‹ Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecsChapitre 2 sur 54 · CHAPITRÉ I · texte numérisé non relu

CHAPITRÉ I

HISTORIQUE

Comme introduction à l’étude expérimentale que nous allons présenter sur quelques calculateurs remarquables, nous pensons qu’il peut être utile de rappeler brièvement les noms des calculateurs prodiges qui les ont précédés, et d'entrer dans quelques détails relativement à la psychologie de ces calculateurs.

Notre élude, a leur égard, restera malheureusement superlicielle, parce qu’elle sera faite de seconde main, sur des documents écrits, et en outre parce que ces documents sont toujours très incomplets. Pour les plus

anciens calculateurs, rien d’étonnant à cela; on peut supposer que les écrits de ceux qui les ont étudiés ont disparu; la pauvreté des documents est plus étonnante et plus regrettable quand il s’agit de calculateurs qui appartiennent à notre siècle. Henri Mondeux, le plus connu de tous, s’est présenté à l’Académie des Sciences en 1840; il a été l’objet d’un rapport étendu que nous publions plus loin, et qui émane de Cauchy, l’illustre mathématicien. On pouvait donc supposer que ce calculateur a eu la bonne fortune d’être examiné sous toutes ses faces. Erreur complète. Pour montrer par un seul mot les lacunes des recherches dont il a été l’objet, nous nous contenterons de dire qu’on n’a pas même songé à mesurer régulièrement sa mémoire des chiffres.

Le nom le plus ancien de calculateur prodige est celui de Nikomachos, sur lequel M. Scripture 1 donne les renseignements suivants : « Lucien disait qu’il ne pouvait mieux louer un calculateur que de dire qu’il calculait comme Nikomachos, de Gerasa. Ceci se rapporte-t-il aux pouvoirs de calculateur de Nikomachos, ou à la fameuse introduction à l’arithmétique qu’il a écrite? On ne sait. De Morgan incline vers la première opinion, Cantor tient pour la seconde. La traduction littérale du passage place indubitablement Nikomachos parmi les calculateurs habiles. »

Les marchands d'esclaves africains . — M. Scripture donne quelques renseignements très brefs sur ces

1. American. Journal of Psychology, avril 1881, vol. 1 \ , p. 1. M. Scripture a publié une remarquable étude historique sur les calculateurs prodiges; nous lui ferons de larges emprunts.

HISTOIIIQUE.

marchands, qui étaient, paraît-il, très habiles à calculer de tête dans leurs marchés, où ils avaient affaire à des Anglais qui se servaient de crayon et de papier ; mais on ne cite aucun exemple de ces calculs. Il nous semble — et on nous a souvent dit — que les commerçants trouvent de grands avantages dans le calcul mental; ils ont parfois besoin, pendant une négociation, de céder sur un prix et de se rattraper sur un autre; toute l’opération doit être faite de tête, très rapidement, pour que le client ne s’en aperçoive pas — et ceux qui n’ont point d’aptitude au calcul mental ont une grande infériorité. Dans beaucoup d’écoles commerciales, par exemple à l’école La Martinière de Lyon, on développe spécialement le calcul mental.

Mathieu le Coq. — L’indication de ce calculateur est tirée d’un article fort intéressant de M. Béligne dans la Revue encyclopédique (1893). Cet auteur a trouvé le nom de Mathieu le Coq cité dans la relation du 3e voyage accompli en Italie, en 1664, par Balthasar de Monconys, que le duc de Chevreuse accompagnait.

« Le voyageur raconte que se trouvant à Floi'ence, le 15 juin, « un Lorrain nommé Nicolas le Coq, qui « se mêle de peinture, amena un petit-fils qu’il a, « nommé Mathieu, âgé de huit ans seulement, lequel « dès 1 âge de six ans commença de faire sans savoir ni « lire ni écrire toutes les plus difficiles règles d’arith- « metique, comme les quatre premières, la règle de « trois, de compagnie, racines carrées, cubes, et cela à v 1 instant qu’on lui en fait la proposition; il est assez « beau, répond agréablement et spirituellement aux « choses qu on lui dit, et a le teint un peu plombé ».

« Monconys mourut l’année suivante à Lyon, sa ville natale, et on n’a pu trouver nulle part ailleurs trace de l’enfant précoce, dont les bonnes gens attribuaient, non sans raison, dit naïvement le narrateur, le merveilleux talent à la collaboration active de quelque esprit familier. »

Si ce récit ne tenait pas presque entièrement de la légende, ce serait la peine de remarquer que Mathieu le Coq présentait deux caractères fréquents dans la famille des calculateurs prodiges : précocité et ignorance. 11 est à noter que la plupart de ses pareils poussent très loin la faculté de calcul mental avant de savoir lire et écrire.

Tom Fuller '. — Thomas Fuller, surnommé le calculateur de Virginie, ou le calculateur nègre, est un exemple curieux de calculateur ignorant; il était esclave dans la Virginie et ne savait ni lire ni écrire; il mourut à quatre-vingts ans sans avoir jamais appris. C’était un esclave africain, qui vivait vers le milieu du siècle dernier. On rapporte à son sujet quelques anecdotes qui manquent un peu de précision. Voici l'une d’elles. « Quand il avait environ soixante-dix ans (on voit que ses pouvoirs de calculateur ont résisté aux années), deux gentlemen de Pensylvanie, W illiam Hartshorne et Samuel Coates, hommes dignes de toute confiance, ayant entendu parler de Fuller, eurent la curiosité de le faire venir devant eux, et lui posèrent les problèmes suivants : D’abord, combien y a-t-il de secondes dans une année et demie? Fuller répondit,

I. Scripture, op. cil., p. 2, et Nouvelle Biographie générale de Didot, art. Fuller.

HISTOIUQUU.

en deux minutes, qu’il y a 47 304 000 secondes. En second lieu, combien de secondes a vécu un homme qui a soixante-dix ans, dix-sept jours et douze heures? Fuller répondit, en une minute et demie, 2 210 800 800. Un des messieurs qui l'examinaient avait pris la peine de faire le calcul avec le crayon à la main, et dit à Fuller qu'il se trompait, et que le nombre des secondes était moins grand. Mais Fuller lui montra avec vivacité que la différence des deux résultats tenait aux années bissextiles. » Les exemples que nous donnerons plus loin montreront que le vieux Fuller n’était pas très rapide dans ses calculs. Si les chiffres qu’on nous a transmis sont exacts, on peut s’étonner que, quoique la seconde opération citée soit beaucoup plus compliquée que la première, elle ait pris cependant moins de temps. Ce simple détail éveille notre méfiance. N’attachons pas trop de valeur à des documents aussi anciens U

Jeclediah Buxton 1 2. — Né en 1702, à Elmeton, près de Chesterfield (Angleterre), mort en 1762, Buxton a été le contemporain de Thomas FMller. C’était un pauvre ouvrier, qui ne reçut aucune éducation; bien que fds de maître d’école, son instruction fut négligée, on ne sait pour quelle cause, au point qu’il était incapable de griffonner son nom. On voit que nous ne sortons pas des calculateurs ignorants. Celui-ci était même, à ce qu’on assure, d’une intelligence au-dessous de la moyenne, et ce fut avec les plus grands efforts

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