CHAPITRE IX
Ce chapitre est consacré à une question que je n*avais pas prévue dans mon enquête, et qui cependant présente une si grande importance, que presque tous mes correspondants y ont fait allusion. Ils sont d'accord pour affirmer que le joueur sans voir doit être capable, à tous les moments d'une partie, d'en récapituler l'historique en énonçant tous les coups joués jusqu'à ce moment-là, et en suivant l'ordre exact dans lequel les coups ont été joués.
Cette récapitulation fait partie intégrante des exercices du jeu sans voir ; on n'y manque jamais dans les séances brillantes; généralement on y procède à la reprise du jeu, après un cntr'acte; j'ai déjà eu l'occasion d'en parler dans un des chapitres précédents.
Les joueurs ont donné des noms différents à la mémoire qui est la base de cette récapitulation : M. Tarrasch, si je ne me trompe, l'appelle mémoire des faits; M. Tolosa y Carreras l'appelle mémoire d'ordre.
parce qu'elle reproduit dans leur ordre les coups joués sur réchiquier; d'autres joueurs, et c'est le plus grand nombre, l'appellent simplement mémoire. A la représentation visuelle de l'échiquier on donne le nom d'imagination, et à la récapitulation des coups on donne le nom de mémoire. Nous reviendrons sur cette terminologie, et nous montrerons qu'elle renferme un problème de psychologie assez compliqué.
Pour le moment, sans nous préoccuper de la nature exacte de celte récapitulation, l'essentiel est de faire sentir en quoi elle diffère de la représentation de la position. Elle en diffère en ce qu'elle est successive. Quand on se représente visuellement une position, on la voit pour ainsi dire en bloc, d'un seul coup *. Quand on récapitule, on suit l'ordre des événements, on voit les positions des pièces se succéder et non coexister. Une récapitulation méthodique et complète, à haute voix, d'une partie avancée, est une opération assez longue. Exemple : M. Gœtz a joué devant moi au laboratoire de la Sorbonne une partie contre M. Beaunis; cette partie a compté 27 coups joués par chaque adversaire, soit un total de 54 coups. A la fin, M. Gœtz a répété dans l'ordre toute la partie sans erreur; il a mis quatre minutes à faire cette répétition.
Du moment qu'on possède un souvenir bien fixe de la position, il semble inutile de pouvoir se rappeler la série d'événements qui ont abouti à cette position. Mais les joueurs sont, je le répète, d'accord pour
1 . Nos études sur les calculateurs mentaux nous ont montré que l'opposition des deux procédés est moins tranchée qu'elle ne parait.
affirmer cette nécessité, et ils ne trouvent nullement que les deux opérations^ fassent double emploi.
M. Tarrasch dit, sans insister : « Quand je fais plus d'une partie simultanément, il faut, pour que je reprenne la suite des idées de la prochaine partie, que je m'en rappelle brièvement l'historique. Cette récapitulation, il est vrai, se fait ici en très peu de temps. » M. Schallopp dit : « Il me faut parfois répéter mentalement tous les coups d'une partie pour bien constater quelle est la position du jeu et si, par exemple, le pion de la tour se trouve encore à sa place primitive ou s'il a fait un pas en avant. Quelquefois je me rends compte des coups pour m'assurer davantage qu'une ligne diagonale qui se présente à mon esprit comme étant libre est réellement inoccupée dans tout son parcours sans qu'il y eût peut-être tel petit pion qui s'y fût glissé, et qui pourrait me jouer un tour par sa présence, si par hasard j'indiquais, malgré lui, un coup qui devrait passer tout le long de la ligne ».
M. Tolosa y Carreras, à qui je dois des communications nombreuses et nourries, s'explique de la manière suivante sur l'importance de la récapitulation. Il donne à cette mémoire, nous le rappelons, le nom de mémoire d'ordre,
« 11 est évident que celui qui joue sans voir doit se servir de la mémoire d'ordre et qu'elle est un élément tout à fait indispensable pour calculer et combiner les coups à l'aveugle. L'expérience démontre que ceux qui peuvent jouer sans voir doivent de même être capables de réciter par cœur les coups qu'ils ont joués et les réponses des adversaires, et les réciter dans l'ordre
de succession avec lequel ces coups et ces réponses ont été joués.... Cependant, si je dois en juger d'après ce qui m'arrive lorsque je joue sans voir, la mémoire d'ordre n'entre en activité que dans quelques cas exceptionnels : 1** quand, suivant Georges Walter, le jeu devient obscur et que la position relative des pièces commence à se brouiller dans l'esprit et qu'il' n'y a pas d'autre remède que de recommencer la partie afin d'en reprendre le fil jusqu'au point où on a été arrêté; 2® lorsque je veux me rendre compte de la position exacte d'une pièce ou d'un pion dont j'ai oublié le placement particulier; 3® lorsque les coups de mon adversaire n'ont pas de rapport avec les miens ; par exemple, lorsque, après les coups suivants :