ENFANCE. — ÉTAT ACTUEL
Les mathématiciens, les médecins et les philosophes ont eu, dans ces derniers temps, Toccasion inappréciable d'étudier un nouveau calculateur prodige : c'est un jeune homme de vingt-qualre ans, appelé Jacques Inaudi , que M. Darboux a présenté au mois de février 1892 aune séance de l'Académie des Sciences; ce jeune homme exécute mentalement, avec une rapidité surprenante, des opérations d'arithmétique portant sur un grand nombre de chiffres.
L'Académie, après avoir assisté à quelques-uns des exercices habituels de M. Inaudi, a nommé une commission, dont faisaient partie plusieurs mathématiciens (MM. Darboux, Poincaré, Tisserand), et M. Gharcot; réminent professeur de la Salpêtrière était charge spécialement d'examiner M. Inaudi au point de vue de la psychologie physiologique.
M . Gharcot voulut bien, dès la première heure, nous convier à étudier avec lui un sujet si intéressant. Nous
avons vu trois fois le jeune calculateur à la Salpètrièrc, pendant que M. Charcot Tétudiait; nous l'avons revu ensuite au laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne, où il a bien voulu se rendre, avec M. Thorcey, son imprésario, pour se soumettre à diverses expériences de mesure. M. Inaudi nous a accordé avec une amabilité parfaite toutes les séances que nous lui avons demandées; il est venu au laboratoire pendant deux années, en 1892, en 1893, toutes les fois que nous le lui avons demandé; il nous a accordé à peu près une quinzaine de séances.
Nous avons publié les premiers résultats de nos recherches d'abord dans la Bévue des Deux Mondes (15 juin 1892), où nous avons traité la question d'une manière générale, et ensuite dans les bulletins du laboratoire de la Sorbonne (année 1892), où nous avons indiqué les détails techniques des expériences; enfin, en décembre 1892, M. Charcot, notre vénéré maître, voulut bien nous demander de faire une leçon sur la mémoire des calculateurs prodiges dans son amphithéâtre de la Salpêtrière.
Nous comptons réunir ici, dans une étude définitive, — au moins pour nous, — ces diffiérents documents, en y ajoutant un certain nombre d'expériences récentes et encore inédites.
Avant d'entrer en matière, nous nous faisons un devoir de remercier ceux qui ont bien voulu nous aider de leurs conseils dans ces éti^des. C'est avec un profond sentiment de reconnaissance que nous nommerons tout d'abord M. le professeur Charcot; nous n'avons fait que suivre et développer les indications
qu'il a données ; et c'est lui qui le premier a constaté ce fait bien curieux, que Jacques Inaudi appartient au type auditif. Nous nommerons ensuite notre vieil ami M. F. Henneguy, préparateur au Collège de France, qui a collaboré à un grand nombre de nos expériences techniques, et qui a bien voulu signer avec nous l'étude parue dans le bulletin; enfin, plusieurs élèves du laboratoire, et notamment M. Victor Henri, M. Philippe (chef des travaux) et M. Courtier (chef adjoint des travaux), se sont associés à nos recherches. Nous avons écrit, en collaboration avec M. Victor Henri, un article sur la simulation de la mémoire des chiffres qui sera inséré un peu plus loin.
Hérédité, — Jacques Inaudi est né le 13 octobre 1867, à Onorato , dans le Piémont . H est d'une famille pauvre, ou plutôt appauvrie par les dépenses exagérées d'un ascendant paternel qui n'a jamais eu de conduite. Cet ascendant, par ses bizarreries de caractère, représente le seul élément psychopathique de la famille; il n'a jamais pu exercer une profession régulière, et il a longtemps cherché à vivre aux dépens du jeune calculateur. Dans cette famille , point de calculateurs ; Jacques Inaudi a plusieurs frères qui occupent aujourd'hui encore des situations modestes : l'un est garçon de café, l'autre cordonnier. Excités par l'exemple de leur frère, ils ont voulu s'essayer au calcul mental, mais n'y ont pas réussi. On nous a communiqué récemment un renseignement curieux sur l'hérédité d'inaudi, ou plutôt sur certaines influences qui ont pu agir sur lui pendant la période de gestation ; nous donnons ce renseignement à titre de curiosité, et avec
LE CALCCLATEDR JACQUES t?IAUDI. 37
toutes les réserves qu'on peut supposer. Il paraît que la mère d'Inaudi, pendant qu'elle était enceinte de lui, passa par de dures épreuves morales. Klle assistait aux dilapidations de son mari, et voyait l'argent qui allait manquer pour payer de nombreuses échéances; sous l'empire de la crainte de la saisie, elle calculait
dans sa tête les économies à réaliser pour faire face auK engagements; ses journées se passaient dans les chiffres, et elle en était arrivée à une véritable manie de calculer. Le Tait a été rapporté dernièrement à M. Thorcey par le frère de lait d'Inaudi '.
Enfance. — Jacques passa ses premières années à
garder des moutons. C'est vers Tàge de six ans qu'il fut pris par la passion des chifires. Tout en veillant sur le troupeau, il combinait des nombres dans sa tête. Bien différent de la-»plupart des calculateurs connus, il ne cherchait pas à donner à ses calculs une forme matérielle, en comptant sur ses doigts ou au moyen de cailloux comme le faisaient Mondeux et Ampère. Toute l'opération restait mentale, et se faisait avec des mots : il se représentait les nombres par les noms que son frère aîné lui avait récités. Ni lui ni son frère ne savaient lire à cette époque. Il apprit donc par l'oreille les noms de la série des nombres jusqu'à cent, et il se mit à calculer avec ce qu'il savait. Quand il eut épuise ses premières . connaissances , il demanda qu'on lui apprît les nombres supérieurs à cent, afin d'étendre le domaine de ses opérations; il ne se rappelle pas que son frère lui ait enseigne la table de multiplication. Ces circonstances du premier âge ont peut-être exercé sur les procédés de M. Inaudi une influence particulière, que nous indiquerons plus loin.
Grâce à un exercice continuel, et surtout à ses aptitudes prodigieuses, le jeune calculateur fit des progrès rapides. A sept ans, nous dit-il, il était déjà capable d'exécuter de tête des multiplications de cinq chiffres.
Bientôt le jeune pâtre piémontais abandonna le pays natal pour faire, à la suite de son frère, une course vagabonde en Provence; le frère jouait de l'orgue, Jacques exhibait une marmotte et tendait la main. Pour augmenter ses petits bénéfices, il proposait aux personnes qu'il rencontrait d'exécuter des opérations de calcul mental ; sur les marchés, il aidait les paysans à
faire leurs comptes; il se montrait aussi dans les cafés, et résolvait avec une grande rapidité toutes les opérations d'arithmétique qu'on lui proposait. Un imprésario s'empara de lui et lui fit donner des représentations dans les grandes villes.
' 11 vint pour la première fois à Paris en 1880, et fut présenté à la Société d'Anthropologie par Broca, qui écrivit même sur son cas une courte note. Broca constate que la tète du jeune Inaudi est très volumineuse et très irrégulière, il relève un certain nombre de déformations qu'on retrouve encore aujourd'hui, mais un peu effacées, a L'enfant, ajoute-l-il, est très intelligent; son regard est vif, sa physionomie animée. Il n'a aucune timidité, il ne sait ni lire ni écrire. Il a les chiffres dans la tête, mais ne les écrit pas. » Broca rapporte les calculs auxquels le jeune Inaudi se livre, il indique le temps nécessaire pour résoudre les |)roblèmes posés, et il essaye même d'expliquer les procédés employés. Malheureusement, l'enfant était encore trop jeune à cette époque pour se faire bien comprendre, ce qui explique les quelques erreurs que Broca a pu commettre.
Depuis 1880, c'est-à-dire depuis douze ans, M. Inaudi a fait de très grands progrès : d'abord, circonstance importante, il a appris à lire et à écrire; et ensuite la sphère de ses opérations s'est agrandie.
Par ce qui précède,- on peut voir qu'il possède un certain nombre de caractères des calculateurs prodiges, sa précocité, son ignorance, sa naissance dans un milieu misérable, etc.
£tat actuel, — M. Jacques Inaudi est aujourd'hui un
jeune homme de vingt-quatre ans ; il est petit * (1 m. 52), ramassé, il aPaspect robuste d'un paysan mal dégrossi. La tête est restée forte, quoiqu'elle soit plus proportionnée au corps que pendant l'enfance, où elle était si grosse qu'on le croyait incapable de vivre; la figure est calme, régulière, surmontée d'un front très grand, carré, aussi haut que large; les yeux sont bridés, le nez est fin et droit, la bouche petite, l'angle facial très développé, presque droit (89«5). A la Salpêtrière, sous la direction de M. Charcot, on l'a soumis à un long examen anthropométrique.
Nous ne nous étendrons pas sur les résultats de cet examen; nous extrayons simplement les lignes suivantes du rapport de M. Charcot : « Le crâne, nettement plagiocéphale, présente, en avant, une légère saillie de la bosse frontale droite, et, en arrière, une saillie pariétale gauche ; à la partie postérieure de la suture interpariétale, on perçoit au toucher une crête longitudinale de m. 02, formée par le pariétal droit relevé; les oreilles sont symétriques, détachées de la tête en entonnoir; la face est légèrement asymétrique, le côté droit plus petit que le gauche; les autres mensurations cranio-faciales n'indiquent aucune anomalie remarquable. L'examen méthodique de la vue et de l'ouïe n'a révélé dans ces organes ni altération ni hyperacuité. »
En somme, il présente quelques signes de dégénérescence ; ces signes sont peu nombreux et peu importants *.
Caractère, — M. Inaudi a un caractère doux et mo-
1. Il est plus petit que tous ses frères, qui sont, m*a-t-on dit, de taille ordinaire.