‹ Psychologie des grands calculateurs et joiers d'échecsChapitre 9 sur 58 · Chez qui n'en trouyc-t-on aucun · texte numérisé non relu

Chez qui n'en trouyc-t-on aucun

deste; il est calme, tranquille, il n'a pas les manières embarrassées; il parle peu, garde une attitude plutôt réservée. Il montre plus d'aplomb en public. Enfant, il était très espiègle ; aujourd'hui, il a souvent un tour d'esprit ironique; dans ses séances sur le théâtre, il explique ses procédés au public, en ajoutant avec malice que rien n'est plus simple et que tout le monde peut en faire autant *. Il paraît sincère (comme Broca l'avait déjà remarqué) et il est le premier à reconnaître les erreurs de calcul qu'il commet. 11 n'est point susceptible et se met rarement en colère. Il est modeste, mais naturellement très fier de sa puissance de calcul, et il s'inquiète un peu des comparaisons qu'on cherche à faire entre ses facultés et celles des autres calculateurs prodiges. Son amour-propre le rend très attentif aux expériences, auxquelles il donne son maximum d'attention.

Son instruction est restée peu développée, car il n'y a guère que quatre ans qu'il a appris à lire ; ses sujets de conversation sont assez limités; mais on n'a pas de peine à s'apercevoir qu'il a une bonne intelligence naturelle. Au laboratoire, il s'est intéressé aux appareils qu'on faisait fonctionner devant lui; il a compris le maniement du chronomètre de d'Arsonval, avec une promptitude d'esprit qui nous a frappés d'autant plus que la majorité des personnes sont très lentes à comprendre comment on doit réagir.

En dehors de ses exercices, il lit les journaux et s'occupe de politique; il joue aux cartes et au billard.

1. Il faut tenir compte que M.Inaudiprcnd en public toujours la même attitude et qu'il a un répertoire de réflexions et de ripostes.

Il parle peu de chiffres : parfois il est préoccupé par un problème qu'on lui a posé et qu'il n'a pu résoudre; alors il s'abstrait du monde extérieur et n'écoute plus personne. Il mange beaucoup et dort longtemps. Il rêve parfois de chiffres et de nombres; ce sont là les seuls rêves dont il garde un souvenir distinct au réveil. Les besoins sexuels sont chez lui bien développés. 1 II ne s'occupe point lui-même de la publicité à donner à ses expériences; il nous a |iaru plutôt disposé à subir '-la direction des personnes pour lesquelles il a de la sympathie; il ne semble pas avoir de grands besoins d'indépendance.

On le dit sujet à de nombreuses distractions, et ses oublis des choses de la vie quotidienne forment un piquant contraste avec sa mémoire énorme pour les chiffres. Souvent son imprésario a remarqué qu'il ne reconnaît pas une ville où il est déjà venu donner des séances. Plus qu'un autre, il oublie ses gants et sa canne" en visite, et ses heures de rendez-vous. Peutêtre y met-il un peu de malice, pour se donner l'occasion de plaisanteries faciles.

Nous reproduisons ci-après un spécimen de son écriture; c'est la fin d'une lettre qu'il nous a écrite de Londres. Il nous paraît probable que la lettre a été écrite d'abord par l'imprésario et recopiée par M. Inaudi; le fond lui en est étranger; mais nous lui attribuons la partie calligraphique. C'est l'écriture d'un enfant.

Cette écriture est assez significative; elle est la marque de son défaut d'instruction. Il y a dans son esprit de larges plaines qui n'ont reçu aucune culture. Eh bien, on peut se demander si le défaut de culture

n*est point une condition nécessaire au développement de cet immense pouvoir de calcul mental; les calculs mentaux, avec la masse énorme de chi£Pres qu'ils mettent en mouvement, prennent de la place ; ils ont besoin de trouver de grands espaces vides. Mondeux, Mangiamele, Golburn, la plupart des calculateurs prodiges, étaient des ignorants. Ce n'est peut-être pas là une circonstance frivole ; ceux des calculateurs qui, comme Gauss et Ampère, sont devenus des mathématiciens, ont très probablement perdu une bonne part de leurs aptitudes au calcul mental. Je ne vois guère que Bidder qui fasse exception.

En résumé, M. Inaudi, envisagé en dehors de ses opérations de calcul, nous apparaît comme un jeune homme intelligent, mais très ignorant, et dépourvu de besoins intellectuels. Sans être aussi spécialisé pour les chifires que ce Buxton dont nous avons retracé rhistoire, il paraît vouloir se cantonner dans son métier de calcul mental, fort indifférent pour le reste. L'emploi du temps dans une de ses journées ordinaires le montre bien. Il se lève fort tard et arrive au déjeuner de midi les yeux gros de sommeil. L'après-midi se passe à jouer aux cartes ou bien au billard, paisiblement ; après le dîner du soir, il part pour le théâtre ou le café-concert où il donne sa représentation; il ne rentre chez lui que fort avant dans la nuit. A part quelques séances en ville, chaque jour ramène la même série d'occupations, qui se succèdent mécaniquement. Le voilà stéréotypé, n'ayant nul désir de changer une existence qui flatte son amour-propre et subvient à tous ses besoins.

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