièce ou une case, choisir entre deux procédés : l'image visuelle et le nom.

Ainsi, prenons la case que l'on appelle 3 T D (3 Tour Dame) ; il y a deux manières d'y penser. On peut avoir la vision mentale plus ou moins nette de sa couleur et de sa position par rapport au bord du damier et par

rapport aux autres cases : on peut donc se la représenter comme si on la voyait. On peut aussi se représenter simplement son nom.

Examinons maintenant cette image verbale, ce nom, et nous verrons qu'il existe, relativement à la nature de cette image, plusieurs observations à faire. Elle consiste, sous sa forme la plus habituelle, dans une répétition mentale d'une parole prononcée; c*est une image auditive d'un mot, ou d'une série de mots; or, comme la mention d'un coup sur l'échiquier peut être faite soit par le joueur lui-même, soit par le « teller », il est possible que, suivant les cas, l'image du mot conserve le timbre de voix particulier, et bien reconnaissable, appartenant à l'une de ces deux personnes : le joueur, en se représentant le nom du coup joué, pourra se le rappeler avec sa propre voix ou avec la voix du teller. Ce n'est pas une conjecture; il en est réellement ainsi. Dans les observations qu'on nous a envoyées, nous lisons fréquemment des phrases comme celle-ci, que j'extrais de l'observation de M. Schallopp : « En récapitulant les coups joués, comme cela devient parfois nécessaire, je me sens aidé de temps à autre par le souvenir de la voix de celui qui m'a indiqué les coups (le rapporteur) ou par le souvenir de ma propre voix ». M. Moriau dit également : « Souvent, en me rappelant la position sur un échiquier, j*entends le dernier coup répété dans mon cerveau, tel que le teller l'a prononcé ».

M. Tarrasch, d'autre part, a très bien compris et nettement indiqué que la notation des- coups sert à la

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construction de Timage visuelle; Timage visuelle de réchiquier et de la position n*est point le résultat d*un acte de mémoire : c*est un acte d'imagination, qui s*exécute au moyen des renseignements qu'on annonce au joueur à haute voix; le joueur traduit en termes visuels les notions qui lui sont fournies par l'audition ; à mesure qu'on lui apprend un coup nouveau, il change un peu son image visuelle, ainsi que M. Tarrasch nous Ta si bien décrit, et cette traduction est parfois difficile, par exemple pour les mouvements du cavalier, qui sont plus compliqués que ceux des autres pièces.

Cette faculté de reconstruire l'échiquier par l'imagination visuelle est, d'après de bons juges, la plus nécessaire pour le jeu à l'aveugle. <c Je ne regarde pas, dit M. Tarrasch, la mémoire comme la condition indispensable, mais plutôt la faculté Imaginative. Tout joueur possède assez de mémoire pour se rappeler l'historique d'une partie. Mais ce n'est pas le premier venu qui peut mettre les pièces en rapport convenable dans une bonne représentation visuelle. »

Plus loin, à propos du langage intérieur, M. Tarrasch ajoute : « Je formule le coup que l'on m'annonce tout comme si je l'écrivais; par exemple, Roi à la case de la Dame. Mais, pour jouer, il faut que je transfère ce coup du langage hiéroglyphique des échecs dans la réalité des faits (en d'autres termes, M. Tarrasch veut dire : traduction de l'image verbale en image visuelle), il faut que je me représente quel est le changement sur l'échiquier indiqué par le coup du Roi. » Rien de plus net que cette explication, et je crois que s'il est fort

difficile dans la pratique d*exécuter cette transposition, la théorie du moins en est très simple.

M. Tarrasch indique encore que dans certains cas il a pu oublier de faire ce travail de transposition. « Je reviens, dit-il, au souvenir des paroles, quand j*ai quelque doute si un coup insignifiant a été réellement joué; dans ce cas, le souvenir des paroles peut revenir, être utile. Mais c'est un cas fort rare, attendu que je tâche toujours d'attacher quelque signification aux coups de mon adversaire. Au besoin, je note dans mon esprit qu'à tel et tel endroit dans cette partie il fut fait un coup insignifiant. La mémoire des paroles n'est donc pas entièrement dénuée d'importance. »

M. Heydebrand von der Lasa, qui a eu l'obligeance de traduire et d'annoter les difi^érents documents qu'il m'a envoyés, a écrit, au sujet du souvenir du mot, une note instructive, que je donne ici parce qu'elle éclaire un peu le mécanisme de cette mémoire. Au sujet de l'observation de M. Tarrasch, il dit : « Il me paraît qu'il s^agit ici moins du son de la voix que de la valeur des mots par lesquels les coups sont communiqués de part et d'autre. Wortgedàchtniss est l'expression dont M . Tarrasch s'est servi et que j'ai constamment rendue par a mémoire de la parole ». M. Schallopp avait fait allusion, plus d'une fois, au souvenir de la voix {Stinime en allemand). Le fond de la pensée, je m'imagine, est pourtant le même dans l'un comme dans l'autre cas. » Sans doute le fonds de la pensée est le même, mais les deux genres de mémoire ne sont pas identiques. Le souvenir de la parole diffère

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du souvenir de la voix par un certain degré d'abstraction; dans ce premier souvenir, la voix subsiste comme mots articulés, elle disparait comme timbre, c'est-à-dire avec sa musique particulière, qui permet de reconnaître que le mot a été prononcé par telle personne ; ce n'est plus qu'une voix blanche, incolore, une sorte de voix anonyme. Les psychologues savent bien que, dans le langage intérieur qui accompagne nos pensées, c'est tantôt une voix bien caractérisée qui se fait entendre, notre voix ou celle d'un ami, d'une personne connue, et tantôt c'est une voix sans timbre. Dans ce dernier cas, on a parfois quelque peine à reconnaître la nature auditive du mot.

Je citerai encore l'observation de M. Moriau. C'est un des joueurs qui sentent le plus vivement le besoin d'avoir une représentation visuelle de l'échiquier et de ses pièces pour jouer à l'aveugle. Il fait l'observation suivante, qui est assez curieuse : « A quinze ans, j'ai joué ma première partie d'échecs sans voir, notant les coups sur une feuille de papier, chose que je n'ai jamais répétée depuis, car ce travail détourne l'attention de l'image visuelle de la position de la partie ». Si nous comprenons bien le fait, M. Moriau veut dire qu'il préfère garder le souvenir de la position comme image visuelle que de garder le souvenir verbal de la suite des coups.

Il est cependant des cas où les coups sont si simples, si bien enchaînés, qu'on peut les comprendre et les retenir sans les visualiser. Supposons qu'un des adversaires ait joué Pion 4 Roi; Tautre a joué Pion 4 Dame; naturellement, par suite d^une longue habitude de ce

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début, tout joueur sait que les deux pions sont en prise, et on n'a pas besoin de regarder mentalement l'échiquier pour commander le coup. De même, si la Dame est à 3 Roi, on sait qu'elle commande le 3 CD de l'adversaire. M. Moriau m'écrit à ce sujet : « Quand un joueur sans voir a préparé une combinaison de 3 ou 4 coups, il est évident qu'il peut jouer, et joue de suite un ou deux coups sans regarder (mentalement), parce qu'il a préparé dans sa mémoire que, si son adversaire joue tel ou tel coup, il répondra par tel ou tel autre. Ceci arrive aussi en voyant l'échiquier. Ce n'est qu'après que la combinaison est jouée que le joueur sans voir prend le temps de se rappeler la position et de 'l'examiner à nouveau » . Â part les cas de ce genre, M. Moriau ne pense pas qu'on puisse se passer de visualiser l'échiquier.

Dans certaines circonstances exceptionnelles, M. Moriau se sert, mais très partiellement, de la mémoire auditive. Il en donne l'exemple suivant : « Il m'est arrivé plusieurs fois ceci que, m'attendant à un certain coup de mon adversaire, par exemple F 4FD, donné comme meilleur, on appelle F 3GD, et malgré cela je place le Fou à 4FD (dans l'image visuelle de l'échiquier). Puis subitement la mémoire auditive me répète le coup, F 3GD, il y a écart, et je suis obligé de demander qu'on répète le dernier coup ».

M. Sittenfeld est aussi affirmatif que le joueur précédent ; il traduit tout de suite la notation dans le mouvement visible sur l'échiquier, et c'est cet échiquier qu'il se représente mentalement. Seulement, il n'en est ainsi que lorsqu'on est au cœur de la partie. Jusqu'au

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quinzième coup environ, il va sans rien se représenter ; c'est une suite de répliques connues.

Cette question des images auditives des mots est une de celles sur lesquelles mes correspondants se sont expliqués le plus brièvement. Il est telle observation très complète, par exemple celle de M. Gunnock, où il n*en est presque rien dit. M. Gunnock remarque simplement que les mots ne servent que comme exprimant des idées; en d'autres termes, le souvenir verbal ne lui serait utile que pour évoquer ou modifier l'image visuelle.

Nous n'avons parlé jusqu'ici que du mot retenu par l'oreille. L'image du mot, dont la psychologie moderne a fait, à la suite de M. Gharcot, une étude si complète, peut ne pas se présenter sous la forme auditive, mais sous la forme visuelle : le mot est pensé comme s'il était. écrit; il est lu mentalement. Un seul de nos correspondants, M. Gourel, emploie ce qu'on appelle « l'image verbale typographique ». Résumant son procédé, M. Gourel dit d'abord qu'à chaque coup qu'on lui annonce, il voit « la pièce qui change de place et de notation ». Plus loin, il donne quelques détails curieux, a Quand je pense à une pièce, je pense surtout à la lettre de sa notation; ainsi le fou est pour moi la lettre F. Quand je pense au coup qui vient d'être joué, par exemple TD IGD (ce qui veut dire que la Tour de la dame a été portée à la case appelée un cavalier damej, je me le représente tantôt avec sa notation française susdite TD IGD, surtout si c'est un coup rapproché; mais le plus souvent je me le représente avec la lettre initiale de la notation française et les chiffres et lettres

de la notation allemande pour le mouvement de la pièce; ainsi, si je joue le Fou du Roi à 5GD, j'ai présent à l'esprit la formule suivante F/1 — b, 5. Si je veux vérifier à un moment donné la position, je passe en revue la colonne a, avec ses chiffres, a*, a*, a', etc., et ainsi de suite. S'il y a deux pièces sur la colonne n, par exemple un pion blanc a*, et un pion noir a'', je me rappelle la formule a* — a'', mais pas comme une pure abstraction algébrique; je me représente vaguement une pièce d'une forme déterminée à chacune de ces cases. » On ne peut exprimer plus clairement l'emploi delà notation dans la mémoire d'une position. M. Gourel cumule les deux mémoires, celle de l'objet et celle du nom : il se représente la pièce et la formule échiquéenne qui en fixe la nature et la position. Remarquons bien que la représentation de la formule est , selon toute vraisemblance , une représentation typographique, puisque, pour chaque pièce, ce joueur se la représente par une lettre, par la première lettre du nom. En résumé, image visuelle de la pièce et image visuelle de la notation écrite, tels sont les deux moyens qu'emploie M. Gourel.

J'arrête ici les renseignements fournis par les lettres de mes correspondants, et je termine sur ce point en exposant quelques expériences directes qui montrent que le langage intérieur fournit à l'imagination visuelle un secours efficace pour la représentation mentale de l'échiquier vide. L'échiquier est composé de soixantequatre cases alternativement blanches et noires, dont chacune a un nom spécial; c'est un tableau que le joueur sans voir a dans la tête, comme un bon capi«

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taine qui doit connaître à fond toutes les ressources du terrain sur lequel il livre bataille. A priori^ on peut supposer que la représentation de Téchiquier est affaire de mémoire visuelle et que seule la mémoire visuelle peut le reproduire exactement. On se tromperait. J*ai fait sur plusieurs joueurs, et M. Preti a répété sur d'autres, une expérience bien simple : on les prie de dire la couleur d'une case nommée au hasard. La plupart, on pourrait même dire tous, quoiqu'ils possèdent l'image visuelle de l'échiquier vide, ne perçoivent pas d'une manière directe la couleur de la case indiquée; ils sont obligés de raisonner et d'employer des procédés détournés de mnémotechnie, qui prouvent l'intervention du langage intérieur. On ne saurait croire à la variété de ces procédés; chacun a le sien; quelques-uns de ces procédés sont volontaires, d'autres inconscients. Citons quelques exemples : M. Taubenhaus, qui voit mentalement l'échiquier pendant le jeu, ne peut cependant nommer la couleur des cases qu'après le petit raisonnement suivant, qu'il exécute très vite : « Les colonnes TD, FD, R et GR, en partant des blancs, ont en noir leurs cases impaires et en blanc leurs cases paires; c'est le contraire pour les autres colonnes ». M. Tolosa y Carreras a associé inconsciemment, par suite d'une longue pratique, la couleur de chaque case avec son nom. M. Janowski a pris la peine d'apprendre par cœur la couleur des cases, suivant la notation algébrique ou allemande; il répond instantanément que telle case est noire, telle autre est blanche ; il sait cela comme la table de multiplication; mais si on le questionne suivant la notation

française, qu*il comprend, il répond tout de travers. M. Sittenfeld a un procédé mnémotechnique comme M. Taubenhaus : a Dans la notation allemande, la première colonne à gauche des blancs est la colonne a, la deuxième s'appelle b, puis vient c, etc. ; or toutes les cases paires a, c, e, g sont blanches ». M. Gœtz ne voit pas davantage la couleur de la case qu'on lui nomme; cependant il répond instantanément, parce que son esprit a établi une corrélation entre la case indiquée et les pièces qui peuvent l'occuper; ainsi 5GR des blancs est la case où le FD blanc cloue le CR adverse : elle est noire; 5TR et 4TD sont les cases où la dame blanche fait échec au R noir : elles sont blanches; 5R, le GR blanc y va en deux coups : elle est noire ; la grande habitude qu'il a de l'échiquier lui permet de faire ces raisonnements très rapidement. Il en est de même pour M. Blackburne. D'après M. Gunnock, M. Blackburne ne voit pas les couleurs des cases, et il se rend compte de ce fait par le moyen suivant ; si on lui demande : quelle est la couleur de la case sept du Fou de la Reine? il faut qu'il y réfléchisse, il ne voit pas la couleur de suite. Enfin j'ai eu l'occasion d'interroger là-dessus M. Rosenthal; je lui ai demandé la couleur de différentes cases : il a répondu sans trop se presser, et il s'est trompé quelquefois, comme lui-même en a fait spontanément la remarque. Résumons. Bien qu'il soit toujours difficile de faire la synthèse d'observations provenant de personnes différentes, je vais me risquer à dire quelques mots en terminant des parts respectives de la mémoire verbale et de la mémoire visuelle dans le jeu sans voir. Ge qui

me frappe d*abord, c*est que la mémoire verbale, si on en croit le témoignage des joueurs, ne tient qu*un rôle effacé, tandis que dans le cas où Ton essaye quelques expériences directes, on s*aperçoit que son importance est beaucoup plus grande que les joueurs ne le croient. 11 est possible que le mot figure souvent dans les pensées à Tétat d*image demi-consciente, servant à fixer et à préciser les autres images, rendant ainsi de nombreux services qui restent ignorés; et c'est pour ce motif que les joueurs, souvent si prolixes dans la description de leurs images visuelles, ne disent presque rien de leurs images verbales *.

Le langage intérieur est tout d*abord d*un emploi incessant dans les raisonnements et les calculs que les joueurs exécutent à propos des coups qu'ils commandent ou qu'ils subissent de la part de leurs adversaires; chacun de ces coups s'accompagne d'un commentaire destiné à en saisir le motif et le but. Plus d'un joueur, sans doute, parle à voix basse ses raisonnements et marmotte pendant le jeu; ceux qui sont silencieux ne le sont que des lèvres; s'ils ne parlent point, ils pensent des mots, des phrases entières, analogues à celle-ci, qui est la forme la plus élémentaire de ces raisonnements stratégiques : « Si je vais ici, je prends; si je vais là, je suis pris ».

En second lieu, le souvenir verbal des coups annoncés sert à la construction de l'image visuelle de la position; nous avons montré avec détails que le joueur sans voir traduit les expressions de la notation

1. Nous sommes déjà arrivés ù une conclusion semblable ù propos de la lecture mentale d'une leçon apprise.

dans leurs équivalents visuels, et exécute dans son image visuelle les coups dits par le rapporteur. Il est cependant certains coups qui, par oubli ou par tout autre motif, ne sont pas remplacés par le mouvement visible, et sont conservés dans la mémoire du joueur en tant qu'images verbales. Ce sont les coups insignifiants (Tarrasch), ou bizarres (Tolosa y Carreras), ou mauvais (Moriau), bref ce sont les coups qui ont peine à entrer dans la logique de la partie; ils restent à part de rimage visuelle. Les auteurs semblent aussi s'accorder à admettre que les coups de début, qui sont connus à fond par le joueur, ne sont point visualisés; une partie peut avancer jusqu'au quinzième coup, et plus loin encore, sans que le joueur s'impose la tâche de construire une peinture mentale de la position; ce n'est qu'au moment où un coup nouveau ouvre la porte à l'inconnu qu'on sent la nécessité de faire ce travail de visualisation.

La mémoire verbale fournit en outre quelques formules mnémotechniques qui servent à faire connaître la couleur de certaines cases, en l'absence d'une visualisation directe de ces cases.

Voilà, d'après les documents que j'ai réunis, à peu près tous les services rendus par la mémoire verbale à la représentation d'une position.

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