‹ Psychologie des grands calculateurs et joiers d'échecsChapitre 56 sur 58 · RÉFLEXIONS SUR LE JEU D*ÉCHECS JOUÉ SANS VOIR · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS SUR LE JEU D*ÉCHECS JOUÉ SANS VOIR

suppose une certaine force acquise sur l'échiquier. Les grands joueurs sans voir ont tous été de forts théoriciens.

M. Selkirk est de ceux qui ne voient dans le jeu d'échecs sans voir qu'une fonction de la mémoire visuelle. Et, arrivé ici devant mon véritable problème, je confesse qu'à première vue il pourrait en être ainsi, du moins pour certains individus. On peut sans doute s'imaginer qu'un joueur, d'une mémoire visuelle très développée, puisse avoir quasiment devant les yeux les 64 cases. Les documents me manquent, comme j'ai dit plus haut, pour vérifier ce fait; mais, en réfléchissant et en cherchant des analogies, cela me paraît de plus en plus douteux. Le champ que peut embrasser notre imagination ressemble tantôt à une grande toile de Rubens, tantôt à un petit tableau de Meissonier. Ou bien nous nous représentons vaguement une grande surface ou bien nous détaillons minutieusement un petit coin. Les deux choses à la fois nous sont impossibles : nous ne pouvons pas embrasser en une fois un panorama, parce que notre perception visuelle n'en est guère capable. La mémoire visuelle, qui n'en est que le corollaire ou le décalque, ne saurait certes en faire davantage.

Mais quelles sont les limites de cette vue en détail? Un échiquier est-il, dans son ensemble, pour nous un Meissonier ou un Rubens ? Question délicate s'il en fut. Pour moi c'est cette dernière supposition qui est la vraie, et pour tous les joueurs d'échecs que j'ai connus il en était de même. Je me dispense d'insister.

Selkirk fait une réflexion fort simple et judicieuse :

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c'est que, même en jouant devant l'échiquier, chaque amateur joue cependant sans voir.

En effet, dans le plan qu'il dresse dans sa tête et qu'il cherche à faire prévaloir sur les efforts de son adversaire, il est obligé de se représenter les positions des pièces après quelques coups supposés . Notre auteur ajoute un peu dédaigneusement, fidèle à son intention pédagogique, que la vue des pièces sur l'échiquier était à ce moment de très peu d'utilité et ne servait généralement qu'à embrouiller le joueur : ce qui est une assertion très contestable.

A ce compte, il n'y aurait plus d'échiquiers que pour les premiers commençants et tout le monde jouerait de mémoire.

Malheureusement, le jeu sans voir devant l'échiquier n'est justement pas une fonction de la mémoire visuelle. Car la mémoire, visuelle ou autre, ne peut s'exercer que sur des choses vues ou perçues, tandis que la faculté de combiner n'est autre que celle de penser et de raisonner logiquement.

La mémoire, qui sert à retenir les prémisses de nos conclusions, est certainement très précieuse à cet effet; mais ce n'est certes plus une mémoire visuelle, c'est un simple dérivé de la faculté d'imagination.

Mais tous ceux qui parlent de mémoire visuelle oublient complètement qu'une partie d'échecs n'est pas une suite de tableaux successifs, pas un capricieux kaléidoscope, mais un enchaînement de conclusions, une série de syllogismes plus ou moins correctement menés, chaîne toujours brisée et toujours réparée. Une position d'échecs n'est pas une chose stable, c'est une

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évolution, une transformation constante de la matière matérielle et intellectuelle que représentent les 32 pièces sur les 64 cases.

Toute position donc, hormis celle du commencement, suppose une genèse, demande un point d'arrivée, un dénouement. La partie ne peut donc être reproduite par la mémoire visuelle, comme elle représenterait successivement les paysages que Ton aurait vus pendant une promenade et qui se seraient gravés en nous. Faites assister à une partie quelqu'un qui ne connaîtrait pas le jeu, mais qui serait doué de la mémoire visuelle la plus prodigieuse que l'on puisse imaginer, je vous mets au défi de faire rejouer la partie par ce spectateur.

Ce que la configuration plastique donne par le changement des pièces ne parle qu'aux yeux de celui qui réfléchit et qui accomplit en soi-même en quelque sorte les séries de déductions, qui se font dans l'esprit des joueurs.

Mais non, c'est la mémoire des conclusions, la mémoire des raisonnements qui préside exclusivement aux ébats de notre jeu, qu'il soit joué devant l'échiquier ou le dos tourné, et si, en jouant sans voir, je pouvais distinguer devant mon œil intérieur toute la partie aussi clairement que si elle tombait sous mes yeux, je dédaignerais ce moyen, qui n'est pas dans l'esprit de la chose, qui, pour être une solution, n'est guère qu'une solution étrangère à la question, une solution de parade, comme les mathématiciens forts aiment à les employer pour étonner leur auditoire.

Oui, monsieur Rosenthal, vous avez raille fois raison

quand vous dites procéder exclusivement par le calcul. Il ne pourrait en être autrement.

Ceci bien établi, nous comprenons aisément pourquoi il est beaucoup plus difficile de retenir une position de problème qu'une partie jouée, quelque compliquée qu'elle soit. Tous les rédacteurs d'échecs m'approuveront lorsque je leur rappellerai que les compositeurs de problèmes, quand ils ne montrent pas justement leur dernier-né, ont besoin de leur carnet de diagrammes pour placer la position qu'ils ont enfantée, tandis que le joueur qui leur soumet une partie gagnée, quelque ancienne qu'elle soit, le fait par cœur. Mais s'il y avait de la mémoire visuelle, on pourrait retenir 50 problèmes pendant qu'on garderait en mémoire une seule partie, et c'est plutôt l'inverse qui est vrai.

Pour toute chose souvent raisonnée, il arrive un moment où on la possède inconsciemment. Il existe, au fond de chaque joueur, une foule de syllogismes échiquéens à l'état latent, qui lui permettent de sauter, en un clin d'œil, d'un bout de la chaîne à l'autre, de trouver entre mille les deux ou trois coups qui entrent en considération, d'avoir ce que l'on appelle le sentiment de la position. Aussi bien dans la partie vue que dans la partie jouée sans voir, chaque position que je crée ou que je vois se former devant moi parle, au delà de mon raisonnement, à ma sensibilité, elle me fait une impression spéciale et sui generis.

Gomme pour le poète sensitif chaque son a sa couleur, chose qui me paraît très simple si l'on fait abstraction de l'insuffisance de notre langage, de même je suis souvent porté à résumer, dans une épithèle gêné-

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raie, le caractère d'une position. Chaque situation que je possède bien forme pour moi un ensemble : je la saisis comme le musicien saisit dans son ensemble un accord. Les différents tons qui le composent lui sont bien connus et s'il voulait recourir à l'analyse, à la réflexion, il vous les nommerait bien. Mais l'ensemble lui suffit.

Voilà comment je vois les positions de mes parties sans voir. 64 cases et 32 pièces dessus! Fi donc! Je vois le choc des idées et des convoitises, je vois un cosmos.

Réponses du D' Tarrasch aux questions relatives

au jeu sans voir.

1) Je joue sans voir jusqu'à 6 et 8 parties en même temps et'j'ai fait ceci itérativement. Je crois même pouvoir aller plus loin ; seulement la durée du jeu se prolongerait alors. La dernière fois j'ai fait, récemment, parties simultanées sans voir, au Cercle d'échecs « Anderssen », à Francfort-sur-Mein. Ces parties furent, pour la plupart, publiées en Allemagne dans la Gazette de la Saale, le Journal de Francfort et dans la Revue hebdomadaire des échecs de Berlin.

2) Première force.

3) Ma mémoire , à tout prendre, ne peut guère passer que comme touchant à la moyenne. J'oublie

surtout, avec une rapidité étonnante, les événements de la vie journalière. Souvent des clients que j'ai soignés me saluent dans la rue sans que je puisse me les remettre. En revanche, si ma mémoire est mauvaise pour les petits événements qui m*arrivent et pour tout ce qui se passe devant moi accidentellement, elle est bonne et très sûre pour tout ce que je tiens à me rappeler, que j'étudie ou que je lis avec intérêt. Encore aujourd'hui je sais réciter de longs passages d'Homère, Sophocle, Horace, que j'ai appris par cœur étant au lycée, il y a plus de douze ans. Je me rappelle toujours très exactement les maladies de mes clients, même si le souvenir de leurs personnes s'est déjà évanoui. Quant au jeu des échecs, ma mémoire est particulièrement fidèle parce que je m'y intéresse tout spécialement. Il y a peu de temps, j'étais dans le cas de reproduire de mémoire une partie, un peu extraordinaire à dire vrai, que j'avais jouée à Berlin il y a une douzaine d'années et que je n'avais jamais reconstruite depuis. J'en avais besoin pour la faire entrer dans une collection de parties que j'avais jouées. Je retiens toujours en substance une partie dont j'ai lu ou répété les coups, pourvu que la partie possède un contenu passablement marquant.

Ma disposition pour les mathématiques est médiocre. Sans avoir été rangé au lycée parmi les mauvais écoliers des sciences exactes, je ne m'y suis pourtant pas non plus distingué. Dans le calcul mental je suis très faible, et c'était déjà mon cas à l'école.

4) Gomment je me représente la position du jeu sans voir? C'est chose très simple : je me la tiens présente à

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Tesprit, comme un objet plastique. Je me figure Téchiquier très distinctement, et pour ne pas entraver la vue intérieure par les impressions de Torgane visuel extérieur, je ferme même parfois les yeux. Ensuite je garnis l'échiquier de ses pièces. La première de ces opérations, c'est-à-dire la représentation de Téchiquier, est ce qu'il y a de plus essentiel. Pour qui est arrivé à pouvoir, l'œil fermé, voir nettement l'échiquier, il n'y a plus de difficulté à se représenter aussi les pièces, d'abord dans leur position primitive qui est familière à tout joueur. Maintenant la partie commence. Supposons que c'est moi qui fasse le premier coup. Je le vois immédiatement s'exécuter sur l'échiquier qui est distinctement présent à mon esprit. L'image que j'ai devant moi est un peu changée par ce coup. Je cherche à la retenir dans sa condition ainsi transformée. L'adversaire alors répond de son coté et modifie de nouveau l'image, dont cependant je me hâte de m'imprimer tout de suite la nouvelle forme, comme la plaque du photographe reçoit l'impression de l'objet éclairé. Je fixe donc l'image à Taide de mon imagination, mais en retenant à côté de cela, également gravés dans ma mémoire, les faits, c'est-à-dire tout ce qui s*est passé, car il se passe continuellement quelque chose au jeu des échecs. Tantôt il se fait une attaque ou une défense, on est dans l'expectative ou bien on commet une bévue, on prend ou l'on échange une pièce, etc. Une bonne partie d'échecs peut être racontée presque à l'égal d'une série de faits liés les uns aux autres. Les accidents d'une partie sont logiquement connexes, ce qui fait qu'il y a moins de difficulté à s'imprimer l'his-

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torique d'une partie que de retenir par cœur un petit poème. Quand je tiens mentalement présente la position actuelle du jeu contrôlée par la mémoire des faits, je combine les coups tout comme je le fais devant Téchiquier réel.

Voici pour le jeu sans voir d'une seule partie. Quant aux parties différentes jouées à la fois, je les tiens séparées par la même mémoire des faits. Chaque partie a son caractère individuel, dans chacune d'elles il se passe quelque chose de particulier qui me suffit pour la distinguer des autres.

J'entends le rapporteur annoncer par exemple : « Partie quatre, Roi à la case de la Dame ». En ce moment rien autre ne se montre dans mon esprit qu'un grand chaos. Je ne sais pas même de quelle partie il est question, ni quelle est la situation du jeu, ou quelle peut être la signification et la portée du coup donné. J'entends seulement l'expression de ce coup fait par mon adversaire. Je commence alors par me demander quelle est cette « partie quatre ». Ah! c'est ce gambitdu cavalier dans lequel la partie adverse s'est défendue d'après les règles jusqu'au moment où elle fit le coup extraordinaire du P du F de la D un pas (17-16 selon la notation algébrique) par lequel du reste elle se procura une bonne partie. Par bonheur cependant, bientôt après, mon adversaire commit la faute de permettre que je fisse le sacrifice du F à la 2 du Fou du son R (f). Maintenant il n'a pas pris mon Fou, mais il a joué le Roi à la case de la D (Re8-d8), comme il me l'annonce.

La récapitulation de la partie se fait rarement d'une manière aussi circonstanciée. A mesure que les partigg

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avancent, elles diffèrent davantage entre elles et cessent de pouvoir être confondues. A la fin l'annonce de la quatrième partie et de F du R à la case du R (F h 8- 1 8) * suffit pour me rappeler que c'est la partie dans laquelle le sacrifice du Fou ne fut pas accepté. — C'est ainsi que je me rappelle avec plus ou moins de détail la marche de cette partie. Ses positions respectives se gravent petit à petit jusqu'à la clarté parfaite dans mon esprit et je puis à l'aise faire mes combinaisons et indiquer mes coups.

Le même procédé se répète ensuite pour la partie suivante. Partie cinq, me crie-t-on, P de la D deux pas (d 7-d 5) . a Ah ! c'est la partie écossaise dans laquelle j'avais beau jeu dès le début, sans que mon adversaire ait pu développer ses pièces. Maintenant il essaye d'y parvenir en sacrifiant un pion. Tant mieux, etc. » En pensant ainsi, je me sens parfaitement orienté et je vois l'échiquier devant moi avec toutes les pièces dans la position de la partie.

5) En jouant sur l'échiquier et avec les pièces devant soi, il ne peut guère y avoir que les amateurs peu routiniers qui verraient l'échiquier en détail et les formes particulières des pièces. Les personnes non initiées n'ont pas besoin de voir la signification intrinsèque de l'échiquier et des pièces. Elles ne seraient pas même en état d'apprécier cette signification. Par contre, l'amateur dont les pensées sont absorbées dans

1. C'est encore ici un des cas où l'exactitude de la notation algébrique vient puissamment en aide ù lu mémoire du joueur qui ne voit pas. Celui-ci n'a pas besoin de se rappeler pendant toute la partie lequel est le G de la Dame ou le F du Roi,

les combinaisons du jeu ne voit pas une pièce de bois à tête de cheval, mais une pièce qui possède la marche particulière du Cavalier et qui équivaut à peu près à trois pions, qui, pour le moment, est peut-être mal placée, qui est sur le point de faire une attaque décisive ou que Tadversaire menace de clouer à sa place, et laquelle, à tout prendre, n*est pas bien située au bord de l'échiquier, etc. — Enfin il ne voit pas une poupée de bois, il n'en voit pas la matière, mais sa valeur comme cavalier en général. Il s'occupe plutôt de reconnaître l'importance qu'exerce la pièce dans la position actuelle du jeu. Plus la pensée s'engage dans les combinaisons, moins les yeux s'aperçoivent de l'effectif de l'échiquier et des pièces . L'attention tout entière du joueur se concentre intérieurement en luimême et son regard qui tombe encore instinctivement sur les accessoires extérieurs, ne les embrasse pourtant pas au point de s'en rendre compte. — Voici quelques exemples qui éclairciront encore davantage mes assertions. Je ne saurais, par exemple, dire si les échiquiers employés lors du dernier tournoi à Dresde (en 1892) étaient en bois ou en carton, mais je sais par cœur presque toutes les parties que j'y ai faites. Plus encore, si à Dresde même et au moment où j'aurais quitté la table de mon jeu, quelqu'un m'avait demandé sur quelle espèce d'échiquier j'y avais joué la dernière partie juste terminée, j'aurais été incapable de lui répondre, à moins d*avoir réfléchi attentivement. Voici un autre exemple. La dame blanche des échecs dont je me sers à la maison a perdu sa pointe. L'aîné de mes enfants la lui a cassée et ma femme la colle à sa place

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de temps en temps avec de la cire d'Espagne. Après la partie je ne saurais jamais dire, excepté le cas où, par hasard, j'aurais expressément fait attention, si la pièce, cette fois-ci, avait sa pointe ou non.

Au jeu ordinaire on n'aperçoit donc pas les objets ou du moins on ne les voit que très imparfaitement. Comment les apercevrait-on en jouant sans voir? Je puis seulement dire que je me représente l'échiquier assez petit, à peu près de la grandeur d'un diagramme [c est'à-dire de 8 centimètres de largeur tout au plus), pour mieux embrasser la totalité et pour faire passer le regard mental plus vite d'une case à une autre. Je ne vois pas les cases distinctement noires et blanches, mais seulement claires et foncées. Pour la couleur des pièces, la différence est encore beaucoup moins marquée. Elles se montrent à moi plutôt dans leur signification comme ennnemies ou alliées . La forme des pièces ne ni'apparaît qu'indistinctement, je considère principalement leur faculté d'action. Je me figure l'échiquier posé droit devant moi. Il n'est pas placé à côté de moi et la personne de l'adversaire n'y parait pas du tout.

6) Je me présente l'échiquier en entier dans son ensemble avec toutes ses pièces; non pas une partie spéciale de l'échiquier. Ceci est de rigueur, car sans cela l'action d'une pièce pourrait facilement échapper à l'attention du joueur qui ne voit pas.

7) Je vois l'échiquier très distinctement, et je crois que ceci est la faculté la plus essentielle pour jouer à l'aveugle. 11 n'y a de véritable joueur sans voir que celui qui peut se représenter l'échiquier nettement.

Voilà pourquoi je ne regarde pas la mémoire comme la condition la plus indispensable, mais plutôt la faculté iraaginative. Tout joueur possède assez de mémoire pour se rappeler la marche de la partie. Mais tout joueur n*est pas capable de mettre en rapport convenable les pièces qu'il se représente à l'esprit et qu'il doit disposer sur un terrain également fictif pour y former des plans et des combinaisons solides. Pour faire tout cela, il faut posséder la faculté bien développée de la représentation mentale. 11 faut encore que Ton ait de la correction dans tout ce qu'on se représente, car jouer mal sans voir est l'affaire de tout le monde.

8) La comparaison avec la photographie est très frappante. Quant aux couleurs, voyez 5). Je me représente l'échiquier coloré, mais seulement légèrement nuancé.

9) (comp. 5). Les formes des pièces m'apparaissent également peu marquées tout comme les couleurs.

10) Correspond à peu près à ce que j'ai exposé plus haut. Les rapports entre les pièces et leurs combinaisons sont ce que je vois, non exclusivement, mais tout particulièrement, mêlés seulement à quelque chose comme la couleur et la forme. Avant tout je me représente la localité où se passe le combat. Je vois nettement l'échiquier, quoique, pour ne pas être distrait par des objets étrangers, ma pensée s'attache moins aux formes et aux couleurs qu'aux relations qui subsistent entre les cases et entre celles-ci et les pièces.

11) Le langage intérieur se produit naturellement sans cesse. Les expositions précédentes en fournissent déjà la preuve. Je formule le coup que l'on m'annonce tout comme si je l'écrivais, par exemple R à la case de

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la D (R e 8-d 8). Mais pour jouer il faut que je transfère ce coup du langage hiéroglyphique des échecs dans la réalité des faits, il faut que je me représente quel est le changement sur Téchiquicr indiqué par le coup du Roi. Je n'entends presque pas du tout la voix du rapporteur ou la mienne. La mémoire des paroles est passablement accessoire en comparaison de la mémoire des faits. Ce n'est que dans des cas assez rares que je me vois forcé de récapituler toute la partie depuis son origine. Ceci ne regarde cependant pas l'appréciation de l'historique de la partie, mais seulement les coups en eux-mêmes, parce que cela ne se fait que quand j'ai quelque doute si un coup a été réellement joué qui ne signifie rien pour l'historique de la partie et lequel, pour cela, j'aurais peut-être omis d'exécuter dans l'image de la position. C'est alors que la mémoire de la parole se fait sentir. Mais c'est un cas fort rare, attendu que je tâche toujours d'attacher quelque signification aux coups de mon adversaire. En cas de besoin je note dans mon esprit qu'à tel ou tel endroit dans cette partie il fut fait un coup insignifiant. La mémoire des paroles n'est donc pas entièrement dénuée d'importance.

12) Non ! 13 et 14) Je n'ai pas d'autres moyens auxiliaires à indiquer.

Pour résumer encore une fois mes remarques, je dirai que j'envisage comme la condition la plus essentielle la faculté représentative du joueur sans voir. C'est elle qui le met à même de se tenir r^c//i^w/<;r présent à l'esprit. En seconde ligne vient la mémoire des faits. La mémoire de la parole, enfin, peut rendre des services accessoires dans des cas spéciaux.

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Il est encore un point qu'il ne faut pas négliger. Tout amateur voulant jouer sans voir doit posséder un empire absolu sur Téchiquier. 11 doit connaître la couleur de chaque case, doit toujours savoir quels sont les endroits, à partir d'une case donnée, auxquels un cavalier pourra être porté. Il doit savoir par instinct (indépendamment de la vue mentale qui lui démontrera le fait) qu'un Fou à la case du Cavalier de la Dame blanche (F b 1) vise dans la direction transversale jusqu'à la seconde case de la F du Roi noir (h 7).

L'échiquier continuellement, et rien que l'échiquier! Les pièces sont bien moins essentielles, elles prennent leurs places d'elles-mêmes. Jouer sur l'échiquier sans pièces est chose très aisée, presque pas plus difficile qu'avec les pièces. Tout le jeu d'échecs se fait en partie sans voir. Toute combinaison de cinq coups, par exemple, s'exécute mentalement, avec la seule différence que l'on a l'échiquier devant soi. Les pièces, bien des fois, y gênent même le calcul. Le bon joueur d'échecs, dans ce sens, est joueur sans voir. Voilà ce qui explique comment des joueurs qui savent très bien analyser une position donnée se montrent parfois incapables de combiner trois coups en jouant une partie. C'est encore la raison pour laquelle une partie jouée par correspondance ne fournit pas la mesure de la force qu'auront les participants, dans le jeu actuel. Une qualité, et même celle qui est prédominante chez l'amateur pratique, se trouve être suspendue quand on analyse en essayant. C'est la faculté et le besoin de se représenter les positions. A l'aide de cette faculté, l'image plastique d'une situation future se montre à notre

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esprit aussi nettement que si elle était déjà présente, l^lle n'existera pourtant qu'après un certain nombre de coups, mais malgré cela nous pouvons, dès à présent, nous former une idée de cette position . Nous la rejetons comme devant conduire à notre défaite, ou bien nous l'admettons comme indifiërente sinon comme avantageuse pour nous.

Le joueur ordinaire tient l'échiquier sous les yeux, le joueur sans voir doit se le représenter. Voilà où gît toute la différence.

Pour bien comprendre le jeu sans voir, le mieux sera de ne s'occuper d'abord que de ce qui se passe au jeu d'une partie faite seule. Ce procédé simplifiera l'analyse du problème. C'est pourquoi la recommandation contenue au n*^ 4 me paraît un peu anticiper sur ce qui va seulement venir. Pour l'exécution de plusieurs parties faites à la fois, il faut encore ajouter la faculté qu'exige la conduite des parties simultanées, jouées à l'ordinaire. Quand je fais plus d'une partie simultanément, avec les échiquiers et leurs pièces devant moi, il faut néanmoins, pour que je reprenne la suite des idées de la prochaine partie, que je m'en rappelle brièvement l'historique. Cette récapitulation, il est vrai, se fait ici en très peu de temps. Au premier instant, quand je passe à une nouvelle partie, j'éprouve dans mon esprit à peu près la même sensation de confusion que j'ai décrite plus haut en parlant du jeu sans voir de plusieurs parties.

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